Libye, le dernier cri des condamnés de l’enfer

, par Antoine Laurent

Libye, le dernier cri des condamnés de l'enfer
Photo prise à bord de l’Aquarius en 2016, par Antoine Laurent. Tous droits réservés.

Depuis le 8 novembre, 77 personnes secourues au large de Malte par un navire marchand refusent de débarquer à Misrata, en Libye, par peur de retourner dans la spirale infernale que ce pays représente pour la plupart des migrants.

Rien qu’à lire leur témoignage et ceux de très nombreux autres migrants étant passé par la Libye, nous pourrions accepter sans gêne d’offrir un lieu de débarquement plus sûr et une assistance psychologique à ces personnes. Pourtant, aucun autre Etat que la Libye ne souhaite s’impliquer dans cet événement, qui n’est en fait qu’une réplique de nombreuses autres situations de blocages telles que celles vécues cet été par le navire humanitaire Aquarius en Juin, en Aout et en septembre, l’ONG Lifeline, le navire militaire américain USNS Trenton, le porte-conteneur Alexander Maersk, le cargo Sarost 5, le ravitailleur Asso Venttoto et le navire des garde-côtes italiens Diciotti. Aussi absurdes et inacceptables que ces situations puissent paraitre, on se demande comment avons-nous pu en arriver là ? Quel a été le rôle de l’Union européenne (UE) dans l’évolution du contexte au large de la Libye ? Comment la politique migratoire européenne a-t-elle engendré des réponses répressives aussi irrespectueuses de la dignité humaine et des droits fondamentaux ?

Quelques notions de droit maritime et de droit des réfugiés

En réponse à la hausse des traversées irrégulières de la Méditerranée vers l’Italie depuis la Libye, l’Egypte et la Tunisie sur la période 2015-2017 (181 000 arrivées en Italie en 2016), l’UE et l’Italie ont cherché par tous les moyens à contenir les flux loin et à empêcher les exilés forcés de venir fouler le pied des côtes européennes, ce qui leur donnerait automatiquement le droit de déposer une demande d’asile. Car en effet, la convention de Genève sur les réfugiés de 1951 permet à quiconque arrivant sur le territoire d’un pays signataire de cette convention de demander l’asile, ce qui lui donne le droit d’être protégé et aidé par cet Etat le temps du traitement de la demande, et ce qui interdit l’Etat d’expulser cette personne avant la fin de la procédure. De plus, l’article 33 évoque l’interdiction d’un Etat de « refouler [un-e réfugié-e] sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ». Une règle qui s’applique aussi en haute mer dans une certaine mesure.

De son côté, le droit maritime stipule que des personnes secourues d’une situation de détresse en mer doivent être débarquées dans un lieu sûr, définit comme étant « un lieu où la sécurité de la vie des survivants n’est plus menacée et où leurs besoins humains fondamentaux (tels que la nourriture, le logement et les besoins médicaux) peuvent être satisfaits. »

Or, considérant la situation en Libye, que ce soit le traitement inhumain fait aux migrants, mais aussi l’incapacité de l’Etat libyen à prendre en charge des rescapés, il est évident que ces dispositions ne peuvent être respectées en débarquant des migrants en Libye après avoir été secourus dans les eaux internationales. C’est un constat unanime affirmé par de nombreuses entités comme le CICR, l’UNHCR, l’OHCHR, MSF, Amnesty International, Human Rights Watch, des universitaires et même la Commission Européenne. Pourtant, l’UE est la première responsable de ces situations de blocage en mer, puisque la seule option officielle proposée aux navires ayant porté secours aux migrants est de les débarquer en Libye, sans que l’UE n’offre d’alternative crédible que tout être humain mériterait.

La Libye, barrière meurtrière de la politique migratoire européenne

La Libye joue historiquement le rôle de tampon dans la régulation des flux migratoires depuis l’Afrique vers l’Europe. Le régime de Kadhafi était pour cela un atout de poids que l’UE et l’Italie n’avaient pas de scrupule à exploiter. Depuis sa chute en 2011 et l’émiettement de l’Etat libyen, l’UE ne sait plus quelle carte jouer pour endiguer des flux qu’elle considère trop importants en toutes circonstances. Certaines initiatives sont prises mais sans résultat probant, notamment par le biais de la mission EUNAVFOR MED Sophia, qui verra pourtant son champ d’action élargie régulièrement. D’ailleurs, cette mission n’a pas été épargnée par la politique « anti-migrants » de l’italien M. Salvini. L’UE aimerait pouvoir mettre en œuvre un plan similaire à celui signé avec la Turquie en Mars 2016, qui a permis d’endiguer brutalement les flux les îles grecs. Mais la Libye n’offre pas la stabilité requise pour un projet aussi ambitieux et largement critiqué.

C’est la Déclaration de Malte de mars 2017 qui marquera un tournant dans la mise en œuvre de ce processus d’externalisation des frontières post-Kadhafi. Le plan est affiché depuis longtemps, mais il a dorénavant des moyens (200 millions d’euros), et surtout des leviers, grâce à la stabilisation fragile mais effective de la situation politique et sécuritaire autour de Tripoli, point de départ principal des migrants vers l’Europe. Ce plan consiste, entre autres, à accroître les moyens d’action des unités militaires libyennes dans leur rôle d’interception et de mise en détention des migrants en mer et à terre. A terme, l’objectif est de donner aux libyens la légitimité réglementaire et politique ainsi que l’autonomie logistique pour assumer ce rôle de barrière anti-migrants entre l’Afrique et l’Italie. Cela passe par la formation des agents libyens, la fourniture d’équipements, la mise à disposition de moyens de coordination, et le déploiement de moyens d’assistance dans les centres de détention.

Malgré ce soutien important de la part de l’UE, la question juridique restait problématique puisque n’ayant pas la responsabilité légale de ses eaux en termes de sauvetage en mer, les autorités libyennes ne pouvaient ordonner à aucun navire étranger de débarquer dans leurs ports ou par un transfert à bord de leurs unités les migrants qu’ils avaient secourus. De ce fait, depuis le début de la mise place de ce plan européen, les unités militaires libyennes butaient systématiquement sur le droit maritime. Les navires internationaux, notamment les ONGs, effectuaient leurs opérations de sauvetage en relation avec les autorités italiennes, qui avaient la responsabilité historique d’organiser le débarquement des rescapés et d’optimiser l’utilisation des moyens disponibles sur zone. Lors de l’odyssé de l’Aquarius en juin 2018, l’Italie avait toujours la responsabilité légale de la sécurité des rescapés, comme c’était le cas depuis le début de la mission de l’Aquarius en février 2016.

Le droit est contourné mais les tensions politiques persistent

C’est à la fin du mois de juin que le plan de l’UE peut « enfin » devenir réellement effectif, grâce à la reconnaissance par l’OMI de la légitimité de l’Etat libyen dans la prise en charge des opérations de recherche et de sauvetage dans sa zone. Résultat : la Libye pouvait ordonner aux navires étrangers de ne plus s’impliquer dans les opérations pour laisser leurs propres unités intercepter les migrants et les ramener en Libye, tel que souhaité par l’UE. Le plus important sur le plan légal était que les Etats européens, en premier lieu l’Italie, avaient le droit de se décharger de toute responsabilité lorsque des migrants se retrouvent en détresse dans la zone de sauvetage libyenne, en particulier en ce qui consiste la désignation d’un lieu sûr de débarquement. Ainsi, à partir de fin juin 2018, la Libye devient responsable de l’organisation du débarquement des rescapés dans un lieu sûr, sans pour autant être en mesure d’en offrir un sur son propre territoire. De fait, plus personne ne pouvait, voulait ou devait offrir de port de débarquement aux rescapés. C’est cette situation inédite qui a amené aux blocages successifs pendant tout l’été 2018. Face à ces impasses, seule une décision politique « altruiste » prise à haut niveau pouvait permettre de débloquer des situations humanitaires critiques. Pour exemple, le débarquement des 141 rescapés de l’Aquarius en Aout a été possible grâce à l’obtention d’un accord trouvé dans l’urgence entre plusieurs Etats européennes, négocié par canal diplomatique à l’initiative personnelle de Joseph Muscat et d’Emmanuel Macron.

L’externalisation des frontières, un amuïssement des cris de détresse

La mise en œuvre de ce plan d’externalisation des frontières initié par l’UE est laborieuse. Maintenant qu’il est effectif et que les chiffres des arrivées en Italie ont chuté (avec malgré tout une augmentation importante des arrivées en Espagne), peut-on néanmoins se réjouir que moins de migrants ne prennent autant de risques en tentant de rejoindre l’Europe par la mer ? La mort en mer, même si elle est toujours trop importante (plus de 2000 morts depuis Janvier 2018), aura tendance à diminuer, mais la situation en Libye est toujours aussi catastrophique et continue d’empirer. Le risque actuel est que cette campagne d’externalisation des frontières, et donc d’expulsion de « la crise migratoire » hors du champ des caméras et du débat public (puisque c’est l’objectif principal), ne fasse oublier le sort des dizaines de milliers de migrants piégés dans l’enfer libyen.

Contrairement à ce que beaucoup disent ou pensent au sujet des migrants qui prennent le risque de traverser la mer depuis la Libye, beaucoup de ces exilés sont légitimes à acquérir une protection internationale dans le cadre de la convention de Genève de 1951. Or, en excluant de l’agenda politique et médiatique l’urgence du besoin d’assister ces personnes, le danger est que l’Europe ferme non seulement ses ports mais aussi ses yeux et ses oreilles face à l’appel de détresse émis depuis les centres de détention et de captivité surpeuplés libyens. Dans ces lieux d’une autre époque, l’esclavage, le viol, l’extorsion par la torture et l’assassinat arbitraire se pratiquent à l’échelle industrielle et sont le quotidien de milliers d’êtres humains privés de toute échappatoire, condamnés à hurler dans le vide, à fuir à tout prix, ou à se suicider. L’Europe se doit d’offrir à ces personnes l’opportunité de survivre, non pas parce qu’elle en a la responsabilité légale derrière laquelle elle se plait à se cacher et sur laquelle elle va parfois se vanter, mais bien par responsabilité morale collective.

Les 77 rescapés du Nivin incarnent cette détresse que nous avons trop longtemps ignoré. Il est temps pour l’Europe de reconnaître qu’elle sait être belle lorsqu’elle est généreuse, lorsqu’elle défend ses principes humanistes à travers des mesures de solidarité aussi symboliques qu’indispensables. Acceptons ces 77 personnes et offrons une voie de passage sure et légale à ces milliers de condamnés bloqués en Libye, à qui nous devons le respect et la dignité. Le tout est de faire preuve de compassion et de courage politique. C’est un devoir historique partagé par tous les européennes, que notre continent, le plus riche et le plus sûr du monde, n’aurait aucun mal à assumer.

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