Le soft power du Vatican dans le monde contemporain

Le courrier d’Europe

, par Le Courrier d’Europe, Teodora Bercea

Le soft power du Vatican dans le monde contemporain
Le pape Léon XIV en mai 2025 ©WikimediaCommons (Edgar Beltrán)

« Le pape devrait faire attention quand il parle de théologie ». Alors, de quoi devrait-il parler ? L’affirmation du vice-président américain JD Vance, engagé dans un débat idéologique avec le pape Léon XIV suite aux critiques du pontife sur la guerre en Iran, souligne une question essentielle sur le rôle du Vatican dans le monde contemporain. Ces tensions autour du pape Léon XIV rappellent explicitement la nature du soft power papal, fondé sur une influence morale, symbolique et médiatique, qui permet au Saint-Siège de peser sur les débats internationaux sans recourir à la puissance militaire ou économique.

Élu il y a un an comme premier pontife originaire des États-Unis, le pape Léon XIV aurait pu être vu comme un cheval de Troie de la Maison-Blanche, un atout pour renforcer l’hégémonie américaine. En réalité, la situation est bien différente : lors de sa messe d’inauguration, il se positionne déjà comme un pape qui ne se définit pas par ses origines américaines. Il choisit en effet de prononcer une partie de son discours en espagnol plutôt qu’en anglais, rendant hommage à son temps passé au Pérou, dont il possède aussi la nationalité. Plus récemment, le pape Léon XIV s’est positionné comme un opposant moral du président américain, notamment sur des sujets comme la migration et la guerre. Ses échanges avec l’administration Trump ont d’ailleurs grandement attiré l’attention du grand public, et non seulement celle des fidèles à l’Eglise catholique.

Vatican, Saint-Siège ? Une distinction indispensable en droit international

Il faut bien définir le Vatican et le Saint-Siège, car il s’agit de deux concepts juridiques bien différents. L’État du Vatican est reconnu en droit international comme tout État indépendant. Il s’étend sur un territoire de 44 hectares enclavé au cœur de Rome. Le Saint-Siège, quant à lui, désigne les institutions de l’Église catholique romaine dont le siège est bien évidemment au Vatican. En réalité, le Vatican a été créé pour donner de l’indépendance au Saint-Siège et le rendre ainsi incontestablement souverain vis-à-vis des autres États. Il y a donc un vrai paradoxe ; malgré la petite taille du Vatican, il représente, à travers le Saint Siège, 1,3 milliard de catholiques dans le monde entier. Ainsi, le pape a aussi un double rôle : à la fois celui de chef de l’Église catholique romaine et de dirigeant de ce petit État. Cette distinction est essentielle pour comprendre le soft power du Vatican : c’est le Saint-Siège, et non l’État du Vatican, qui exerce l’influence diplomatique mondiale. L’ère moderne de la diplomatie vaticane débute en 1870 avec la perte des États pontificaux. Lors de l’unification de l’Italie, le pape Pie IX perd ses territoires, mais conserve tout de même son statut de souverain. Cet événement marque le début de la « question romaine », qui sera finalement résolue avec le traité du Latran de 1929, qui établit l’État de la Cité du Vatican, conférant ainsi au Saint-Siège son indépendance.

Aujourd’hui, le Saint-Siège est sans doute la seule entité diplomatique au monde à fonctionner sans agenda commercial ou militaire, ce qui lui permet de jouer le rôle d’une voix morale unique et neutre dans les affaires mondiales. Le Vatican est membre ou observateur dans de grandes organisations internationales comme l’ONU, l’OSCE ou le Conseil de l’Europe et fait même partie du Haut Commissariat pour les Réfugiés de l’ONU en tant que membre de son Comité exécutif.

Le Vatican et l’Union Européenne

La relation entre le Vatican et l’Union européenne est particulièrement intéressante. Le micro-état est enclavé dans un des pays fondateurs de l’UE, mais il n’en fait pas partie. Il ne fait d’ailleurs partie ni de la zone Schengen, ni de la zone euro. Cependant, la libre circulation avec l’Italie est établie grâce à un accord entre les deux pays datant de 1930 et la lire vaticane a été remplacée par l’euro toujours grâce à un accord, cette fois monétaire (2000) avec l’UE. La position géographique unique du Vatican ayant facilité ces décisions.

Le Saint Siège a toujours été un défenseur de l’intégration européenne, dès son début, le Pape Pie XII soutenait par exemple la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Mais les relations bilatérales UE-Vatican ont officiellement commencé en 1970, lors de la nomination pour la première fois d’un nonce apostolique (autrement dit, ambassadeur) du Saint-Siège auprès de la Communauté économique européenne (CEE). En revanche, le premier ambassadeur de l’UE auprès du Saint-Siège n’a été nommé qu’en 2006. Malgré ces formalités diplomatiques tardives, le Vatican et l’UE ont toujours eu une relation proche, marquée par des valeurs communes et des appels à la paix. De nombreuses audiences officielles ont eu lieu entre les deux parties. Par exemple, juste avant la chute du mur de Berlin, le pape Jean-Paul II, d’origine polonaise, prononçait un discours devant le Parlement européen soutenant l’élargissement de l’UE vers l’Est. Dans la même tradition, depuis son investiture, le pape Léon XIV a rencontré la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le président du Conseil européen Antonio Costa, ainsi que de nombreux eurodéputés. Le pontife a des positions similaires à celles de l’Union européenne concernant la paix en Ukraine et au Moyen-Orient. Ces interventions montrent que le soft power papal repose sur la capacité à influencer les opinions publiques et les dirigeants sans recourir à la contrainte.

Le rôle des papes dans la diplomatie mondiale

Cette évolution institutionnelle a ouvert la voie à une diplomatie singulière, fondée non sur la force mais sur la légitimité morale. Comme déjà mentionné, les pontifes n’ont pas hésité à partager leurs opinions sur la construction européenne ou la situation mondiale. L’ un des pontifes les plus influents, le pape Jean Paul II, a notamment soutenu des mouvements anticommunistes dans l’Europe de l’Est, et a ainsi indirectement contribué à la fin de la Guerre Froide. Il a également réalisé des visites apostoliques sur tous les continents, donnant au Vatican une nouvelle visibilité médiatique.

Une autre figure influente fut celle du pape François, qui a, entre autres, introduit l’écologie au cœur des priorités. En 2015, dans sa lettre adressée aux dignitaires de l’Église, l’encyclique Laudato si’, le pontife présente le changement climatique comme une crise morale, influençant le discours international qui a conduit à l’Accord de Paris. Le pape François a aussi déplacé le discours du Vatican vers le sud global, les régions marginalisées et spécialement les réfugiés. Son pontificat fut fortement marqué par des appels répétés à la paix, notamment dans la cadre des conflits en Syrie, en Ukraine ou au Moyen-Orient. Enfin, il a adopté une approche plus ouverte envers les personnes LGBTQ+, en invitant les catholiques à ne pas les exclure de l’Église et à les respecter. Sa célèbre formule « Qui suis-je pour juger ? » incarne cette attitude plus accueillante.

Aujourd’hui, le pape Léon XIV incarne une politique similaire, marquée par l’appel à la paix et au droit de l’homme. Après le début de la guerre en Iran, il a critiqué les leaders qui « détournent les ressources vers les guerres et la destruction plutôt que vers la reconstruction, l’éducation et la santé », ce que l’administration Trump a perçu comme une critique qui lui était destinée. Plusieurs réactions ont suivi, comme l’image générée par l’IA du président Trump, les propos du vice-président J.D. Vance estimant que le pape ne devrait pas s’exprimer sur des questions de théologie et de politique étrangère, ainsi que ceux du secrétaire d’État américain Marco Rubio appelant le Vatican à se concentrer sur les questions morales. Toutefois, pendant sa tournée en Afrique du 13 au 23 avril cette année, le pape a précisé que ses propos n’étaient pas dirigés contre le président américain et qu’il n’avait « pas d’intérêt à entrer dans un débat avec lui », affirmant que ses déclarations avaient été sorties de leur contexte. Ces tensions ont néanmoins renforcé son image d’autorité morale indépendante des puissances politiques. Ainsi, le Vatican demeure une puissance singulière : minuscule par son territoire, mais immense par sa capacité à orienter les consciences et à peser sur les débats mondiaux.

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