Les élections hongroises de 2026 sont l’heure de vérité pour la démocratie en Europe

Tribune de l’Union des fédéralistes européens - France (UEF-France)

, par Charles Nonne, UEF-France

Les élections hongroises de 2026 sont l'heure de vérité pour la démocratie en Europe
Photo de Elekes Andor (source Wikipedia - CC BY 4.0)

Dimanche 12 avril, plus de sept millions de Hongroises et Hongrois sont appelés aux urnes lors des dixièmes élections législatives du pays depuis la chute du Rideau de fer, concluant une campagne d’une acrimonie inédite. Par la force des sondages, cette compétition s’est transformée en duel historique entre le Fidesz de Viktor Orbán et son premier opposant, le conservateur Péter Magyar et son mouvement Tisza : son résultat promet une onde de choc pour nos démocraties.

La presse frôle l’unanimité : jamais le Premier ministre Viktor Orbán n’aura autant risqué de perdre ses fonctions au lendemain du 12 avril. L’usure du Fidesz au pouvoir est palpable après seize ans de règne sans partage, gonflés par une majorité constitutionnelle quasi-ininterrompue de 2010 à 2026, caractérisés par la mise au pas du pouvoir judiciaire, la prise de contrôle quasi-monopolistique des médias, le dévoiement des règles du jeu électoral, la construction d’un État informel dans l’État caustiquement baptisé « système de coopération nationale » (NER), la réécriture de l’Histoire, l’assèchement des ressources des pouvoirs locaux, à commencer par la très honnie mairie (gauche écologiste) de Budapest.

Cette déconstruction méthodique de la démocratie en Hongrie a bénéficié du talent politique indéniable de Viktor Orbán et de ses stratèges, usant d’une rhétorique efficace dans sa simplicité, et d’un narratif centré sur des ennemis publics supposés menacer la nation. Florilège : les Roms, George Soros, les migrants et réfugiés, Volodymyr Zelensky et l’Ukraine, Bruxelles, les minorités sexuelles, les fédéralistes européens, et plus récemment, le président du Parti populaire européen (PPE) Manfred Weber, autrefois si conciliant envers celui que son prédécesseur Joseph Daul qualifiait affectueusement d’« enfant terrible ».

C’est dans ce contexte qu’a émergé Péter Magyar, ancien cadre de l’écosystème Fidesz, à la fois connaisseur des cercles du pouvoir et suffisamment éloigné de ses centres de décision pour apparaître comme « politiquement pur ». Porte-drapeau d’une possible alternance depuis les 29,60% de son parti Tisza aux européennes de 2024, Magyar a soigneusement évité l’erreur d’un grand rassemblement transpartisan, fatal à l’opposition en 2022, pour incarner une ligne conservatrice proeuropéenne « propre » dans un paysage où la gauche est devenue inaudible et réduite à la portion congrue.

Un enfant terrible à Bruxelles

Lorsque les premiers signes avant-coureurs sont apparus en 2011 en marge d’une révision constitutionnelle de grande ampleur, l’Union européenne a observé un quasi-silence indulgent et coupable : davantage inquiétés par la crise des dettes souveraines que par les facéties de l’un des leurs, la Commission Barroso et les chefs d’État et de gouvernement se sont contentés d’admonestations mineures face à un parti alors membre du PPE et pays clé pour l’industrie automobile allemande.

Par cette politique du fait accompli, le gouvernement Orbán a réussi à prospérer malgré les rapports accablants des institutions européennes, d’ONG indépendantes et de la commission de Venise du Conseil de l’Europe. Budapest a su tirer son épingle du jeu à chaque réforme liberticide et anti-démocratique, concédant de mauvaise grâce quelques amendements de bonne figure sous la pression européenne avant de mieux préparer les prochaines offensives. La procédure de sanction dit de l’ « article 7 », enclenchée très tardivement, s’est heurtée à l’exigence d’unanimité du reste des États membres, désormais inatteignable.

Outre une complaisance assumée envers Moscou et une ouverture débridée aux investissements chinois, cette magnanimité ambiante a permis à Orbán de se construire un réseau national-populiste avec la plupart des figures politiques illibérales européennes, à commencer par les voisins : Aleksandar Vučić en Serbie, l’ancien Premier ministre nord-macédonien Nikola Gruevski, le conservateur slovène Janez Janša, l’ancien homme fort de la République serbe de Bosnie Milorad Dodik.

Mais la Hongrie voit plus grand en projetant une influence disproportionnée par rapport à sa population et la taille de son économie, en s’inscrivant sur le terrain des idées pour s’ériger en laboratoire de l’illibéralisme. L’université privée Mathias Corvinus Collegium, totalement contrôlée par les cercles proches du pouvoir, s’est créé son think-tank bruxellois et ambitionne de façonner la pensée des nationalistes et antidémocrates européens. Les idéologues du Fidesz ont pignon sur rue à Washington, où le clan Trump a su tirer les leçons de l’expérience hongroise. L’appétit de Budapest s’étend jusqu’aux médias européens. Grâce à une politique amalgamant défense de l’identité culturelle nationale et lutte contre l’ingérence étrangère, la Hongrie érige l’illibéralisme en produit d’exportation.

De coups de fils moscovites en albums diffamants

Le Fidesz et ses dirigeants ne se privent pas d’user de cette influence, profitant de l’incapacité de l’Union à se doter d’un système décisionnel efficace, utilisant leur veto avec ténacité au sein du Conseil de l’UE, atténuant ici les sanctions contre la Russie, monnayant là le déblocage d’aides à l’Ukraine. L’étendue de l’amitié entre le système Orbán et Poutine vient d’être attestée par la publication d’un enregistrement fort éloquent entre les ministres hongrois et russe des affaires étrangères… à peine six mois après que l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel qualifiait d’ « absurde » l’idée que la Hongrie soit un cheval de Troie de Moscou à Bruxelles.

Les Hongroises et Hongrois sont les premiers conscients de l’enjeu historique du moment. Bien des électeurs se préparent à rentrer au pays depuis l’autre côté du globe pour mettre leur bulletin dans l’urne et s’assurer que celui-ci sera comptabilisé à temps. Le Fidesz accuse un retard considérable dans les sondages, perd de son esprit d’innovation politique, ses porte-parole accumulent bourdes et déclarations maladroites.

Le pouvoir ne s’y trompe pas et joue désormais le tout pour le tout : publication d’une bande-dessinée présentant Magyar comme un psychopathe misogyne laquais de Bruxelles et Kiev, diffusion dramatisée d’informations extrapolées sur une prétendue tentative d’attentat ukrainien, puis, méthode éprouvée, tapissage de la Hongrie d’affiches géantes présentant Magyar, von der Leyen et Zelensky comme les avatars d’une force maléfique cupide et hautaine.

Péter Magyar prend le contrepied d’anciens challengers et quitte le terrain des valeurs pour orienter le débat sur les sujets du quotidien comme la corruption rampante, le prix de la vie, le délabrement des services publiques. Si son pari est gagnant, il aura la lourde tâche de composer avec un appareil d’État cadenassé au Fidesz, ainsi que des pans entiers du budget de l’État transféré à des fondations privées, comme dans l’enseignement supérieur. Un scénario à la Donald Tusk en Pologne, où un gouvernement démocratique est prisonnier de sa majorité simple et d’un cadre constitutionnel contraignant, n’est pas à exclure.

L’élection du siècle ?

Contrairement aux postulats de la propagande du Fidesz, l’affrontement électoral en Hongrie n’oppose pas un conservatisme chrétien rétif à l’immigration d’un côté, et un progressisme cosmopolite et écrasant de l’autre. C’est de démocratie dont il est question. Orbán n’est pas le porte-étendard d’une « internationale réactionnaire », mais le héraut d’une internationale illibérale transcendant les clivages politiques gauche-droite, méprisant les droits humains, la démocratie et l’État de droit, et déterminée à conserver le pouvoir. S’il triomphe pour la cinquième fois d’affilée, le message à tous les gouvernements d’Europe sera clair : un verrouillage systémique des institutions, doublé d’un drainage de l’appareil judiciaire, des médias et de l’économie, est la clé d’un changement de régime doux et d’un accaparement de l’État par un clan, face auquel l’Europe s’est elle-même déclarée impuissante.

Même en cas d’alternance, notre Europe intergouvernementale aura encore de beaux jours devant elle : est-ce que les États membres, dont la France, seront toujours aussi mobilisés contre l’utilisation abusive du droit de veto si Orbán quitte le pouvoir ? Le Slovaque Robert Fico – social-démocrate sur le papier –, quoique plus prudent avec ses homologues européens, a déjà prouvé qu’il saurait utiliser son droit de veto. Son homologue tchèque Andrej Babiš est plus pragmatique mais dirige une coalition comprenant deux partis europhobes. Une Giorgia Meloni affaiblie après l’échec de son référendum sur le système judiciaire sera certainement peu encline aux pas supplémentaires en avant dans l’intégration européenne.

Mais le résultat reste déterminant pour l’Europe de par le message qu’il enverra. Et quelle que soit l’issue du scrutin, la société civile aura un rôle déterminant pour continuer à façonner l’Europe de demain, alors qu’émerge un clivage chaque jour plus évident entre nationalistes et fédéralistes pour briser le statu quo actuel.

Ce mercredi 8 avril 2026, l’UEF France organise son traditionnel jour fixe mensuel, de 19h00 à 20h30, en ligne et en présentiel dans plusieurs villes françaises. L’édition d’avril portera sur l’impact en Europe des élections hongroises en compagnie d’Eszter Nagy, présidente de la branche hongroise de l’UEF. Plus d’informations sur le site de l’UEF. L’article paraîtra également dans la prochaine édition de la revue Fédéchoses

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