Lettre d’un Robert Schuman dégoûté

, par Giulia Querini

Lettre d'un Robert Schuman dégoûté
Crédit photo : Théo Boucart - Le Taurillon

A quoi pourrait ressembler la lettre outre-tombe d’un Robert Schuman déçu de voir la persistance des égoïsmes nationaux, 70 ans jour pour jour après sa Déclaration, et alors que l’Europe lutte contre le coronavirus ? Un exercice d’écriture dans le cadre d’un atelier organisé par l’UEF – Île de France.

Paris, 9 mai 2020  

Chers Compatriotes Européens, chères Compatriotes Européennes,  

C’est le cœur lourd et l’âme déçue que je vous écris cette lettre aujourd’hui.  

J’aurais espéré, 70 ans après mes humbles propositions d’unité européenne, faites dans la mémoire vivante de décennies ensanglantées, vous retrouver plus unis, et donc plus forts, face aux dangers que notre Europe traverse. Certes, je savais que l’Europe ne se serait pas faite d’un coup. Mais on dirait que vous avez oublié mes mots : l’Europe doit se faire par des réalisations concrètes, à travers une solidarité de fait. Cela m’écœure de voir que cette solidarité n’y est point, et que les intérêts nationaux sont encore à l’ordre du jour en cette année 2020.

En 1950, c’était la production du charbon et de l’acier qui nous a unis, et cela nous a amenés à une paix inconcevable à l’époque. Pourquoi donc, pendant cette crise sanitaire qui touche autant de nos concitoyens du continent, qui traverse les frontières et dépasse la science et la politique nationales, vous n’avez pas su vous organiser, ensemble, pour le bien de tous ? Pourquoi ne pas mettre tout en oeuvre, dans cette Union que vous avez su créer au fil des années, pour lutter contre cette maladie au seul niveau efficace : l’échelle européenne ? Je vous en prie, à la lumière de l’évident échec de la désorganisation et désunion européennes dont ont fait preuve vos représentants : aidez-vous les uns les autres. Trouvez une politique de sortie commune, ne laissez pas notre Europe être vaincue par les individualismes.

Et après cette crise ? Quelle Europe imaginer ? Laissez moi vous répéter ce que je pense encore : il faut trouver des réalisations concrètes qui aboutissent à une solidarité de fait. Encore aujourd’hui, il faudra être créatifs, et s’adapter aux temps modernes selon des dangers nouveaux.

Là où le charbon ne peut plus être une source d’énergie soutenable pour la survie de l’humanité, mettons tout en œuvre, tous ensemble, pour une transition économique et sociale vers des sources d’énergie propre et renouvelable, et exigeons des leviers et soutiens économiques des pouvoirs publics pour que ce style de vie puisse être accessible et économiquement intéressant pour tous. C’est un défi, évidemment, à relever ensemble.

Là où nous avions mis en commun les ressources stratégiques d’intérêt militaire, faisons-le encore plus aujourd’hui, en mettant en commun nos Forces Armées pour la création d’une vraie Armée Européenne qui puisse garantir nos intérêts communs dans le monde. Cela, vous le devinez, ne pourra pas se faire sans la mise en place d’une vraie diplomatie européenne : je vous félicite pour la création du Haut Représentant, mais cela ne suffira pas tant que cette figure clé aura les mains liées, encore, par des intérêts nationaux trop divergents.

Cela m’emmène à mon dernier point. Nous avions rêvé d’une Europe unie par beaucoup plus que la seule économie : cela n’était que le point de départ. Nous avions rêvé d’une Europe qui puisse faire face aux défis internes avec l’harmonie d’un droit commun, et aux défis extérieurs avec la force de son union : une « sorte d’Etats Unis d’Europe » comme l’avait déjà souhaité Churchill. J’ai voulu préciser ce but ultime : ce que nous souhaitions, et souhaitons encore, c’est une Fédération Européenne.

Alors aidez-vous les uns les autres, trouvez non pas « des compromis » entre des intérêts mesquins et individuels, mais des grandes avancées communes pour la prospérité de tous. Fédérez-vous autour de ce magnifique projet de Pax Europea, ou toutes nos propositions, les miennes, celles de mes collègues Monnet, Spaak et Spinelli et tant d’autres qui ont osé rêver cette Europe Unie, auront été vaines. Faites-le pour nous, faites-le pour vos enfants, faites-le pour vous-mêmes si vous préférez, mais faites-le, ou ce rêve de Paix mourra.  

Amicalement,  

Robert

Mots-clés

Vos commentaires

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom