Montée inquiétante de l’extrême-droite en Roumanie

, par Roxana Andrian

Montée inquiétante de l'extrême-droite en Roumanie
Résultats des élections législatives roumaine de début décembre. La proportion de vote en faveur d’AUR figure en orange. Source : Materiale Politice (CC BY-SA 4.0)

Les résultats des élections législatives roumaines ont bouleversé la scène politique de ce pays d’Europe centrale et orientale… et cela de manière bien sombre. Un nouveau parti populiste d’extrême droite né le 1 décembre 2019 fait une percée troublante en pleine crise sanitaire et sociale.

Depuis que le pluralisme politique a été mis en place avec la Révolution de 1989, un certain nombre de partis d’extrême droite sont nés, comme le parti Romania Mare (La Grande Roumanie), ou Dreapta Noua (Nouvelle Droite). Ils avaient en commun l’antisémitisme, les positions xénophobes ainsi que les visions ultra-nationalistes, en prônant par exemple la réunification avec la République Moldave et les discours anti-hongrois.

Avec les élections législatives du 6 décembre 2020, le nouveau parti « L’Alliance pour l’Union des roumains » (Alianța pentru Unirea Românilor) avec l’acronyme AUR (traduction littérale en français « Or ») a secoué la scène politique roumaine. Ce ne sont pas ses positions, assez classiques pour un parti d’extrême droite, qui inquiètent, mais sa montée très rapide et dans un temps très court.

En effet, lors des élections municipales du 27 septembre 2020, le parti n’avait réussi à recueillir que 0.77% du total des voix exprimées, alors qu’aux élections législatives du 6 décembre 2020 ils ont obtenu 8,7% des suffrages.

Un mot-clé : l’intolérance

Le programme du parti répond effectivement aux caractéristiques classiques d’un parti d’extrême droite.

D’abord, ils ont une vision très intolérante vis-à-vis de la famille, qui ne peut être que « traditionnelle » selon leurs yeux. Ainsi, pendant leur campagne ils ont défendu ardemment le projet de loi interdisant l’enseignement de la théorie de l’identité de genre. Néanmoins, la Cour Constitutionnelle roumaine a stoppé cette loi, en se prononçant sur son inconstitutionnalité le 16 décembre. C’est une lueur d’espoir ces derniers jours, malgré le score étonnant obtenu par le Parti AUR le 6 décembre, illustrant une tendance homophobe importante.

La deuxième idée autour de laquelle le discours politique d’AUR tourne, c’est la croyance chrétienne du peuple roumain. Par exemple leur sénatrice Diana Șoșoanca a eu un discours très agressif à l’égard de l’interdiction du pèlerinage traditionnel pour la Sainte Paraschiva à Iași du début octobre 2020. Son discours a détracté aussi l’obligation du port du masque, en arguant que « devant Dieu rien n’est obligatoire, sauf ce que Dieu a dit ». D’autres de ses confrères sont même allés jusqu’à affirmer que les masques ce sont des museaux dont on doit se libérer.

La troisième idée défendue par AUR ressort de leur nom : c’est le nationalisme qui va au-delà des frontières. Ils souhaitent à ce que la Roumanie regagne sa forme de l’Entre-Deux-Guerres en intégrant notamment le territoire de la République Moldave et la Bucovine ukrainienne. Il faut noter aussi que l’histoire politique roumaine de cette période a été marquée par la terreur du parti fasciste « la Garde de fer ».

Enfin, ce parti se caractérise avec un euroscepticisme prononcé. Diana Șoșoanca critique l’uniformisation des traditions dans l’Union européenne, ainsi que le fait que l’UE imposerait des normes contre l’orthodoxie et la culture roumaine ; elle fait référence à la tradition de Noël du 20 décembre où plusieurs foyers familiaux procèdent à l’abattage du cochon avec des méthodes traditionnelles.

Campagne électorale agressive

Pour arriver à cette performance, le Parti a usé d’une stratégie agressive sur les réseaux sociaux. Ils ont utilisé la technique de la publicité ciblée, en changeant les messages envoyés en fonction des critères prédéfinis.

Cela a été notamment le cas dans la région moldave, où les messages critiquaient les mesures du Gouvernement dans la lutte contre la Covid-19, en Transylvanie où ils ont ajouté des communications xénophobes à l’égard des Magyars vivant en Roumanie, ou en République de Moldavie où ils affichaient des messages favorables à l’union des deux pays. Enfin, ils ont réussi à gagner l’électorat de la diaspora, où les électeurs ont exprimé 24,9 % des suffrages pour le Sénat et 26,5% pour la Chambre des députés pour ce parti d’extrême droite. Plusieurs politologues affirment que le succès du parti AUR dans la diaspora est aussi une défaite pour le parti de centre droite – Union « Sauver la Roumanie » (USR) parce que l’électorat antisystème a été déçu par quelques positions peu orthodoxes de ce dernier parti, qui critique notamment les institutions ecclésiastiques.

Réglementer au niveau européen les campagnes électorales en ligne ?

L’ancien Président de la Roumanie, Trăian Băsescu avait spéculé sur la possibilité d’une ingérence de la part « des trolls russes de Saint Petersburg » dans la campagne électorale du nouveau parti. Néanmoins le leader AUR George Simion affirme que la campagne s’est faite en utilisant le ciblage intelligent et le logiciel Nation Builder – utilisé par ailleurs par Donald Trump et Emmanuel Macron - pour un budget de 100.000 euros. Le leader du parti soutient qu’ils ont ciblé les personnes ayant déjà interagi avec leurs pages de réseaux sociaux ; il affirme aussi qu’ils n’ont pas utilisé « le ciblage sur les gouts et couleurs comment cela a pu être fait par ‘Cambridge Analytica’ ».

Néanmoins, en publiant des messages religieux ou antisystème, et contre toute la gestion de la crise sanitaire en critiquant massivement la fermeture des marchés couverts, des écoles et l’obligation du port de masque, ne se seraient-ils pas créé « une base de possible électeurs », qui auront déjà exprimé leur goûts et opinions politiques ? Juste avant les élections, une publication sur la date du 30 décembre où ils annoncent simplement le jour de célébration du Saint Andrei, un personnage culte dans la religion orthodoxe roumaine a été partagé 72 fois, ce qui a généré des nouvelles interactions avec un public qui n’avait peut-être pas connu jusqu’alors la page Facebook de ce parti.

En interagissant ainsi avec une simple image portant un message religieux et non politique, les algorithmes de publicité « intelligente » des réseaux sociaux ont fait de ces personnes des possibles cibles pour les messages politiques auxquels elles seraient sensibles. En d’autres termes, si le parti n’accède pas directement aux goûts que la personne peut avoir grâce à son activité sur les réseaux sociaux, il obtient les préférences de la population indirectement à travers des publications indirectement politiques.

C’est en raison de ce syllogisme et de la montée en popularité très rapide d’un parti créé très récemment – le 1er décembre 2019 – qu’il est urgent de réglementer au niveau européen les campagnes politiques en ligne, à condition que les États se mettent d’accord sur ce sujet. Une règlementation poreuse en matière de propagande en ligne serait synoyme de l’électorat rapide de l’extrême-droite sur le Vieux Continent. Si très peu de partis seulement mènent une telle campagne en ligne, alors une partie de la population n’aura de la propagande que de la part d’un seul courant politique, et les principes démocratiques de la liberté de conscience, ou la liberté de s’informer seront mises à mal.

Une montée dans les sondages post-élections

Ce qui est inquiétant, c’est qu’avec le score surprenant de 9%, le parti AUR a été très médiatisé et a pu toucher un électorat insensible à ces idées au départ. D’après ce que le parti a publié dans un communiqué du 8 décembre, 15.000 nouveaux adhérents ont adhéré au parti AUR en moins de 24 heures après le dépouillement des voix.

Vos commentaires

  • Le 25 décembre 2020 à 23:13, par Antoine En réponse à : Montée inquiétante de l’extrême-droite en Roumanie

    Pourquoi inquiètant ? Non, réconfortant.

  • Le 26 décembre 2020 à 10:00, par olivier Genevieve En réponse à : Montée inquiétante de l’extrême-droite en Roumanie

    19 000 sri lankais hommes installés en Roumanie en 2019 et tout un programme pour remplacer les roumains partis à l ouest (pour chercher du travail, les sri lankais en roumanie auraient pourtant du travail) Prochain regroupement familiaux de ces sri lankais. La culture roumaine et du sri lanka est elle aussi proche que la culture française et bangladais ? un fait est qu’au Bangladesh le drapeau français a été recemment brulé. A t il eu une discussion démocratique sur ces mouvement de fond en Europe ou cela a été imposé par l’intelligencia ? N’est pas des faits sombres comme le titre votre article ?

  • Le 26 décembre 2020 à 21:01, par Théo Boucart En réponse à : Montée inquiétante de l’extrême-droite en Roumanie

    Bonsoir, merci pour votre commentaire. Je pourrais comprendre tout à fait qu’il eût fallu une discussion démocratique sur l’immigration. Seulement, le réveil de l’extrême-droit n’implique pas uniquement une montée de la xénophobie, mais bien une hostilité envers l’État de droit et la démocratie. Sous-estimer, ou même se réjouir du succès de ces partis est une grave erreur, et vous n’aurez que vos yeux pour pleurer le jour où il sera trop tard...

  • Le 26 décembre 2020 à 21:03, par Théo Boucart En réponse à : Montée inquiétante de l’extrême-droite en Roumanie

    Vous allez voir si c’est réconfortant quand vous pleurerez sur votre liberté d’expression le jour où l’extrême-droite que vous plébiscitez vous l’aura enlevée...

  • Le 30 décembre 2020 à 18:22, par Jean Rohr En réponse à : Montée inquiétante de l’extrême-droite en Roumanie

    Je trouve justement que le parti AUR serait une très bonne chose pour la Roumanie. En effet, la Roumanie ne doit pas faire l’erreur des pays de l’Ouest à trop s’ouvrir et perdre leurs identités. Le Royaume-Uni l’a compris en sortant de l’UE et d’autres pays devraient dans les années futures suivre cette voie ( Hongrie, Rep. Tchèque, Pays-bas, Italie, France ... ).

    Le seul problème de ce parti est tout ce qui est contre l’avortement et autres choses modernes utiles aux sociétés.

    En revanche ils veulent mettre la Roumanie au centre et non l’Union Européenne, et ça c’est absolument la bonne chose à faire et ainsi éviter de se perdre comme plusieurs pays de l’Ouest

  • Le 31 décembre 2020 à 19:49, par Théo Boucart En réponse à : Montée inquiétante de l’extrême-droite en Roumanie

    Bonsoir, merci pour votre commentaire. Je pense que vous vous trompez dans votre analyse. Un parti d’extrême-droite n’est jamais une bonne chose pour un pays. De multiple exemples historiques en Europe centrale et orientale le montrent aisément. De plus, comme vous le pointez si bien, ce type de parti s’oppose à tout progrès social, et peut tout à fait s’opposer à la liberté de la presse et d’expression. Enfin, l’Union européenne est conçue comme un cadre protégeant les sociétés européennes contre le marasme actuel de la scène internationale... L’Union fait la force / diviser pour mieux régner, ces mantra sont valables hier comme aujourd’hui...

  • Le 2 janvier à 20:25, par mACHIN En réponse à : Montée inquiétante de l’extrême-droite en Roumanie

    C’est bien ! Ce pays suit la logique Hongroise, Slovaque, Polonaise de défendre leur particularité identitaire afin de préserver la pérennité de leur culture face à la montée en puissance de l’immigration extra-européenne.

    J’APPROUVE !

  • Le 3 janvier à 10:48, par Théo Boucart En réponse à : Montée inquiétante de l’extrême-droite en Roumanie

    Vous approuverez moins lorsque si la même chose arrive en France, où, sous couvert de « défense de l’identité nationale », on vous empêchera de dire ou d’écrire vos borborygmes nationalistes ! ;-)

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