Les régions et les villes d’Europe de plus en plus inquiètes d’un « No deal »

, par Amaury Bisiaux

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Les régions et les villes d'Europe de plus en plus inquiètes d'un « No deal »
Michel Barnier, et l’accord de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Photo : Flickr - European Committee of the Regions - CC BY-NC-SA 2.0

Quelles seraient les conséquences du Brexit pour les régions européennes ? Le 14 et 15 mars s’est tenu à Bucarest, en Roumanie, le 8e Sommet Européen des Régions et des Villes auquel ont pris part plus de 700 maires et représentants élus de gouvernements et de parlements régionaux. Si la date et le lieu ont été choisis pour préparer le futur Conseil informel à Sibiu (Roumanie) le 9 mai prochain, le Brexit s’est invité grandement dans les débats.

« Si le Royaume Uni veut toujours quitter l’UE et de manière ordonnée, alors ce traité est le seul possible » prévenait Michel Barnier négociateur en chef de la Commission pour le Brexit, moins de 48 heures après le second refus du Parlement britannique de voter l’accord de sortie.

Il s’était engagé à venir et a tenu promesse. Michel Barnier a été invité à s’exprimer à la demande du Comité européen des Régions, organisateur de l’évènement, mais sa présence était plus qu’incertaine à l’instar du vote du Parlement Britannique. Chaque mot de son discours, chaleureusement applaudi, a été soigneusement pesé et sous-pesé, quelques heures seulement avant que les parlementaires britanniques ne votent le report du Brexit. Il a ensuite quitté précipitamment Bucarest sans même répondre aux questions des journalistes. Son discours se voulait indubitablement apaisé et rassurant envers les villes et régions d’Europe représentées au Sommet : « J’ai été l’un des vôtres [NDLR : Michel Barnier fut pendant plus de 25 ans conseiller puis président du conseil général de la Savoie]. Je n’ai rien oublié de cette époque », mais pour autant ferme vis-à-vis de la sortie du Royaume-Uni (RU) de l’Union européenne (UE), déplorant les « innombrables conséquences » qu’aurait un no-deal sur le plan humain, social, économique et financier.

En cas de no-deal, la relation RU/UE serait régie par les règles de l’Organisation mondiale du commerce ce qui pourrait avoir comme conséquence une augmentation jusqu’à 15% du prix de certains produits comme la viande ou le tabac. Une solution sur laquelle n’a pas planché Michel Barnier « Je travaille pour un deal » plaide-t-il, rappelant également que la solution de sortie de crise se trouve maintenant dans les mains desBbritanniques notamment pour ce qui concerne les « 4,5 millions de citoyens touchés personnellement par le Brexit » (ressortissants britanniques qui vivent en Europe ou inversement). Mais un hard-Brexit pourrait toucher beaucoup plus de personnes et cela ne rassure pas le président du Comité des Régions, Karl-Heinz Lambertz, qui souhaite alerter les villes et les régions de l’Union sur le risque élevé d’une sortie du Royaume-Uni sans accord. Le Comité ne cessant de réclamer une future coopération plus étroite avec son allié d’outre-Manche mettant en avant les risques immenses qu’encourraient les villes et régions des 27 en cas de no-deal.

« En Irlande il s’agit de la paix, de la stabilité de cette île »

Les régions britanniques seraient paradoxalement les premières impactées d’une sortie sans accord de l’Union européenne. Alors que le Royaume-Uni est la deuxième puissance économique d’Europe après l’Allemagne (et avant la France), un no-deal pourrait faire chuter son PIB de 3 à 6%. Même si les exportations à destination de l’UE ont diminué ces 10 dernières années passant sous la barre des 50%, elles restent tout de même cruciales pour le pays (44% en 2015). Au final, les régions les plus exposées lors d’un tel scénario seront les régions les plus faibles économiquement et qui dépendant beaucoup du marché européen comme les Midlands au centre, mais également au Nord de l’Angleterre, des régions qui ont voté majoritairement en faveur du Brexit. En d’autres termes, le Brexit pourrait exacerber les inégalités déjà très présentes au Royaume-Uni.

Le pays le plus directement touché en dehors du Royaume-Uni serait bien entendu l’Irlande. Presque 14% de ses exportations vont directement à l’Angleterre et la majorité de son commerce passe à un moment où un autre par le pays. La question de la frontière entre la République d’Irlande (membre de l’Union) et l’Irlande du Nord (régions du Royaume-Uni) est la plus problématique. « Dès l’instant qu’une partie de l’île quitte l’UE, la nouvelle limite du marché unique se trouve au milieu de l’ile. Nous avons un devoir de protéger ce marché unique et de contrôler les produits qui rentrent, parce que tout produit qui rentre en République d’Irlande depuis le Royaume Uni, rentre également en Pologne, en Italie etc. » prévient Michel Barnier. Mais cette question n’est pas qu’économique ajoute-t-il : « En Irlande, il s’agit de la paix, de la stabilité de cette île. Beaucoup d’effort ont été nécessaires pour reconstruire cette paix depuis 20 ans ». Le Brexit met en péril l’unité du Royaume Uni, d’autant plus que certaines régions avec des velléités d’indépendance comme l’Ecosse, ont très majoritairement voté pour le « remain ».

« Le Brexit c’est du lose-lose »

Le véritable impact de la sortie du Royaume-Uni interviendra après 2020 puisque le Royaume-Uni est un « contributeur net » au budget de l’Union comme aime à le rappeler Michel Barnier. Ainsi le nouveau budget européen (2020-2027) se verra amputer de 10 à 12 milliards d’euros par an, soit pratiquement 8% de recette en moins. En attendant cette période et malgré le Brexit « les britanniques ont accepté de payer leur part », ce qui est une belle victoire pour Michel Barnier. Mais les 27 pourraient bien perdre indirectement des financements si le Royaume-Uni devient plus restrictif concernant l’immigration européenne sur son territoire. Chaque année, les immigrés français en Angleterre renvoient plus de 1.8 milliard d’euros à leur pays natal d’après la Banque Mondiale. C’est 1.3 milliard pour les Allemands et 1.1 pour les Polonais, tandis que pratiquement 8% de la population en Lituanie vit actuellement au Royaume-Uni. Leur sort devra être réglé dans l’accord de sortie.

Le Brexit n’a « aucune valeur ajoutée, c’est du lose-lose » pour le négociateur en Chef de l’UE, mais certaines régions et villes pourraient sortir leur épingle du jeu face au relèvement des tarifs douaniers et à la faiblesse de la devise britannique qui fait mécaniquement augmenter leurs importations. Le prix de la livre sterling, qui sert de baromètre de confiance pour les investisseurs étrangers, pourrait passer de 1.30 à 1.10$ après le Brexit, selon les données de la banque d’Angleterre. De plus, certaines villes se réjouissent d’accueillir le siège social d’une entreprise qui souhaitent rester dans l’Union ou d’une agence européenne qui doit se relocaliser comme l’Autorité bancaire européenne (ABE) désormais basée à Paris.

Pour les autres villes et régions cela ne sera pas facile : « Il y aura des difficultés pour certaines régions ou pour certains secteurs, on fera preuve de la solidarité nécessaire y compris sur le plan financier » prévient Michel Barnier. Chaque pays, chaque région, chaque ville d’Europe a une relation particulière avec le Royaume-Uni et devra s’adapter à sa sortie de l’Union. L’Allemagne exporte une grande quantité de produit industriel en Angleterre, tels que 800 000 voitures (environ 14% de sa production totale). La région de Stuttgart risque d’être la plus fortement impactée avec celle de Vest en Roumanie (producteur de voiture). D’autres pays et d’autres secteurs risquent de pâtir du Brexit : le textile ‘Made in Italy’ qui est très demandé en Angleterre, les produits agricoles pour la région d’Ipeiros en Grèce ou la Bretagne en France. A Malte, 40% des foyers et des entreprises détiennent des prêts dans une banque située en Grande-Bretagne. Enfin la région d’Andalousie en Espagne est très inquiète de la situation compte tenu de la très forte relation économique et sociale qui unit le Campo de Gibraltar à l’Angleterre.

Pour conclure, on peut citer Karl-Heinz Lambertz, pour qui « la désunion ne profite à personne » et qui appelle à être « solidaire, pas solitaire ». De son côté, Michel Barnier continue à être « patient, calme et très respectueux du Royaume-Uni, de son peuple et de ses procédures législatives, car le Royaume-Uni reste un pays partenaire, ami et allié ». L’accord de sortie de l’Union européenne ne réglera pas tout. Une fois officialisé, il faudra construire une deuxième négociation pour organiser la future coopération que nous devons avoir avec le Royaume Uni : « La deuxième négociation n’a pas encore commencé » prévient Michel Barnier qui sait que son travail ici est loin d’être terminé.

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