Les faiblesses de l’Union et le manque de compétitivité

, par Amedeo Gasparini, Traduit par Margherita Corsaro

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Les faiblesses de l'Union et le manque de compétitivité
Image : Pexels / Pixabay

Si l’idée d’une Europe unie est encore forte dans l’esprit de beaucoup de monde, son incarnation politico-institutionnelle, l’Union Européenne, semblerait décliner, depuis quelques années, en tant qu’entité géopolitique, tel un pion soumis à deux champs d’influence opposés, l’Est d’un côté, l’Ouest de l’autre, dans un échiquier international toujours plus complexe.

Le journaliste Danilo Taino, auteur du livre Scacco all’Europa, propose d’interpréter la courbe descendante ainsi : « la chute du Mur de Berlin a été le dernier événement qui a placé l’Europe au centre du monde : […] depuis, le centre gravitationnel géoéconomique et géopolitique s’est déplacé ailleurs.

Une Union inachevée

Ainsi, l’Europe a atteint le statut prestigieux de continent riche, libre et cultivé, surtout en comparaison avec le reste de la planète. Mais elle n’a pas développé une réflexion politique sur elle-même ». Pendant ces dernières années, l’Europe a changé de visage, tandis que l’Union Européenne qui en découle est incomplète, désintégrée, divisée entre Bruxelles et Strasbourg. Certains diraient que le projet européen, enrayé par la vision bruxelloise univoque d’une Europe bureaucratique, condamnée comme auto-référentielle, peu compétitive et déconnectée du rêve européen, est à l’arrêt total.

« L’idéal qui avait jeté les bases de la construction européenne, conciliant l’économie sociale de marché défendue par les classes populaires […] et le socialisme réformiste […], n’est plus », explique pour sa part le journaliste Antonio Polito, auteur du livre Il Muro che cadde due volte.

Ainsi, « des nouvelles forces politiques […], telles que les libéraux et les verts, ont émergé. Et c’est grâce à la montée en puissance de cet électorat que l’Europe a pu sauver sa face et son avenir de la dégringolade. Mais […] ce n’est pas […] pensable que l’ajout d’une pincée d’écologisme et de libre-échangisme puisse suffire à remettre sur pied la fragile construction européenne ».

Néanmoins, ces deux courants politiques offrent à l’Union une opportunité unique de se préparer à relever des défis globaux affectant les dirigeants aussi bien que les citoyens européens. La nécessaire Union interétatique devrait pouvoir contrebalancer les ambitions expansionnistes des pays de l’Est d’hier, telle l’Union Soviétique, et de ceux du futur, telle la Chine.

Parcourant les traces depuis l’origine du projet européen dans son livre “La politique de l’identité contemporaine et la lutte pour la reconnaissance”, le politologue américain Francis Fukuyama écrivait que les fondateurs de l’Union européenne « tâchèrent intentionnellement d’affaiblir les identités nationales, réduisant les “nations” à ”États membres”, pour faire germer une conscience européenne “post-nationaliste” en guise d’antidote contre les dangereux nationalismes ethniques qui avaient prospéré dans la première moitié du XXème siècle. »

Le but recherché par les pères spirituels de l’Europe, poursuit Fukuyama, « était celui de créer une interdépendance économique telle qu’une guerre entre les pays ainsi liés soit rendue improbable. Ils souhaitaient par ailleurs que le lien économique donne suite à une coopération politique. Sous de nombreux points de vue, leur projet fut un franc succès : la seule idée que l’Allemagne et la France […] s’affrontent en guerre entre elles est devenue […] inconcevable »

Cette prouesse s’avère d’autant plus impressionnante si l’on considère que l’Europe a été le théâtre de 112 conflits entre la paix d’Augsbourg en 1555 et les traités de Westphalie de 1648, avec une moyenne de 1,2 guerres par an en moins de 93 ans.

À la lumière de ces faits, il est du moins bizarre d’entendre, dans les milieux européens, des voix qui se prononcent en faveur de l’affaiblissement non seulement du continent européen, mais aussi de ses piliers, c’est-à-dire des États-nations. Ces voix sont incarnées par des personnalités démagogues et populistes, qui font la cour à l’autoritarisme oriental.

Les économistes Alberto Alesina et Francesco Giavazzi rappellent dans la Corriere della Sera du 5 avril 2020 qu’une fois que l’Europe sera mise à l’écart, « les États-Unis, la Russie et la Chine décideraient à eux seuls de l’avenir de l’humanité. Ils dicteraient la loi sur la lutte contre le changement climatique, sur les règles du commerce international, sur le traitement des régimes qui ne leur sont pas gré et sur la taille des armées ».

Dans un livre publié en 2008 intitulé Good-bye Europa, ces mêmes économistes expliquaient comment éviter l’extinction du rêve européen et la disparition de l’UE. Selon eux, l’UE « n’a point besoin de plus de fonds publics à dépenser dans un myriade de programmes d’investissement », mais plutôt « de réformes créant des incentives pour que les citoyens européens soient disposés à travailler plus et à repousser l’âge de la retraite, afin qu’ils assument des risques et qu’ils produisent des innovations ».

Étant plus réalistes, on se demanderait quel leader politique, n’importe sa couleur politique, aurait le zèle de proposer un programme si franc et ambitieux.

L’Union européenne « a besoin d’améliorer son niveau de compétitivité et non pas de construire davantage d’infrastructures publiques. Les universités européennes nécessitent de plus d’incentives de marché, et non pas de fonds publics. Les entreprises européennes doivent pouvoir payer moins d’impôts et disposer d’un marché du travail moins réglementé et d’un marché du produit plus fonctionnel, et non pas de profiter de subventions et protection ».

Aux fondements d’une UE incomplète et fragile, on trouverait ainsi tout d’abord un régime de concurrence trop faible et une ingérence excessive de l’État dans l’économie.

Les deux économistes poursuivent en délinéant un piètre portrait de l’innovation en Europe, où « l’absence d’un processus de “destruction créative”, c’est-à-dire de disparition naturelle des industries moins efficientes en faveur des plus fortes, conduit à un niveau de compétitivité trop bas pour que les entreprises peu efficaces disparaissent et que des nouvelles plus concurrentielles bourgeonnent ».

De surcroît, les entreprises privées ne sont pas à diaboliser : certains États européens ont certes une tradition de politiques anti-industrielles - qu’ils ont pu par ailleurs exporter avec succès au niveau européen - mais ils sont statistiquement aussi les plus faibles économiquement.

Faible concurrence, vieillissement conséquent

De cette façon, il faudrait dire adieu à la compétitivité, mais aussi au rêve d’une UE forte et concurrentielle. En outre des défis économiques et industriels auxquels l’UE doit faire face faute de quoi elle sera balayée ou, pire, deviendra insignifiante à l’échelle mondiale, se pose la question démographique.

En particulier, comme l’ont souligné Ivan Krastev et Stephan Holmes, auteurs du livre Le Moment Illibéral, les PECO expérimentent un exode des jeunes générations vers l’Europe occidentale et le reste du monde. Par exemple, de 1989 à 2017, la Lettonie a perdu 27% de sa population, la Lituanie 22% et la Bulgarie 21%.

Deuxièmement, comme l’avaient souligné les économistes Alesina et Giavazzi, le problème du vieillissement de la population européenne doit être abordé en priorité. Aujourd’hui, « les taux de fécondité sont extrêmement bas ; l’Europe ne peut pas croître si la population active travaille peu et peu longtemps et elle doit soutenir un nombre croissant de retraités. Ce problème démographique est destiné à peser de plus en plus sur les trésors publics, en rendant inévitable une taxation toujours plus élevée. Cela laisse peu d’espace de manœuvre pour développer les ressources dont l’Europe a besoin afin de relever les défis précités ».

Bref, l’envers du décor d’une Europe privilégiant la compétitivité et l’avenir.

Le concept d’Europe, indissociable de celui de l’UE, devrait retourner à l’ordre du jour du débat politique en Europe. L’UE n’entraîne pas une perte de souveraineté ou un effacement d’identité, comme la définissent les démagogues de droite, mais au contraire elle permet un partage de souveraineté. D’autre part, l’UE n’est pas non plus, comme l’entendent des figures politiques de gauche, un port d’accueil sans discrimination, ni un portefeuille toujours ouvert pour tous, mais plutôt un espace d’identité et responsabilité envers les générations futures.

Sans réformes sérieuses, l’UE n’a pas de chance de prospérer. Certes, elle a pu se renouveler au cours des années par le biais de paquets de réformes plus ou moins corpulents et de projets de révision des traités. Mais le déclin économique est finalement le reflet de la perte de prestige politique. L’identification de la juste dose d’institutionnalisme en Europe constitue le plus grand défi que doit affronter le Vieux Continent pour compter parmi les grands dans l’avenir. Un Occident plus fort ne peut se construire qu’à partir d’une idée d’Europe plus forte, ce qui va de pair avec la nécessité d’une compétitivité accrue.

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