MémoriElles européennes : Rosalind Franklin

, par Felicity Hemming, traduit par Julie-Meriam Benjida

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MémoriElles européennes : Rosalind Franklin
Image : © National Portrait Gallery, London

L’histoire ne se caractérise pas tant par un enchaînement de faits, mais plutôt par la manière dont nous en avons gardé la trace et comment nous l’interprétons. La compréhension socialement construite que nous avons du monde de l’époque et du monde actuel façonne ce dont nous nous souvenons, et la manière dont nous nous en souvenons.

Comme l’histoire des femmes de notre continent est souvent écrasée par le poids des structures patriarcales persistantes, il n’est pas rare que la contribution des femmes à la science, à l’art, à la politique et aux autres domaines, soit au mieux négligée ou, au pire, oubliée.

L’article qui suit s’inscrit dans notre série « Les MémoriElles européennes », qui présente la vie inspirante de femmes qui ont servi l’Europe. Par le biais de cette série, nous espérons contribuer à corriger le déséquilibre créé par ce prisme collectif au travers duquel nous comprenons l’histoire, et à informer aussi bien notre rédaction que nos lecteurs sur les accomplissements et les innovations des femmes d’Europe.

Sa contribution à notre compréhension moderne de l’ADN et la polémique entourant le manque de reconnaissance qu’elle a subi sont les principaux composants de la notoriété de la Docteure Rosalind Franklin.

Née à Londres en 1920, Rosalind Franklin a grandi dans une famille juive. Sceptique dès le départ, elle défie les croyances religieuses de son père en permanence, sans jamais renier son héritage : elle suit des cours en hébreux et participe à la vie de la communauté juive de l’université. En 1945, elle quitte l’Université de Cambridge, diplômée d’un doctorat dont la thèse avait pour sujet la chimie physique des colloïdes organiques solides, avec une partie spécialement dédiée au charbon, avant d’entamer une carrière de chimiste et de radiocristallographe au sein de nombreux instituts, tant à Londres qu’à Paris. Elle décède alors qu’elle tentait de déchiffrer la structure du virus de la poliomyélite sous sa forme cristalline. Sa mort serait due aux complications liées à son cancer, que l’on suppose découler de son exposition aux rayons X.

Le « Cliché 51 » est certainement sa plus célèbre découverte, où la méthode de diffraction des rayons X fut appliquée à la structure de l’ADN. La photo « obtenu[e] suggère une structure en hélice contenant 2, 3 ou 4 chaînes coaxiales d’acides nucléiques, possédant des groupes phosphate en périphérie ». En 2003, la Royal Society of Chemistry déclare que « cette découverte est considérée comme une révolution dans notre compréhension de la chimie qui se cache derrière la vie elle-même ».

Durant la Seconde Guerre mondiale, elle se porte volontaire pour le poste de garde pour l’ARP (Air Raid Precautions), et étudie la porosité du charbon en se servant d’hélium pour calculer sa densité. Cette technique mènera non seulement à la classification du matériau, mais également à la possibilité de prédire précisément ses performances en tant que combustible ou encore à la production d’équipement de guerre tel que les masques à gaz.

Après avoir travaillé sur les structures de l’ADN au sein du King’s College de Londres, Rosalind Franklin rejoint le Birkbeck College pour y diriger des recherches novatrices sur la structure moléculaire des virus. Elle présente ensuite ses découvertes à Aaron Klug qui deviendra son plus proche collaborateur et son principal bénéficiaire testamentaire ; il poursuivra et complétera son travail après la mort de la chercheuse. En 1982, il reçoit le prix Nobel de chimie pour sa contribution « au développement de la microscopie électronique cristallographique et ses découvertes sur la structure des complexes protéines-acides nucléiques ». Beaucoup pensent d’ailleurs qu’Aaron et Rosalind auraient partagé ce prix si la jeune femme était encore en vie.

Le débat fait toujours rage quant à savoir si la contribution de Rosalind Franklin à notre compréhension actuelle de l’ADN est suffisante ou non, et si cette considération n’est que le produit d’un possible sexisme au sein de la communauté scientifique. La littérature la dépeint parfois comme une icône féministe, image que la chercheuse n’aurait pas appréciée selon les dires sa famille. Sa sœur Jenifer affirme qu’elle ne vivait pas en féministe, ce que soutient également Aaron Klug. Un article du New Scientist de 1975 parle « d’une histoire triste […] qui ne permettra cependant pas de faire avancer la cause des femmes dans le monde scientifique ». Cette déclaration ne signifie pas pour autant qu’elle n’a subi aucun sexisme ni qu’aucune utilisation abusive de son travail n’ait eu lieu. Francis Crick a assuré que les collègues scientifiques de Rosalind Franklin au sein du King’s College « traitaient chaque homme et chaque femme comme un égal », avant d’admettre qu’ils adoptaient « disons, une attitude condescendante à son égard ». Et bien qu’il ne s’agisse pas clairement d’un phénomène sexiste, l’utilisation éhontée des données de la chercheuse par James Watson dans l’élaboration de son modèle Watson-Crick laisse quelque peu à désirer.

Nombreux sont ceux qui pensent que Crick et Watson ont lu et utilisé le travail de Rosalind Franklin sans que personne ne le sache ou n’ait donné son consentement. D’autres affirment que Maurice Wilkins avait le droit de montrer ces données à James Watson puisqu’elles étaient restées dans les locaux du King’s College après le départ de la scientifique.

Quoiqu’il en soi, dans leur premier article, Crick et Watson n’ont jamais fait mention du travail de Maurice Wilkins et Rosalind Franklin concernant la diffraction des rayons X, ni d’aucune donnée expérimentale. Ils finiront cependant par avouer « avoir trouvé l’inspiration dans les échos qui leur sont parvenus d’idées et de résultats d’expériences non publiés » provenant de la scientifique et de ses collègues. Cet aveu démontre que le « Cliché 51 » de Raymond Gosling et Rosalind Franklin était bien la preuve principale sur laquelle s’appuyait le modèle de Crick et Watson sans que personne ne l’admette, surtout à l’époque.

À ces révélations peut s’ajouter la preuve démontrant une demande de publication de la chercheuse précédant celle de Crick et Watson, alors qu’elle fut publiée après ces derniers, faisant passer son travail pour des recherches auxiliaires confirmant seulement la découverte des deux hommes.

Aujourd’hui, de nombreuses récompenses, dédicaces et publications, telles que des articles, des livres, des pièces de théâtre ou des films plongeants en profondeur dans son passé, nous permettent de célébrer et de reconnaître de manière posthume le travail, alors oublié de son vivant, de Rosalind Franklin.

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