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Le populisme : La maladie chronique de l’Italie du 21e siècle ?

, par Nikos Chircop, traduit par Julie-Meriam Benjida

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Le populisme : La maladie chronique de l'Italie du 21e siècle ?
Silvio Berlusconi, ancien premier ministre et chef de file de Forza Italia, au sommet du PPE à Bruxelles, juin 2019. Crédit photo : Parti populaire européen (PPE) sur Flickr

Le parti social-démocrate et pro-européen Partito Democratico (PD – Parti démocratique), membre privilégié de la coalition gouvernementale actuelle, est arrivé en tête de la série d’élections régionales du mois de janvier. Pourtant, on ne peut en conclure que la troisième économie européenne s’est débarrassée du virus du populisme d’extrême droite, infection présente depuis bien plus longtemps que le COVID-19.

C’est au milieu des années 90 que notre épidémie trouve ses racines, avec l’implosion du système politique italien ; une crise qui l’a changé à tout jamais, et dont les retombées sont toujours visibles. Son nom : « Tangentopoli », ou le scandale de corruption qui a fait sombrer l’invincible Democrazia Cristiana (DC – Démocratie chrétienne). Le parti a dirigé le pays de 1946 à 1994, prenant part à des coalitions successives et sa chute, dont les répercussions se sont fait ressentir sur le système tout entier, a entraîné les autres irréductibles avec elle : Le Partito Socialista Italiano (PSI – Parti socialiste italien) et le Partito Comunista Italiano (PCI – Parti communiste italien). Le système électoral s’est également effondré. Le point culminant de cette crise : l’émergence d’une soi-disant « seconde république » en 1994, seconde république caractérisée par une méfiance profonde à l’encontre des hommes politiques et l’abandon des idéologies au profit de politiques populistes ciblées.

Les brèches laissées par ce tremblement de terre ont permis l’apparition de la première onde sismique du populisme italien. Elle est incarnée par Silvio Berlusconi, mania des médias, dirigeant du parti Forza Italia (Allez l’Italie) et trois fois Président du Conseil des ministres entre 1994 et 2011. Sous son règne populiste, la croissance économique est maussade. Ajoutons à cela que le l’homme d’affaire devenu politicien a laissé derrière lui un État de droit affaibli, manipulable à souhait afin de le protéger lui et ses proches. Les origines de la seconde onde du populisme des années 2010 se retrouvent non seulement dans une négligence économique qui s’est manifestée durant la crise de la dette souveraine, mais également au travers d’une coopération entre le système politique et le nouveau venu de la politique italienne : Lega Nord (la Ligue du Nord).

Les années 2010 ont donc vu l’émergence de deux partis populistes dans ce pandémonium généralisé : le Movimento Cinque Stelle (M5S — Mouvement 5 étoiles) et la Lega (La Ligue, anciennement Ligue du Nord). C’est après une décennie au goût amer, composée d’austérité économique et de crises consécutives que leurs ascensions respectives ont débuté, pour finalement arriver ensemble au pouvoir lors des élections législatives de 2018. En 2011, la seule issue du gouvernement technique de l’économiste Mario Monti était de ramasser les morceaux éparpillés par la décennie Berlusconi. La désillusion collective envers le système politique s’est alors accrue, comme l’ont démontré les élections législatives de 2013 où le M5S, mené par le comédien Beppe Grillo, est devenu la première force du pays ; il obtient 25,56 % du vote populaire et l’emporte de peu sur le PD (25,43 %). En réalité, c’est uniquement grâce à son alliance avec les partis de centre gauche que le PD a pu se hisser au sommet, grappillant quelques sièges à la chambre des députés. La Ligue du Nord, qui durant cette période continue de se focaliser exclusivement sur des questions régionales, n’obtient que 4 % des votes.

Rétrospectivement, le M5S peut être considéré comme un parti « fourre-tout », rassemblant de nombreux filaments d’anti-establishment, et pratiquant ce qui pourrait être qualifié de « populisme bénin ». À l’époque, le programme du parti n’était pas clair, en incombe à la Plateforme Rousseau, un système en ligne permettant aux électeurs de donner leur avis, dictant ainsi la marche à suivre par le parti. Les membres eux-mêmes provenaient d’horizons différents, allant des activistes anticorruptions aux environnementalistes, en passant par les eurosceptiques, les défenseurs de la démocratie directe et les partisans de l’allocation universelle. Manquer de gouvernail et dépendre de l’opinion versatile des internautes pouvait peut-être fonctionner en 2013, en témoigne leur élection au gouvernement en 2018, mais survivre sur le long terme semble assez difficile. Leur soutien a d’ailleurs fortement diminué, passant de 34,1 % en mars 2018 à 14,6 % en février 2020.

De nombreux facteurs peuvent expliquer ce déclin. Tout d’abord, jongler entre une position au gouvernement tout en conservant sa ligne « anti-establishment » est impossible, de même que réaliser une coalition avec la Ligue, le parti d’extrême droite, se révèle indigeste. Ensuite, en prenant part au gouvernement, le M5S à l’air d’avoir perdu sa raison d’être, c’est du moins ce que semble penser une bonne partie de son électorat. Le ciment qui maintenait ce melting-pot paraît s’effriter, comme le démontre l’exode des électeurs eurosceptiques et anti-migration vers la Ligue ou d’autres partis de droite. Il en va de même pour ceux du centre gauche, qui se tournent à présent vers le PD, surtout depuis l’élection de Nicola Zingaretti en tant que chef de parti. Ce dernier est perçu comme un choix pragmatique, une bouffée d’air frais au sein du PD après le mandat de Matteo Renzi, ancien dirigeant du parti et ancien Premier ministre.

Après 2013, le mécontentement perpétuel ressenti à l’encontre de l’establishment politique était trop important pour que le M5S le dissipe à lui seul, et entre 2014 et 2016, le mandat d’un Matteo Renzi sans doute néolibéral en pleine période de stagnation économique, n’a pas aidé. La cerise avariée sur ce gâteau pourrissant, pour beaucoup d’électeurs, fut le tristement célèbre Jobs Act de 2014 (loi sur le travail), amplement perçu comme une attaque contre les droits des travailleurs et rejeté par un large pan du parti du Premier ministre. Tout cela, bien entendu, durant la vague gigantesque de migrants provoquée par les tourmentes présentes en Lybie et en Syrie, totalisant 700 000 réfugiés et migrants en situations irrégulières arrivés en Italie depuis 2014.

Autrement dit, une occasion en or pour le parti populiste et régionaliste d’extrême droite, la Ligue du Nord. Renommé la Ligue et mené par le charismatique Matteo Salvini, le parti a surfé sur une vague de mécontentement pour entrer au gouvernement national en 2018, pour finalement être éjecté après une tentative par son dirigeant de briser le gouvernement. Ne pas se retrouver au pouvoir n’empêche pas pour autant la Ligue d’être toujours majoritaire dans la plupart des sondages, avec un soutien de 30,3 % enregistré en février.

Le message du parti n’a, du reste, pas changé : il reste profondément anti-migrant, anti-européen et antimondialiste. Même en tant que ministre de l’Intérieur durant une courte période, Matteo Salvini n’a cessé de défier les législations internationales, faisant obstacle à l’entrée dans les eaux italiennes de 131 migrants. Son immunité politique lui a d’ailleurs été retirée, le rendant vulnérable aux poursuites judiciaires. Cette affaire, sa rhétorique xénophobe persistante et son refus de se plier aux législations européennes relatives au déficit budgétaire sont une menace pour la démocratie italienne. Le fait qu’un homme et son parti soient à ce point prêt à bafouer des législations européennes et internationales, et à mépriser leurs opposants, démontre le danger qu’une « administration Salvini » représente pour une démocratie libérale. Le dernier exemple en date concerne l’épidémie du COVID-19, dont se sert Matteo Salvini pour propager l’infox désignant les migrants comme porteurs de la maladie, ostracisant ainsi la communauté chinoise d’Italie.

Le « populisme à la Salvini » gronde sur la démocratie italienne : ce mouvement méprise l’État de droit et méprise les minorités politiques. Cependant, le désigner comme unique responsable de toute l’infortune de l’Italie serait une erreur : il est un symptôme et non pas la source d’une maladie chronique qui ne semble que s’aggraver au fur et à mesure du siècle. Et l’Italie, loin d’être le seul État membre victime de ce virus populiste, est pourtant un cas d’école pour le reste de l’Europe. Si la contagion continue, le futur de l’intégration européenne, ainsi que les projets européens dans leur ensemble, pourraient en être sérieusement affectés.

Vos commentaires

  • Le 20 avril à 18:44, par Stephen Sposato En réponse à : Le populisme : La maladie chronique de l’Italie du 21e siècle ?

    D’origine Italien la situation de l’Italie me peine mais les tendances mises en evidence dans cet excellent article sont profonds et enracinees dans la caractere du peuple italien. L’anti-intellectulisme du petit peuple italien n’est guere un atout dans une epoque ou l’economie est d’avantage basee sur l’effort intellectuel. Le rejet de l’autorite est aussi un carcteristique ataviste quand les agglomerations bureaucratiques comme l’Union Euopeen et l’ONU sont des pilliers d’un monde modern. Rejet do monde modern, couple avec une profonde pessimisme quand il s’agit des problemes historiques comme le mafia condamne l’Italie a la stagnation qu’elle experience. Notre bourgeoisie creative et entreprenuriale est a plaindre.

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