Les métaux critiques, l’or du XXIe siècle ?

Série sur les métaux critiques 1/6

, par Mariette Forêt

Les métaux critiques, l'or du XXIe siècle ?
Photo de Reinhard Jahn sous licence CC BY-SA 2.0

Si les métaux critiques font l’objet du nouveau sujet tendance dans les médias français et européens, cette thématique est loin d’être nouvelle ou dépourvue de complexité. Cette série de six articles est l’occasion d’approfondir un sujet souvent méconnu et pourtant essentiel à la compréhension du monde contemporain. Mais alors, les métaux critiques sont-ils l’or du XXIe siècle ?

Concept et enjeux des matériaux critiques

Le concept de métaux critiques a été théorisé à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, suite à la recherche massive d’uranium pour le “projet Manhattan”. Les métaux critiques sont désignés comme des “métaux rares, indispensables et non substituables”. Ces trois critères permettent de déterminer ce qu’est un métal critique, ou stratégique, les différents termes étant synonymes. S’il n’existe pas à l’heure d’aujourd’hui un répertoire universel, l’Union européenne et ses partenaires s’accordent sur l’existence de 34 minerais et métaux critiques.

Il est également essentiel de distinguer les notions de métaux rares et critiques, qui sont souvent confondues. Un métal rare est un métal qui a une très faible présence dans la nature. C’est pourquoi, tout métal peut être critique sans être rare, à l’exemple du magnésium ou du cuivre. Et inversement, un métal peut être rare sans être critique s’il n’a pas d’usage stratégique majeur.

Ces métaux sont utilisés dans un grand nombre de domaines de notre quotidien, de notre téléphone portable (tungstène), en passant par les batteries et composants des voitures électriques (lithium, cobalt et nickel), jusqu’aux éoliennes (bore), etc. Sans eux, la plupart des secteurs de la société ne pourraient pas fonctionner correctement, ou en adéquation avec la modernité requise. Le caractère quotidien de la présence des métaux critiques dans nos sociétés accentue leur importance auprès des puissances économiques, tant leur contrôle peut avoir un impact significatif sur un grand nombre d’individus. Ce même aspect peut en partie expliquer la volonté, de certains acteurs politico-économiques, de mettre la main dessus, dans une optique de contrôle, voire monopolistique.

Les enjeux géopolitiques des métaux critiques

Les enjeux des métaux critiques sont pluriels, et particulièrement importants. Si l’enjeu le plus évident nous semble être l’enjeu géostratégique, qui comprend l’exploitation des sols et mines, ainsi que la répartition des ressources, d’autres enjeux tout aussi essentiels s’y confrontent.

D’une part, les enjeux économiques sont également centraux, ils entraînent la raréfaction et l’inaccessibilité des matériaux et poussent les extracteurs à augmenter leurs prix. D’autre part, les enjeux sont éminemment sociaux et environnementaux. L’exploitation des mines dans des pays tiers traduit aussi l’exploitation des mineurs, souvent mal payés et exposés à des substances toxiques. Cependant l’exploitation de l’environnement ne s’arrête pas à l’impact environnemental des mines. Puisque l’utilisation ultérieure des composantes, au travers de leur transformation en appareils électroniques (téléphones, voitures, etc.), de l’utilisation de ceux-ci, ou par la construction de data centers toujours plus nombreux, participe dans un second temps à la détérioration de l’environnement.

Enfin, les métaux critiques sont d’autant plus aujourd’hui au cœur des enjeux géopolitiques et diplomatiques. Que ce soit à propos de l’exploitation des sols, et l’appropriation de ces derniers par les différentes puissances mondiales, ainsi que de la répartition de ces ressources rares entre les différents pays et continents, sans oublier les tensions diplomatiques qui peuvent naître de l’ensemble de ces paramètres, comme a pu l’illustrer la volonté de Trump d’exploiter la richesse des sols ukrainiens.

À ces enjeux déjà nombreux s’ajoutent désormais une réflexion plus large et prospective sur notre capacité à réduire l’usage de ces métaux, à développer des technologies moins dépendantes d’eux et à éviter de nouvelles formes de dépendances géopolitiques, notamment dans les domaines des batteries, de l’hydrogène ou encore de l’exploration des fonds marins et des régions arctiques.

L’Europe et les métaux critiques : économie et solutions politiques

Les métaux critiques sont loin d’être un sujet méconnu des autorités européennes. Puisqu’ils constituent un débat constant depuis 2008, aboutissant en mars 2024 à l’adoption par le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen d’un règlement sur les matières premières critiques, le European Critical Raw Material Act. Ce règlement couvre au travers de ses trois objectifs principaux, les différents enjeux cités précédemment. Et promet notamment d’”accroître et diversifier l’approvisionnement de l’UE en matières premières critiques” ainsi que de “renforcer la circularité, y compris le recyclage” tout en soutenant “la recherche et l’innovation en matière d’utilisation efficace des ressources et de mise au point de substituts”. Ainsi, c’est précisément ce règlement qui a permis d’établir une liste officielle de 34 minerais et métaux critiques, en tenant compte de deux critères, à savoir les difficultés d’approvisionnement et l’importance économique. Par ailleurs, le règlement aboutit à la mise en place d’un plan impliquant tous les pays membres de l’UE, qui doit permettre d’augmenter la production interne, de diversifier les canaux d’approvisionnement et aussi de réduire le plus possible la demande intérieure.

Cependant, si l’Europe a adopté ce règlement, cela ne veut pas dire qu’elle est en avance sur ses concurrents. Puisque la Chine et la Russie ont une avance considérable en la matière par rapport à l’ensemble des pays du monde. Ce qui peut s’expliquer par la richesse des sols de certains états, mais aussi par une présence économique, militaire et minière très structurée en Afrique, qui permet aux deux puissances d’exploiter plus largement la richesse des sols du continent africain. Ainsi, le règlement européen, est un premier moyen de pallier la dépendance de l’Europe aux autres puissances en ce domaine, tout en tentant d’assurer le respect des droits de l’Homme, de l’environnement quant à l’exploitation des métaux critiques. Qui plus est, de nombreux pays européens, dont la France regorgent de métaux critiques dans leurs sols, simplement des réglementations sociales ou environnementales, ainsi que des enjeux politiques, ne permettent pas toujours l’exploitation de ceux-ci.

Les métaux critiques : l’or du XXIe siècle ?

Ainsi, le chemin à parcourir est encore long pour le vieux continent, et les enjeux sont de taille. Et c’est précisément dans cette perspective que la question initiale retrouve tout son sens : les métaux critiques sont-ils réellement l’or du XXIe siècle ? Par leur caractère indispensable, stratégique et difficilement substituable, ils jouent aujourd’hui un rôle comparable à celui qu’ont pu jouer l’or ou le pétrole autrefois. Toutefois, à la différence de ces ressources uniques, les métaux critiques forment un ensemble hétérogène, soumis à des contraintes technologiques et environnementales fortes, ce qui rend leur gestion d’autant plus complexe.

C’est cette diversité, ainsi que les risques de nouvelles dépendances qui en découlent, qui font déjà des métaux critiques l’un des enjeux majeurs des prochaines décennies.

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