Le retour du train de nuit, un rêve de l’unité européenne

, par Samuel Touron

Le retour du train de nuit, un rêve de l'unité européenne

Après des années de disparition, plusieurs compagnies ferroviaires européennes, dont la SNCF, ont annoncé leur entente pour faire renaître le train de nuit en Europe. Ces trains circuleront dès décembre 2021 et relieront, d’ici à 2024, vingt-six villes européennes. L’objectif ? Promouvoir un moyen de transport durable à destination d’un public modeste, permettre aux Européens de s’approprier un espace commun et surtout, bâtir l’unité européenne, dans le rail.

« Peut-être le bonheur n’est-il que dans les gares ? » s’interrogeait l’écrivain Georges Perec non sans un soupçon d’ironie. La gare est ce lieu mythique : tantôt détesté, tantôt adoré, lieu de rencontres et de séparations où la joie côtoie la tristesse et où l’impatience s’accommode d’une patience que bien des compagnies ferroviaires savent brillamment cultiver. La gare est ce lieu unique, à la fois éphémère et atemporel, échangeur de flux, polariseur de souvenirs. Si tant est que l’on puisse définir le bonheur, la gare est ce point de départ de souvenirs heureux qui nous plongent dans cet état de plénitude et de bien-être, que l’on nomme bonheur. De même, si l’on pense que le bonheur réside dans notre capacité à accepter la mort, alors les gares nous délivrent ici aussi un enseignement précieux : quiconque a déjà eu à prendre une correspondance en gare de Lyon Part-Dieu en plein mois d’août ou a transité par les couloirs de Châtelet-les-Halles en heure de pointe n’a plus peur de la mort, peut-être même l’avez-vous appelé de vos vœux les plus sincères.

Mémoire(s) du train de nuit : entre rêves et appropriation de l’espace

Il existe dans les gares, une catégorie bien particulière de voyage qui, dans notre mémoire, inscrit un souvenir spécial : le voyage en train de nuit. Fils, petit-fils et arrière petit-fils de cheminots, ma mémoire familiale autant que ma mémoire de petit garçon est pleine de ces voyages en train de nuit. Je me souviens de l’angoisse et du stress du départ, de la porte à manivelle du train « corail » qui s’ouvre, de l’entrée dans la cabine de seconde classe, exiguë, au confort primaire, deux lits superposés de trois étages pouvant donc accueillir six personnes et de mes prières à l’ensemble des divinités susceptibles de nous éviter d’avoir à partager la cabine avec des inconnus.

Je me souviens aussi de l’excitation de faire un si long voyage, vers Paris, la Bretagne ou bien le nord de la France, l’excitation des vacances et de se dire : lorsque je me réveillerai je serai très loin de chez moi à quoi donc le paysage pourra-t-il bien ressembler ? Le moment du réveil est l’instant de l’émerveillement et de l’excitation, la nuit n’était jamais reposante mais la curiosité du voyage balayait toute la fatigue du monde. C’était les couleurs roses, orangées des levers de soleil sur la plaine de la Beauce, Paris qui s’éveille derrière la fenêtre et des bâtiments plus hauts et plus grands que tout ce que j’avais vu dans ma vie, c’était aussi des gens en pagaille courant dans tous les sens, c’était à nouveau le stress, celui de se sentir tout petit et insignifiant dans la marée humaine de la gare de Paris-Austerlitz et bien sûr de ne rien oublier dans ce train qui me paraissait totalement hors-du-temps.

Vers une nouvelle conception du ferroviaire en Europe ?

Né en 1997, ma génération a connu la lente agonie des trains de nuit en France, jugés plus assez rentables, trop vieux, obsolètes face à la vitesse et à la diffusion du « tout TGV ». Le train de nuit était pourtant l’occasion pour ma famille, comme pour beaucoup d’autres de la classe moyenne, de voyager à prix cassés sur des distances conséquentes. Leur suppression progressive marqua la fin des grands voyages vers les régions de France les plus éloignés de mon Languedoc natal. Les nombreux voyages en train de mon enfance m’ont donné le goût du voyage, ils sont un élément fondateur de mon engagement pro-européen.

L’espace Schengen tout autant que l’imaginaire du rail, cultivait en moi l’espoir secret mais puissant de découvrir librement l’Europe et le monde. L’annonce faite par la Deutsche Bahn, ÖBB, CFF et la SNCF, le 8 décembre 2020, d’ouvrir 26 lignes « Nightjet » entre les grandes villes européennes dès décembre 2021 m’a ainsi montré que je n’étais pas le seul à ne pas comprendre la fermeture, dans l’anonymat le plus total, des trains de nuit, dans la plupart des pays d’Europe.

Le train de nuit : une nouvelle pierre apportée à l’intégration européenne

Le train, plus écologique que l’avion ou la voiture, symbolise le monde d’après, celui de mobilités plus responsables, où on prend davantage le temps, et où on laisse libre court au rêve. En outre, le train émet vingt-trois fois moins de CO2 dans l’air que l’avion et trente-deux fois moins que la voiture. Dans un monde qui pense de plus en plus « responsable » le train se démarque clairement. D’autant plus que la crise sanitaire a contribué à une évolution des mentalités sur l’importance de revoir nos comportements et nos modes de consommation notamment dans le secteur des transports. Le retour des trains de nuit constitue sans doute possible l’un des vecteurs de cette évolution.

La grande nouveauté induite par ce retour du train de nuit c’est son réseau, celui-ci sera transnational, européen symbolisant là aussi, un monde d’après dans lequel l’intégration européenne serait plus profonde encore. Ce nouveau réseau, baptisé « Nightjet », se déploiera en quatre temps, autour de plusieurs axes : décembre 2021, sur la ligne Zurich-Amsterdam et Vienne-Paris ; décembre 2022, sur la ligne Zurich-Rome ; décembre 2023, sur la ligne Paris-Berlin et Berlin-Bruxelles ; décembre 2024, sur la ligne Zurich-Barcelone. La Commission européenne souhaite faire de 2021 « l’année du train ». Ce nouveau réseau européen qui reliera plusieurs des grandes villes européennes constituera la pierre angulaire du réseau ferré européen de demain.

À terme, le nouveau réseau prévoit de relier vingt-six villes européennes, le rail serait ainsi un nouveau symbole de l’unité européenne. Symbole qui devrait, de plus, largement bénéficier à la jeunesse européenne, plus adepte du train que les autres catégories d’âge. Jean-Pierre Farandou, président-directeur-général de la SNCF, a annoncé que ces nouvelles lignes s’adresseraient prioritairement à un public avec un faible pouvoir d’achat afin de permettre aux jeunes de voyager à travers l’Europe car : « le rail est un instrument de l’unité européenne ». Andreas Matthä, PDG de l’ÖBB (les chemins de fer fédéraux autrichiens) a ajouté : « nous devons à l’avenir prévoir des services publics internationaux » ouvrant ainsi peut-être la réflexion autour d’un service public européen du rail… ?

Le train de nuit fait ainsi un retour fracassant et inattendu en France et en Europe. Alors que le monde occidental traverse une crise sanitaire et économique terrible, un nouvel âge d’or pour un secteur ferroviaire pourtant à la peine dans bien des pays européens pourrait se faire jour. Élément mythique de la culture européenne, le train de nuit, nous pousse à rêver d’une nouvelle Europe de la mobilité, plus écologique, plus humaine et tournée vers une unité européenne plus poussée, inscrite dans le rail. Tout bon amateur d’histoire sait que c’est d’ailleurs le rail qui, au XIXe siècle, a permis aux Etats-nations de s’unir…

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Vos commentaires

  • Le 5 janvier à 12:35, par Marcel Bénabou En réponse à : Le retour du train de nuit, un rêve de l’unité européenne

    Bonjour, Je voudrais simplement signaler à l’auteur de ces excellent article que le vers « Peut-être le bonheur n’est-il que dans las gares », que Perec utilise dans « Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour », est une citation. Le véritable auteur de ce vers est le poète Charles Cros (1842-1888). Marcel Bénaboi

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