Les pièges du populisme : leçons tirées de Podemos

, par Colin Hood

Les pièges du populisme : leçons tirées de Podemos

Né de la colère du mouvement Indignados de 2011, Podemos a rapidement gagné en popularité en tant que parti politique d’opposition à l’establishment espagnol. Plus de dix ans plus tard, l’effondrement du parti nous en révèle beaucoup sur les pièges du populisme anti-système. Le succès de Podemos est venu de sa posture d’opposition à l’establishment… tout comme sa chute.

L’Étoile montante de la politique espagnole :

Podemos a provoqué une crise dans le paysage politique espagnol, historiquement dominé par le PP ou le PSOE. Au plus fort de sa popularité, le parti comptait 71 députés dans le Congreso de los Diputados en 2016 dans une alliance avec d’autres partis de gauche sous le nom de Unidos Podemos. A la suite des élections de 2019, le PSOE et Unidas Podemos (une autre coalition électorale dirigée par Podemos) se sont associés dans une coalition sous la direction de Pedro Sánchez. En 2023, le parti n’a obtenu que cinq députés. Ce n’est qu’à présent, après le déclin de Podemos, que l’on peut se demander comment ce parti anti-establishment a pu connaître une ascension et une chute aussi rapides.

En tant que force politique populiste, l’impact éphémère de Podemos (en français : « nous pouvons ») sur le paysage politique espagnol fragmenté a mis en évidence certains des principaux problèmes rencontrés par les partis qui prétendent représenter la volonté du peuple. Le mouvement Indignados (ou 15-M) de 2011 était le contexte de la naissance de Podemos. Le parti, créé en 2014 par les universitaires de gauche à Madrid, s’est présenté comme la seule solution légitime à la crise de la représentation dans le système politique et économique. Bien que l’idéologie des dirigeants du parti soit de gauche, le langage populiste qu’ils utilisent présente le parti comme un mouvement en dehors de l’establishment actuel – autrement dit, comme un mouvement émergent pour le peuple qui ne correspondait ni à la gauche ni à la droite traditionnelles de la politique espagnole.

La rhétorique populiste

La rhétorique populiste crée une base flexible sur laquelle s’opposer aux structures de pouvoir actuelles, et Podemos a donc critiqué le PSOE sur le front social pour avoir abandonné son discours sur la répartition des richesses, et le PP sur son front patriotique traditionnel. L’idéologie du parti était de gauche par nature, mais manquait de fondements concrets, ce qui lui a permis de combiner différents concepts de la gauche et de la droite traditionnelles afin de se poser en alternative au statu quo. Cette position en opposition générale au système politique et économique a créé des problèmes pour Podemos. La volonté de s’affirmer en dehors de l’establishment a conduit Podemos à endosser le rôle d’un mouvement de protestation plutôt que celui d’un parti de gouvernement. Podemos n’a pas réussi à élargir sa popularité, parce que ses dirigeants se sont trop concentrés sur une idéologie qui séparait la population en deux groupes : le peuple (la gente) et les élites (la casta). Ce refus de s’engager dans des débats politiques plus larges a limité la capacité du parti à devenir une force légitime, capable de représenter les diverses préoccupations de la population espagnole. De plus, le discours populiste contre la classe politique n’a pas aidé Podemos à infiltrer l’establishment.

Il y avait une véritable crise de confiance dans les normes démocratiques à la suite de la crise financière mondiale (2007-2008) et des gouvernements PP de Mariano Rajoy (2011-2018), qui avaient introduit des politiques d’austérité, mais Podemos n’a pas pu maintenir sa hausse de popularité tout en entrant dans l’establishment auquel il s’opposait. Après le succès de Podemos dans les élections de 2019, le problème était que son idéologie n’était pas assez développée pour argumenter sa position au sein de l’establishment auprès de ses électeurs de base. De nombreux anciens partisans considéraient le parti - et en particulier son dirigeant, Pablo Iglesias - comme trop intéressé par le succès électoral. Podemos est également resté trop radical pour beaucoup d’autres. Tandis que Podemos illustre le pouvoir des partis populistes à bouleverser un système politique en exploitant les sentiments d’indignation ou de méfiance, son échec au gouvernement prouve la difficulté des partis populistes à devenir une force politique durable dans le système auquel ils s’opposent.

La structure de Podemos

La structure des partis populistes est souvent centrée autour d’un dirigeant principal. La figure de Pablo Iglesias a aidé le parti à augmenter sa popularité par des interventions fréquentes sur les réseaux sociaux et à la télévision. Les partis populistes utilisent souvent ces formes de communication directe pour s’adresser au « peuple ». Lorsqu’il dirigeait le parti, Iglesias apparaissait régulièrement sur La Sexta et Cuatro (des chaînes de télévision espagnoles) et les émissions politiques en ligne La Tuerka et Fort Apache. A travers ces apparitions dans les médias, le parti a cherché à façonner l’image de Iglesias à la fois comme représentant du peuple et comme l’un des leurs. En raison du flou du programme des partis populistes, par rapport aux partis traditionnels, ils doivent être présents en permanence dans le discours public pour conserver leur pertinence. Iglesias a joué un rôle majeur dans cette mission. Pourtant, cette structure, dominée par quelques personnalités au cœur du parti , crée des dilemmes.

S’ils perdent leur image de « représentant du peuple » ou « opposant à l’establishment » , Podemos perd de sa crédibilité auprès des partisans. En achetant une maison de luxe avec son partenaire, Iglesias a réduit sa capacité à se présenter comme le porte-parole des citoyens marginalisés par le système actuel. Alors que les mêmes en ligne étaient liés au succès initial de Podemos, des posts similaires ont rapidement sapé son autorité.

Les partis populistes dominés par quelques personnalités sont souvent affaiblis par cette structure anti-pluraliste qui peut engendrer la contestation. Dans les partis qui ne s’engagent pas complètement avec les opinions de leurs membres ou qui n’offrent pas de contraintes au pouvoir de leurs dirigeants, le factionnalisme progresse rapidement. En raison de la hiérarchie de Podemos, le parti s’est rapidement désintégré dès que la contestation a atteint les rangs supérieurs. Presque tous les cofondateurs du parti l’avaient quitté en 2020 (Iglesias a quitté en 2021). Faute de personnalités fortes pour le diriger et en raison des dissensions internes, le parti a essuyé une défaite catastrophique aux élections législatives de 2023.

L’Histoire de Podemos montre les problèmes des partis populistes après leurs premiers succès. Pourtant, dans beaucoup de pays européens, les partis populistes gagnent en popularité et les partis politiques traditionnels peinent à conserver le pouvoir. Dépourvu d’une base de soutien solide, d’une orientation claire, et trop dépendant de quelques figures pour maintenir sa pertinence, Podemos présente les fragilités du populisme anti-système. Partout en Europe, les mouvements populistes, à gauche comme à droite, pourraient suivre le même chemin. Bien que le parti Reform au Royaume-Uni gagne en popularité – tout comme Vox en Espagne et Ano en République tchèque – ces partis pourraient également succomber aux mêmes pièges que Podemos et connaître le même sort. Une ascension fulgurante, suivie d’un déclin tout aussi rapide.

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