Liberté de la presse en Biélorussie : une répression continuelle

Un article de la série « la liberté de la presse en Europe en 2020 »

, par Lauriane Selimi

Liberté de la presse en Biélorussie : une répression continuelle
L’église rouge de Minsk en Biélorussie. Image : Zdeněk Fekar de Pixabay

La Biélorussie, pays d’Europe orientale enclavé entre la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, l’Ukraine et la Russie, se place 153ème sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2020. Communément surnommée « la dernière dictature d’Europe » et gouvernée depuis 26 ans par un même homme, Alexandre Loukachenko, ce piètre score n’est ni une surprise, ni une nouveauté.

La Constitution biélorusse garantit pourtant la liberté d’expression. Mais Minsk a toujours gardé la main sur les médias, et notamment les chaînes de télévision qui sont entièrement contrôlées par l’Etat. En 2012, une loi est venue strictement encadrer l’accès à internet dans le pays, à la fois par la conservation des données associées à chaque internaute et la restriction des sites étrangers. Les médias indépendants, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement censurés et contraints à l’exil, sont soumis à des contrôles fiscaux, privés de subventions et de publicité.

Un mince espoir de libéralisation

Le paysage médiatique biélorusse est donc bien peu diversifié. Pourtant, à l’aube des années 2010, l’espoir d’un changement se fraye un chemin dans les esprits. Alors que la Biélorussie entretenait des relations très étroites avec le gouvernement russe, qui contribuait à son isolement vis-à-vis des pays européens, un changement de cap s’initie et Loukachenko semble plus enclin à se rapprocher de l’Union européenne. C’est chose faite en 2009, lorsque ce pays intègre le Partenariat oriental, qui vise à assurer une coopération économique et politique entre ces deux entités. Bruxelles l’annonce cependant : « le niveau de participation de la Biélorussie au Partenariat oriental dépend de l’évolution générale des relations entre l’UE et la Biélorussie du point de vue du respect du droit international et des droits de l’homme ».

Les zones d’ombre sont bel et bien présentes en matière de liberté de la presse : en septembre 2010, la mort suspecte d’un journaliste d’opposition connu, Oleg Bebenine, sème le doute ; en décembre 2010, à la suite d’un scrutin présidentiel très peu démocratique, auquel Loukachenko se présente pour la quatrième fois, opposant·e·s politiques et journalistes d’investigation sont arrêtés. La police n’aurait fait aucune différence entre manifestant·e·s et professionnel·le·s des médias, procédant à une vingtaine d’interpellation de journalistes et faisant autant de victimes de violences policières [1].

Ainsi, au cours de la première moitié de la décennie, les améliorations sont pour le moins fluctuantes, mais s’illustrent notamment par la libération des dernier.e.s prisonnier.e.s politiques du pays et une légère démocratisation de l’élection présidentielle de 2015. En outre, le rôle de médiateur joué par Minsk au cœur de la crise russo-ukrainienne et son rapprochement commercial avec l’Union européenne convainquent celle-ci d’alléger les sanctions à son encontre en 2016.

La liberté de la presse toujours menacée

Mais l’année 2017 marque les prémisses d’une intensification de la répression envers les journalistes et des menaces envers la liberté de la presse. En mars de cette année, un décret instaurant une taxe contre les « parasites » (c’est-à-dire les personnes qui travaillent moins de six mois par an) déclenche une vague de manifestations dans tout le pays à l’occasion de la « Journée de la liberté ». Les manifestant·e·s réclament le retrait de ce texte, mais aussi le départ du président et l’organisation de nouvelles élections. Alors que des journalistes couvrent ce mouvement de révolte, rare en Biélorussie, une cinquantaine sont violemment interpellé.e.s en deux jours seulement (plusieurs journalistes sont frappé·e·s par la police). Cinq sont condamné.e.s à des peines de prison ferme, pour « hooliganisme » et « participation à des rassemblements non autorisés ».

Johann Bihr, alors responsable du bureau Europe de l’est et Asie centrale de Reporters Sans Frontières, dénonce : « ce harcèlement policier brutal et systématique constitue une violation patente de la liberté de la presse et du droit à l’information des citoyens biélorusses » [2]. Ces deux dernières années, la répression s’est poursuivie. En 2018, la chaîne Belsat TV, principale chaîne indépendante biélorusse, a reçu plus d’une quarantaine d’amendes, ayant pour motif la coopération avec des médias étrangers. La Fédération européenne des journalistes a exprimé sa solidarité à l’égard des journalistes biélorusses et a demandé que ce problème latent soit évoqué publiquement. Au mois d’août, les locaux de la rédaction de Tut.by, l’un des principaux sites d’actualités indépendants du pays, ont été perquisitionnés, de même que ceux de l’agence de presse privée BelaPAN. La rédactrice en chef du journal indépendant Charter97, exilée en Pologne, a aussi reçu des menaces de mort, qu’elle soupçonne de venir tout droit des autorités biélorusses.

Cette censure exercée par le gouvernement de Loukachenko est extrêmement préoccupante, soulevant tout autant la question de la sécurité des journalistes que celle de l’accès à l’information des citoyen·ne·s. Comme l’avance Amnesty International, « plutôt que d’étouffer le pluralisme et le débat, les autorités doivent, conformément aux obligations contractées par le Bélarus aux termes du droit international relatif aux droits humains, favoriser l’émergence d’un environnement dans lequel le droit à la liberté d’expression est respecté, les journalistes sont à même de faire leur travail sans avoir à craindre de représailles et les habitants de Biélorussie peuvent chercher, recevoir et partager des informations et des idées » [3].

La pandémie de coronavirus a d’ailleurs amplifié les enjeux liés à l’accès à l’information pour les Biélorusses. D’une part, le président Loukachenko ne cesse de répandre de fausses informations, conseillant la vodka, le hockey ou le sauna pour « tuer le virus ». D’autre part, il refuse toute critique : le journaliste d’investigation Sergueï Satsouk, reconnu pour ses enquêtes sur le système de santé du pays, a osé mettre en doute les statistiques nationales officielles sur la propagation de l’épidémie. Trois jours plus tard, il est arrêté et inculpé pour corruption, et risque désormais dix ans de prison. Les locaux de son journal ont été perquisitionnés, ainsi que son domicile. Selon Reporters Sans Frontières, « cette arrestation sonne comme un avertissement aux médias qui remettent en cause la politique sanitaire des autorités biélorusses » [4].

Dix ans après le scrutin présidentiel mouvementé de 2010, qui a occasionné une violation massive de la liberté de la presse, la situation demeure critique. Lors des prochaines élections, au mois d’août prochain, Loukachenko se présente à sa succession pour la 6ème reprise. L’heure de la liberté n’est sans doute pas encore arrivée.

Notes

[1Reporters Sans Frontières, Une vingtaine de journalistes arrêtés, autant de passés à tabac, 20 décembre 2010

[2Reporters Sans Frontières, Une cinquantaine de journalistes interpellés en deux jours au Bélarus, 28 mars 2017

[3Amnesty International, Bélarus, la liberté de la presse est au plus bas, 31 août 2018

[4Reporters Sans Frontières, Belarus : un journaliste d’investigation risque dix ans de prison pour avoir critiqué la stratégie du président contre l’épidémie de Covid-19, 30 mars 2020

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