Le Taurillon : Pour commencer, pouvez-vous expliquer brièvement votre rôle en tant que directeur de Transparency International Slovaquie ? Que faites-vous concrètement ?
Michal Piško : Transparency International Slovaquie est une organisation de lutte contre la corruption. Nous sommes actifs en Slovaquie depuis 1998, donc cela fait environ 27 ans que l’on travaille sur ces questions. Nous faisons partie d’un réseau international présent dans plus de 100 pays, même si c’est un réseau assez souple, basé avant tout sur des valeurs communes.
La valeur centrale, c’est bien sûr la lutte contre la corruption, mais aussi la promotion de l’État de droit et l’engagement des citoyens dans le contrôle de l’action publique.
En tant que directeur, mon rôle ne se limite pas à la gestion et au leadership de l’organisation. Je suis aussi responsable de la stratégie globale. Notre structure est petite, avec seulement huit personnes, c’est pourquoi j’effectue également des tâches analytiques et d’expertise. Mais mon rôle est surtout de communiquer nos résultats au public.
Le Taurillon : Votre organisation est souvent décrite comme une forme de contrôle démocratique informel. Comment définiriez-vous ce rôle dans le contexte slovaque ?
Michal Piško : On utilise souvent le terme de « watchdog » (chien de garde), comme pour les médias. Transparency International est une organisation de surveillance parce qu’elle exerce un contrôle public : nous surveillons l’usage des fonds publics et l’exercice du pouvoir public, entre autres choses.
Pour cela, il existe diverses stratégies. Nous menons des enquêtes, des activités d’investigation, révélons des cas de corruption ou de mauvaises utilisations du pouvoir et des ressources publiques. Mais en parallèle, il est aussi essentiel de beaucoup travailler sur la mobilisation citoyenne : mettre en réseau des citoyens actifs à travers le pays, partager des connaissances avec eux pour renforcer le contrôle citoyen.
Nous coopérons également avec différents acteurs, y compris des institutions publiques. Aujourd’hui, c’est plus compliqué en Slovaquie, car le gouvernement actuel est assez hostile aux ONG.
Le Taurillon : Selon vous, quelles formes de corruption sont aujourd’hui les plus difficiles à détecter en Slovaquie, et pourquoi ?
Michal Piško : Les risques les plus élevés restent liés aux marchés publics. Des milliards d’euros sont dépensés chaque année via des appels d’offres, en Slovaquie comme dans beaucoup de pays européens. Récemment, le gouvernement slovaque a adopté une modification de la loi sur les marchés publics, très controversée de notre point de vue. Cette réforme facilite l’évitement de la concurrence et réduit le contrôle public sur les appels d’offres.
Nous avons publié une analyse il y a quelques jours sur l’impact de cette réforme. Les résultats sont préoccupants : les économies réalisées grâce aux appels d’offres sont passées d’environ 33 % avant la réforme à seulement 12 % aujourd’hui. Cela montre clairement que ces changements affaiblissent l’efficacité et la transparence du système.
Le Taurillon : La Commission européenne vient de lancer une procédure d’infraction contre la Slovaquie concernant la protection des lanceurs d’alerte. Que pensez-vous de cette situation ?
Michal Piško : Je vais d’abord expliquer le contexte. Nous travaillons depuis des années sur la protection des lanceurs d’alerte en Slovaquie. Le pays était plutôt avancé dans ce domaine : il existait une législation spécifique et un département consacré à la protection des lanceurs d’alerte.
Mais certains lanceurs d’alerte dérangent le gouvernement actuel, qui a tenté de supprimer ce département. Nous avons alors organisé des manifestations publiques et mené des actions pour défendre cette institution, car elle est essentielle pour contrôler l’usage des fonds publics et du pouvoir. Le Parlement a adopté la loi, mais la Cour constitutionnelle l’a suspendue. Il faut maintenant attendre sa décision finale et espérer que cette loi soit annulée, car elle ressemble beaucoup à ce que l’on appelle une “loi russe” contre les ONG [en référence à la loi sur les agents étrangersmuseler les ONG adoptée pour la première fois en 2012 en Russie dont l’objectif est de museler les ONG indépendantes].
La procédure d’infraction lancée par la Commission européenne peut devenir un outil très important, surtout si la Cour constitutionnelle valide finalement la loi. Dans ce cas, le droit européen pourrait jouer un rôle clé pour protéger le cadre existant.
Le Taurillon : En tant qu’ONG, avez-vous un rôle direct dans ces décisions finales, par exemple devant la Cour constitutionnelle ?
Michal Piško : Nous ne pouvons pas saisir directement la Cour constitutionnelle. Seules certaines institutions publiques, comme des députés, le médiateur ou d’autres organes, ont ce droit.
Notre rôle est donc indirect. Nous soutenons ces procédures en fournissant des arguments, des analyses, en expliquant pourquoi certaines institutions sont essentielles, et pourquoi leur suppression est dangereuse. C’est notre manière d’agir, en complément des mécanismes institutionnels de contrôle.
Le Taurillon : À l’échelle européenne, pensez-vous que l’Union européenne est bien équipée pour lutter contre la corruption ?
Michal Piško : Il existe des outils importants, comme le rapport annuel de la Commission européenne sur l’État de droit. Ces rapports sont très suivis en Slovaquie et constituent un retour précieux.
Mais la Commission évite souvent le conflit direct avec les gouvernements nationaux, pour des raisons politiques évidentes. C’est pourquoi certaines recommandations reviennent inlassablement, année après année, sans réel progrès. Les outils à l’échelle européenne sont importants, mais manquent parfois de fermeté lorsqu’il s’agit d’exiger de véritables changements.
Les fonds européens attirent malheureusement beaucoup d’acteurs corrompus. En Slovaquie, un scandale très médiatisé a récemment éclaté : des fonds européens destinés au tourisme ont été utilisés pour construire des villas privées par des personnes proches du pouvoir.
Ce type de cas est fréquent, surtout dans les États membres les plus récents ou dans les pays candidats. C’est pourquoi l’Union européenne doit aller au-delà des rapports et utiliser pleinement ses leviers : conditionnalités, contrôles renforcés et sanctions si nécessaire.
Le Taurillon : Des scandales comme l’affaire Gorilla pourraient-ils se reproduire aujourd’hui ?
Michal Piško : L’affaire Gorilla a été un choc majeur en Slovaquie, car elle reposait sur des écoutes des services secrets révélant des échanges entre oligarques et responsables politiques. Malheureusement, l’affaire n’a jamais été pleinement jugée, notamment à cause de débats juridiques sur l’utilisation de ces preuves. Il en reste un sentiment d’injustice. Ce type de scandale est aujourd’hui plus difficile à reproduire, notamment parce que la grande vague de privatisations est terminée. Mais il existe toujours d’autres moyens de détourner des fonds, notamment les fonds européens.
Le Taurillon : En raison des cas de corruption historiques comme l’affaire Gorilla, la défiance envers les responsables politiques est très forte. Comment peut-on restaurer la confiance des citoyens ?
Michal Piško : Il est dangereux de penser que tous les politiciens sont corrompus. Ce n’est pas vrai. Il existe encore des responsables honnêtes et les citoyens ont toujours un choix. Il est essentiel de juger les politiciens sur leurs actes, pas seulement sur leurs discours. Les populistes exploitent facilement les émotions et la colère, mais cela est très dangereux pour la démocratie.
Notre rôle est d’apporter des données, des analyses solides, pour permettre aux citoyens de prendre des décisions éclairées. Cette tâche est difficile car les émotions l’emportent souvent face aux chiffres, mais une partie de la population reste ouverte aux arguments fondés sur les faits.
Le Taurillon : Pour conclure, comment évaluez-vous personnellement l’état de la démocratie dans l’Union européenne ? Peut-on être optimiste ?
Michal Piško : Il est difficile d’être vraiment optimiste. On observe une montée des partis populistes et autoritaires, au Parlement européen comme dans plusieurs gouvernements nationaux. Ces acteurs s’inspirent les uns les autres et coopèrent entre eux.
En Slovaquie, notre Premier ministre est clairement influencé par Viktor Orbán. La situation en Hongrie est donc cruciale, car un changement politique là-bas pourrait avoir un effet positif ailleurs. Tout reste ouvert, mais la vigilance de la société civile et des citoyens est plus que jamais importante.
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