Le sport n’est-il jamais « juste » du sport ? Après un Mondial en Russie en 2018 et au Qatar en 2022, la 23ème édition de la Coupe du monde, coorganisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique confirme que les grandes compétitions sportives sont devenues des instruments géopolitiques à part entière. Entre politique migratoire américaine, tensions diplomatiques et interrogations sur le respect de certains droits fondamentaux, la balle est désormais dans le camp de l’Union européenne.
Un format inédit, avec les États-Unis comme joueur star
Avec 48 nations, 16 villes hôtes et 104 matchs, l’édition 2026 change d’échelle. Parmi les États membres de l’Union européenne, 10 pays ont été qualifiés pour participer à la compétition. Accueillir la Coupe du monde de 2026 figurait parmi les ambitions de Donald Trump lors de son premier mandat. Son retour à la Maison Blanche donne aujourd’hui une tout autre dimension à ce mondial. À quelques mois des élections de mi-mandat, les midterms, prévues en novembre 2026, la compétition reste marquée par une politique migratoire particulièrement restrictive, tandis que la guerre au Proche-Orient et les bras de fer commerciaux occupent toujours le devant de la scène diplomatique.
En décembre 2025, Donald Trump recevait de la part de Gianni Infantino, le président de la FIFA, le symbolique “Prix FIFA pour la paix”. Une distinction qui, dans le contexte actuel, en dit peut-être davantage sur l’état des relations entre la FIFA et la Maison-Blanche que sur celui du monde.
Un mondial qui propulse sur scène la politique migratoire Trumpienne
En janvier 2026, l’administration américaine a suspendu la délivrance de visas d’immigration, hors tourisme et affaires, pour les ressortissants de 75 pays, une mesure qui a notamment nourri l’inquiétude des pays qualifiés concernés. Si Washington a fini par renoncer au cours du mois de mai et à exiger une caution de 15 000 dollars à certains supporters pour entrer sur le territoire, les semaines précédant le coup d’envoi sont venues rappeler la tension persistante autour des contrôles aux frontières.
En effet, l’arbitre somalien Omar Artan, élu meilleur arbitre 2025 par la Confédération africaine de football et titulaire d’un visa valide, est refoulé le 6 juin à l’aéroport de Miami après onze heures d’interrogatoire. La FIFA a depuis annoncé qu’il n’officierait pas durant la compétition. L’administration Trump a justifié ce refus en déclarant qu’Artan entretenait des liens avec des « membres présumés d’organisations terroristes ». La FIFA a annoncé qu’il recevra malgré tout l’intégralité de la rémunération pour le mondial. Omar Artan avait également été désigné par l’UEFA pour arbitrer la Supercoupe d’Europe, qui opposera le PSG à Aston Villa le 12 août prochain.
En outre, la sélection iranienne, basée au Mexique en raison du conflit en cours entre l’Iran et les États-Unis, a vu plusieurs membres de sa délégation, dont son manager et un représentant du ministère des Affaires étrangères, se faire refuser un visa d’entrée sur le territoire américain. L’Iran dénonce également une “série d’allégations fausses, inventées de toutes pièces” du gouvernement américain, alors que le secrétaire de la Sécurité intérieure des États Unis, Markwayne Mullin, avait déclaré qu’un individu lié aux Gardiens de la Révolution avait tenté de se déplacer avec la sélection le 20 juin dernier, des faits entièrements niés par la Fédération iranienne.
D’autres incidents alimentent les soupçons de traitements inégaux des sélections : Aymen Hussein, attaquant de l’équipe irakienne, a été retenu sept heures à l’aéroport de Chicago à son arrivée. Des vidéos montrent également l’équipe d’Ouzbékistan soumise à des fouilles jugées disproportionnées, un constat également corroboré par la sélection sénégalaise.
Football Supporters Europe, qui représente des millions de supporters, dit redouter des opérations de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police de l’immigration aux États-Unis, qui sera présente aux abords des stades, et ce malgré les garanties de sécurité promises par la FIFA. Une perspective qui suscite d’autant plus d’interrogations que l’ICE, fait l’objet de critiques récurrentes d’organisations de défense des droits humains, notamment sur ses pratiques de contrôle et les conditions de rétention et d’arrestations.
L’Union européenne : attaque ou défense ?
Face à ce climat, la mobilisation politique européenne reste pourtant nettement plus discrète qu’elle ne l’avait été pour le Qatar en 2022, où les appels aux boycott retentissaient au sein des institutions. L’Union européenne ne dispose que de très peu de compétences en matière de sport, ce qui limite sa capacité à peser.
Le 12 janvier 2026, un groupe d’eurodéputés a néanmoins adressé une lettre conjointe à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, ainsi qu’à Gianni Infantino et au président de l’UEFA Aleksander Čeferin, dénonçant un « climat d’incertitude juridique croissante » autour d’un événement censé « rassembler » plutôt que « diviser ». Les signataires y détaillent une longue liste de reproches : restrictions de visas concernant des citoyens européens, contrôles migratoires opaques, exploitation des données issues des réseaux sociaux, etc. Des éléments qui, selon l’eurodéputé belge Yvan Verougstraete (Renew), « interrogent la capacité des autorités américaines à garantir un cadre respectueux de l’État de droit ». Les élus réclamaient notamment la création d’un centre européen d’assistance aux voyageurs et supporters, ainsi qu’un suivi en temps réel des incidents.
De son côté, le commissaire européen aux Sports, Glenn Micallef, a, dès le mois de mars, accusé la FIFA de manquer de transparence sur la sécurité des supporters. Après une rencontre avec Gianni Infantino à Bruxelles, il disait n’avoir obtenu aucune réponse satisfaisante malgré plusieurs relances.
À noter que lors du Mondial de 2018 organisé en Russie, quelques semaines avant le coup d’envoi, une soixantaine d’eurodéputés issus de seize États membres et cinq groupes politiques différents, dont les Verts, S&D et le PPE, avaient appelé les gouvernements européens à un boycott diplomatique de la compétition, estimant qu’une présence officielle reviendrait à légitimer la politique de Vladimir Poutine après l’annexion de la Crimée de 2014.
Aujourd’hui comme en 2018, les réactions européennes demeurent fragmentées. Les appels au boycott proviennent principalement d’élus ou d’organisations de la société civile, tandis que les fédérations nationales défendent majoritairement le principe d’autonomie du sport vis-à-vis des tensions géopolitiques.
Les supporters européens entrent sur le terrain
Côté opinion et politique nationale, les appels au boycott existent, mais restent dispersés. Dès le 26 janvier, l’ancien président de la FIFA Sepp Blatter donnait aux supporters « un seul conseil : évitez les États-Unis ! ». Le 16 janvier, Jürgen Hardt, député CDU (Chrétiens-démocrates), le parti du chancelier allemand Friedrich Merz, évoquait une possible absence de la sélection allemande, une option finalement écartée par leur fédération, la DFB, à qui le gouvernement avait décidé de laisser le dernier mot. Aux Pays-Bas, une pétition a circulé en ce sens ; en France, le député LFI Éric Coquerel a appelé au boycott, se disant scandalisé de voir l’équipe de France jouer « dans un pays qui attaque ses ’voisins’, menace d’envahir le Groenland et détruit le droit international ».
Un simple échauffement ?
Il est indéniable que le sport, avant tout, rassemble, et ce parfois même des États en tension. On se souvient de la trêve de Noël 1914, où des soldats allemands et britanniques avaient échangé une partie de ballon dans le no man’s land des tranchées, ou bien encore de la « ping-pong diplomacy » entre les États-Unis et la Chine au début des années 1970, et la poignée de main entre les deux Corées lors des JO de Sydney en 2000. Le football peut permettre d’ouvrir des discussions que la diplomatie traditionnelle peine à avoir.
Mais la diplomatie sportive ne se limite pas à apaiser les tensions, et ce Mondial 2026 en est une illustration supplémentaire : le sport n’est pas seulement un vecteur de paix, il est aussi un amplificateur assumé d’influence.
Reste à savoir si l’Union européenne entend tirer les leçons de cet épisode : la question de la diplomatie sportive se reposera rapidement avec les Jeux olympiques de Los Angeles en 2028, puis la Coupe du monde 2030 coorganisée par l’Espagne, le Portugal et le Maroc constitueront autant de nouveaux tests pour une cohésion sportive européenne encore à inventer. Ce mondial est peut-être un simple échauffement.

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