Les frontières sans fin : influence russe et “Grande Russie”

L’Europe fragilisée face à l’expansionnisme russe

, par Daphné Geonget

Les frontières sans fin : influence russe et “Grande Russie”
Carte du Rimland superposée au Heartland (Source : Wikipedia - CC BY-SA 4.0)

Depuis les années 2000, l’influence russe grandissante et son expansion géographique semblent affaiblir une présence européenne, et plus généralement occidentale, de plus en plus contestée à l’extérieur de leurs frontières. Les atteintes répétées à la souveraineté des voisins de la Russie et l’affirmation de sa présence en Afrique n’y sont pas pour rien.

En 2016, lors d’une cérémonie de remise des prix pour jeunes talents en géographie, une remarque de Vladimir Poutine avait déjà surpris les dirigeants européens, deux ans seulement après l’annexion de la Crimée par la Russie. Lorsqu’on avait demandé à un jeune garçon de neuf ans où les frontières russes s’arrêtaient, la réponse “au détroit de Béring” n’avait pas semblé satisfaire le président russe, qui a préféré soumettre sa propre solution : “La frontière russe ne s’arrête nulle part”.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et de façon quasiment continue jusqu’à maintenant, l’Europe a progressivement perdu pied, par choix ou par nécessité, dans de nombreuses régions du monde qui lui étaient auparavant réservées. L’emprise d’anciennes puissances coloniales européennes, qui exerçaient autrefois une domination multiple et sans conteste en Afrique notamment, n’est pas morte avec la décolonisation. Mais l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en Russie en mars 2000 semble avoir achevé une influence déjà faiblissante, et ce au profit de nouvelles puissances. Ainsi, depuis une vingtaine d’années, le gouvernement russe a semblé vouloir renouer avec une tradition hégémonique en Eurasie, aujourd’hui déployée en Afrique, et pour partie héritée de l’histoire impériale du pays au début de l’époque contemporaine.

Une Russie sans frontières : Heartland et Rimland

Qui contrôle le Rimland dirige l’Eurasie, qui dirige l’Eurasie contrôle les destinées du monde”, disait le journaliste Nicholas Spykman dans La géographie de la paix (1944). Le Kremlin semble s’être approprié la théorie de cet Américain, considéré comme l’un des pères de la géopolitique aux États-Unis. Le Rimland (littéralement “bord du monde”) est un objet conceptuel géostratégique décrivant le large contour de l’Eurasie, d’Europe occidentale à l’Extrême-Orient. Pour Spykman, le Rimland est indispensable au contrôle du monde, notamment par l’accès crucial aux mers chaudes via l’Océan Indien et la Méditerranée.

Cette zone tampon est aujourd’hui en partie revendiquée par Vladimir Poutine, de façon tacite ou non. Depuis son arrivée au pouvoir, Poutine s’est efforcé de reconsolider ce contrôle perdu sur les franges de l’Eurasie. La volonté de reconstituer un “Empire de toutes les Russies” s’est d’abord manifestée lors de la guerre de Géorgie en 2008. La souveraineté des territoires géorgiens de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, anciennement autonomes en URSS, a été contestée après l’indépendance de la Géorgie en 1991. Les tensions, déjà prégnantes après la proclamation d’indépendance, se sont accentuées avec l’arrivée au pouvoir de Mikheil Saakashvili après la “Révolution des Roses” en 2003. Celui-ci entreprend de se rapprocher de l’Europe et du modèle démocratique occidental. La Géorgie a même envisagé le fait de rejoindre l’OTAN en 2008, ce pourquoi la Russie a alors accru son soutien militaire aux territoires séparatistes. L’accord de cessez-le-feu d’août 2008 a permis à Poutine de maintenir une forte présence militaire dans ces territoires, et la Géorgie ne peut être considérée comme pays pleinement souverain.

Ce type d’opération de déstabilisation est donc manifestement privilégié par le pouvoir russe. Le soutien actif aux séparatistes de Transnistrie sur le territoire moldave ne fait pas exception. Mais les deux invasions de l’Ukraine en 2014 et en 2022 sont à de nombreux égards très comparables à la guerre de Géorgie. La Russie justifie à chaque fois son intervention et sa présence par la nécessité de protéger des populations russes martyres dans les pays ciblés, en accusant par exemple Kyiv de génocide contre les russophones en Ukraine. Quelques jours seulement après l’invasion russe, Vladimir Poutine justifiait cette offensive par la nécessité de “protéger les personnes qui, depuis huit ans, sont victimes d’intimidation et de génocide de la part du régime de Kyiv.” Ce besoin de “dénazifier” l’Ukraine tient sa source dans la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, ou, pour reprendre l’expression russe, de la “grande guerre patriotique”. Le souvenir de la victoire soviétique sur le nazisme participe énormément à l’identité et à la fierté nationales russes. Comme l’observe Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l’Institut Thomas More, ces accusations de génocide avaient déjà été relevées en 2008 et en 2014.

La position de Poutine comme “rassembleur des terres russes” se fonde notamment sur la négation de toute souveraineté des territoires voisins faisant partie du Rimland. En juillet 2022, sur son site web présidentiel, Poutine avait déjà tenté de démontrer l’irrévocable unité des peuples russes et ukrainiens, niant ainsi l’existence en tant qu’entité étatique de ce qui a longtemps été appelé la “Petite Russie”. Dans l’article “Vladimir Poutine ou la falsification de l’Histoire comme arme de guerre”, Robert Belot, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Jean Monnet, montre comment Poutine emploie dans cette guerre “une forme de détournement cognitif ou de détournement historico-mémoriel qui vise à l’inversion du réel.”

Mais Spykman n’est pas le seul à avoir inspiré la politique étrangère de Vladimir Poutine. La théorie du Heartland, pendant régional du Rimland, appartient au géographe Halford John Mackinder, pour qui le centre du continent eurasiatique serait une zone “pivot”. Le contrôle de cette aire, qui correspond peu ou prou à la Russie actuelle et à l’Asie centrale, permettrait d’exercer d’abord une influence sur les “îles périphériques” que sont le continent américain et l’Australie, puis sur le reste du monde. Le pouvoir contrôlant le Heartland aurait alors une emprise exclusive sur son territoire, mais aussi, avec le Rimland, un droit d’influence sur les territoires périphériques, à la façon d’une “sphère d’influence”.

La marche vers le Sud

En moins d’une dizaine d’années, la présence russe en Afrique s’est fortement accrue, au détriment d’anciennes puissances coloniales et de leur influence déclinante sur le continent. Pour développer et asseoir sa domination, Moscou a d’abord eu recours à la force militaire, via le groupe paramilitaire Wagner, puis Africa Corps. Ces compagnies militaires privées sont chargées de défendre les intérêts extérieurs russes par la force armée, bien que le Kremlin démente tout lien avec ces milices. Depuis 2023 et la mort de son chef Prigogine dans un accident d’avion, Wagner est progressivement remplacé par Africa Corps. Cette organisation paramilitaire, qui fait explicitement référence aux groupes armés de l’Allemagne nazie en Afrique, est plus fortement contrôlée par le Ministère de la Défense russe. Après le retrait de Wagner au Mali en juin 2025, Africa Corps obtient le monopole des opérations dans le pays.

Comment expliquer cette poussée de l’expansionnisme russe au sud ? L’emplacement d’infrastructures militaires stratégiques et les très nombreuses ressources naturelles dans de nombreux pays d’Afrique sont évidemment des motivations de taille. La Russie a d’ailleurs conclu des accords de coopération nucléaire avec la majorité des États d’Afrique. C’est notamment pourquoi la répartition de la présence russe est relativement inégale sur le continent africain. La majorité des troupes se trouvent en Afrique subsaharienne, et notamment au Mali, au Burkina Faso, en Libye, utilisée comme plaque tournante des opérations militaires russes, et en Centrafrique. Ces pays ont trois points communs : l’instabilité insurrectionnelle, leur ancien statut de colonie française et leurs très importantes ressources en diamants, en or et en pétrole.

La présence russe n’est pas sans effet pour les populations au contact des troupes. Comme le souligne Pauline Bax, directrice adjointe du programme Afrique pour l’ONG International Crisis Group, l’importance croissante des milices russes en Afrique subsaharienne s’accompagne non seulement de violations graves des droits humains et de la liberté d’expression, mais aussi d’une augmentation d’instabilités régionales et nationales. La milice Wagner est par exemple responsable du massacre de Moura au Mali en 2022. Les habitants du village de Moura, contrôlé par des troupes djihadistes, ont ainsi été victimes d’une opération menée par les forces armées maliennes et les mercenaires de Wagner, faisant 500 victimes civiles (rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, 12 mai 2023). Pour sa part, le gouvernement malien avait alors affirmé que seuls des terroristes avaient été tués dans l’opération, dont le succès avait par ailleurs été salué par la Russie. D’après le Centre d’Études stratégiques de l’Afrique, Moscou interfère aussi dans la vie politique des pays et soutient les coups d’État. Au Niger, en 2023, les plateformes digitales avaient alors été submergées par des techniques de désinformation russes à propos de la junte au pouvoir. Les plus importants transferts d’armes russes se sont faits en Algérie et en Égypte (plus de 100 millions de TIV), et dans une moindre ampleur en Angola, en Libye, au Mali et au Nigéria. Depuis quelques années, le commerce d’armes entre la Russie et l’Afrique surpasse largement les échanges avec l’Europe, en particulier en Afrique du Nord.

La contestation de la présence française dans ces pays est fortement alimentée par la propagande russe. En République centrafricaine, la Russie avait autorisé Wagner à conseiller le président sur les affaires de sécurité, mais aussi à créer des entreprises et à diffuser une propagande anti-France dans le pays. De nombreux soldats Wagner sont aujourd’hui mobilisés pour contrôler la seule mine d’or du pays, Ndassima. Ce sont d’ailleurs les dirigeants des pays les plus ciblés par les opérations russes qui ont assisté au Sommet Russo-Africain de juillet 2023 – celui-ci avait réuni 49 membres de l’Union africaine, sur 55 membres au total –, d’autant que les sommets entre l’Europe et l’Afrique ont été organisés avec difficulté ces dernières années. Après l’« étranger proche », c’est donc bien l’Afrique qui se trouve en première ligne dans la politique expansionniste de Vladimir Poutine, au détriment des populations touchées et de l’Europe.

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