MémoriElles Européennes : Rossana Rossanda

, par Dylan Marshall, Traduit par Benjamin Schmit

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MémoriElles Européennes : Rossana Rossanda
Image in public domain ; with thanks to Rafael Silva for the design

L’histoire ne se caractérise pas tant par un enchaînement de faits, mais plutôt par la manière dont nous en avons gardé la trace et comment nous l’interprétons. La compréhension construite socialement que nous avons du monde de l’époque et du monde actuel façonne ce dont nous nous souvenons, et la manière dont nous nous en souvenons.

Comme l’histoire des femmes de notre continent est souvent écrasée par le poids des structures patriarcales persistantes, il n’est pas rare que la contribution des femmes à la science, à l’art, à la politique et aux autres domaines, soit au mieux négligée ou, au pire, oubliée.

L’article qui suit s’inscrit dans notre série « Les MémoriElles européennes », qui présente la vie inspirante de femmes qui ont servi l’Europe. Par le biais de cette série, nous espérons contribuer à corriger le déséquilibre créé par ce prisme au travers duquel nous comprenons l’histoire, et à informer aussi bien notre rédaction que nos lecteurs sur les accomplissements et les innovations des femmes d’Europe.

Née en 1924 au sein d’une famille bourgeoise dans la ville istrienne de Pola, Rossana Rossanda a joué un rôle prépondérant dans les domaines culturel, intellectuel et politique de l’Italie d’après-guerre. Après que la Grande Dépression a ruiné sa famille, elle a poursuivi des études en philosophie à l’université de Milan et est devenue une partisane du marxisme. Alors qu’elle n’était encore qu’adolescente, elle s’est alliée à la résistance partisane contre la dictature fasciste de Mussolini et a pris sa carte du Parti communiste italien (PCI). Elle a rapidement gravi les échelons du Parti et est devenue responsable de la commission culturelle du PCI ainsi que membre de la Chambre italienne des députés.

En sa qualité de directrice de la maison de la culture à Milan et de responsable de la commission culturelle du PCI, Rossana Rossanda a ouvert aux Italiens la voie de la vie culturelle européenne, dont la dictature fasciste les avait privés depuis longtemps. Son rôle, ou du moins une partie, était de familiariser le public italien aux incontournables des domaines culturels et intellectuels, tels que Bertolt Brecht, Michel Foucault, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Par ailleurs, elle a également participé à la diffusion et à la popularisation de la culture italienne du 20ème siècle à travers le reste de l’Europe.

Animée d’un anticonformisme immuable, Rossana Rossanda et un groupe de militants du PCI sont devenus des détracteurs de plus en plus critiques du socialisme en place tel qu’il était pratiqué dans le bloc de l’Est. Aussi ont-ils ouvert le Parti à de nouvelles idées issues de mouvements émergents estudiantins et antiparlementaires de gauche. Dans la foulée des évènements de mai 68 à Paris, Rossana Rossanda s’est rendue au cœur de cette révolte bourgeonnante. Elle a rencontré les étudiants à la tête du mouvement à Nanterre et à la Sorbonne, et a exporté ces discours nouveaux en Italie. Ces idées gauchistes hétérodoxes, additionnées aux divergences persistantes avec les dirigeants du Parti et avec la politique soviétique – notamment à la suite de la violation du Pacte de Varsovie en 1968 en Tchécoslovaquie – ont été les prémices de la rupture à venir.

Lors du congrès du PCI de 1969, le groupe de dissidents, mené par Lucio Magri, Valentino Parlato, Luigi Pintor et Rossana Rossanda, a été exclu du parti. Face à la pression grandissante du plus grand parti communiste à l’ouest de l’Italie, Rossana Rossanda et ses compagnons s’en sont tenus à leurs principes, s’attirant dans la foulée le plus grand respect et les louanges de la gauche non soviétique du monde entier. C’est au cours d’une réunion chez Rossana Rossanda que ce groupe d’exilés politiques a créé le journal il manifesto, qui critiquait ouvertement le socialisme à la sauce soviet et dont les colonnes étaient rédigées par des gauchistes non orthodoxes ainsi que par des dirigeants des manifestations estudiantines de l’année 1968.

Au fil des années, Rossana Rossanda s’est retirée de ses activités politiques à plein temps, préférant se concentrer sur l’édition d’il manifesto et écrire sur des sujets allant des théories féministe et marxiste jusqu’à l’histoire filmographique, en passant par l’histoire des mouvements sociaux et au-delà. Ceci ne signifie pas pour autant qu’elle a cessé d’essayer de faire de l’Italie, de l’Europe et de la planète, un monde plus équitable et plus juste. Ainsi a-t-elle continué à s’impliquer périodiquement en politique. C’est d’ailleurs âgée de 95 ans qu’elle a fait campagne pour le Parti de la gauche lors des élections européennes de 2019. La révolutionnaire s’est éteinte le 20 septembre 2020 à Rome et pas moins de 70 000 personnes ont assisté à ses funérailles. Son héritage subsiste au travers de ses écrits et d’il manifesto, journal qui a survécu tant à l’Union soviétique qu’au PCI qui le condamnaient, et dont la publication continue encore aujourd’hui.

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