Les Outre-Mer et l’UE (4/5) : Les langues ultramarines

La richesse linguistique de l’Union européenne

, par Valentin Dantec

Les Outre-Mer et l'UE (4/5) : Les langues ultramarines
Dictionnaire / Source Unsplash

L’Union européenne et ses 32 territoires ultramarins possèdent une diversité linguistique particulièrement riche. Non seulement les langues majoritaires sont parlées dans ces territoires, tel le français, l’espagnol ou l’anglais (oui même après le Brexit), mais on y trouve également un trésor linguistique : les créoles, les patois, et les langues indigènes.

Les créoles, langues européennes

Lorsque plusieurs populations parlant une langue différente vivent ensemble, la communication peut être difficile. Pour pallier cela, les populations locales utilisent des mots de leurs propres langues de façon simplifiée pour se faire comprendre par l’autre. C’est ainsi que naît un pidgin, une langue véhiculaire (c’est-à-dire utilisée pour communiquer entre plusieurs populations ne se comprenant pas de base). Un pidgin est mécaniquement une langue appauvrie en vocabulaire par souci de simplicité et de compréhension. Dès lors que le pidgin devient une langue maternelle, elle est ainsi transformée en langue créole. Une fois la transition effectuée, il n’y a plus de barrière linguistique entre les populations, qui n’en forment plus qu’une. Cela permet à nouveau la complexification de la langue et son développement propre. L’anglais du moyen-âge est techniquement un créole ayant évolué d’un pidgin germanique et romain.

Prenons l’exemple du créole antillais. Le créole antillais varie légèrement entre les îles, mais s’étend de la Guadeloupe au nord du Venezuela, et reste linguistiquement parlant une seule et même langue. Il est largement à base française, mais s’appuie sur des éléments de langues africains et caribéens, résultante de l’interaction des colons européens, des esclaves africains, et des populations caribéennes locales. Il est important de noter qu’à l’époque de la colonisation des Amériques, le français tel qu’on l’entend aujourd’hui n’était pas parlé en majorité par les marins. On retrouve donc une grande influence du normand et du breton en majorité sur les créoles à base française, mais également du basque.

Certaines langues se dénomment également des « patois », même si ce sont techniquement des créoles. On peut retrouver par exemple dans l’archipel des Saintes une langue parlant étant un créole de breton, normand et poitevin, dû à leur histoire de colonisation.

La place du patois dans ce tableau

Un cas relativement unique dans les outremers français est le cas de la langue dite du « patois saint-barth », ce dérivé du français étant parlé en partie sur l’île de Saint-Barthélemy, mais également sur l’île de Saint-Thomas (Îles Vierges Américaines). Cette langue n’est pas un créole comme la vaste majorité des langues locales parlées dans les outremers, mais est un dialecte à part entière de la famille des langues d’Oïl, ces langues provenant du nord de la France. Elle est donc au même niveau que le picard (ch’ti), l’orléanais, ou l’angevin. Comme une part de France ayant évolué sur une île du continent américain. C’est simplement dû au faible mélange des populations historiquement, il n’y a tout simplement pas eu le besoin de création de pidgin pour se comprendre.

L’île étant pauvre en ressources, et n’étant pas adaptée aux cultures, il n’y avait ni populations indigènes vivant de façon permanente, ni (beaucoup) d’esclaves car il n’y avait tout simplement que très peu de plantations. De plus, l’étrange similitude entre ce dialecte et le québécois, à la fois en termes de prononciation et de vocabulaire, alors que ces deux langages n’ont pas été en contact depuis plusieurs siècles, amènent certains linguistes à se demander si le Français du 17ème siècle n’était pas prononcé d’une façon plus similaire au Québécois moderne qu’au Français moderne. En tout cas, le français parlé par les colons français de l’époque, qui provenaient rarement de l’élite parisienne qui parlait le français le plus proche de ce que l’on connaît aujourd’hui.

La place des langues indigènes (donc non-européennes)

Enfin, les langues indigènes sont une richesse incroyable. Malheureusement, très peu de langues ont survécu car très peu de populations locales ont survécu à l’arrivée des Européens. Entre les épidémies, et la relégation au statut de non-citoyen sur leur propre territoire, beaucoup de peuples se sont éteints, et avec eux leurs langues. Mais le créole antillais aujourd’hui présente éléments de langage caribéens qui rend ce langage si unique.

Mais les Antilles ne sont pas les seuls territoires ultramarins dans l’UE. On retrouve par exemple à Mayotte le Shimaore, un dialecte du Comorien, ou bien le Kibushi, un dialecte du Malgache et largement influencé par le Shimaore et l’Arabe. On retrouve également des langues Amérindiennes encore bien vivantes en Guyane française, telles l’arawak ou le palikur. La Polynésie Française abrite en son sein de nombreuses langues polynésiennes, les plus connues étant le Tahitien ou le Marquisien. Il est évidemment impossible de ne pas mentionner les très diverses langues Kanaks qui proviennent de Nouvelle Calédonie, qui sont comme le Tahitien toujours très vivantes. Ou tout simplement, prenons plus large, le Groenlandais, qui est une langue Eskimo-Aléoute, une branche linguistique bien à part, et elle aussi bien vivante.

Leur importance

Certains se demanderaient pourquoi donner tant d’importance à des langues qui, au final, ne font qu’accentuer les différences et augmenter les incompréhensions, alors que les langues nationales sont déjà là pour faciliter l’échange. Ce qui est complètement erroné. Rappelons-le, un créole émerge suite à un besoin de compréhension et non à un repli sur soi. Et il n’est que normal de permettre aux langues indigènes d’exister pleinement, sachant que les langues européennes s’y sont invitées. Enfin, prenons l’exemple des outremers français, la population locale maîtrise le français quasiment à 100%, à part certaines personnes âgées n’ayant jamais été dans le système éducatif de l’état. Les langues européennes sont d’ores et déjà les langues de communication et de l’administration, nul besoin de se débarrasser des autres. Chaque langue crée un sentiment d’appartenance, une complicité entre les locuteurs quand ils se retrouvent dans des endroits inattendus et étrangers, une culture commune qui enrichit l’art local, la littérature, la poésie.

Enfin il s’agit de défendre les langues de l’humain en tant que tel. Le monde serait si terne si le monde entier ne parlait qu’anglais ou français. L’Etat français a pendant longtemps mené une politique d’effacement des langues locales de peur de mouvements séparatistes et sous prétexte que « la République est une et indivisible ». Il existe une Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, qui est un traité européen mis en place par le Conseil de l’Europe ayant pour objectif de protéger et de favoriser les langues historiques locales ainsi que les langues des minorités. Un grand nombre de pays européens la mettent en œuvre, et cela est visible dans la diversité linguistique en leur sein : l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, ou encore l’Espagne. La France a quant à elle signé la Charte, mais ne l’a pas ratifiée (elle n’est pas obligée par souci de souveraineté nationale), et n’applique pas ses principes. Le gouvernement actuel a tenté de faire passer certaines lois en faveur des langues régionales, mais le conseil constitutionnel a jugé ce genre de lois « anticonstitutionnelles ».

Toujours est-il que le statut européen des outremers leur confère beaucoup plus de libertés, également au sujet des langues indigènes et créoles, qui peuvent ainsi beaucoup plus être mises en avant, car elles sont également très utilisées. Célébrons notre diversité linguistique (et plus) et remercions nos outremers d’en être si riche.

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