L’assassinat de Jo Cox, députée travailliste anti-Brexit, par la main d’un nationaliste anglais qui a motivé son geste en hurlant « Britain first », représente un tournant dans l’imaginaire collectif pour l’Europe. Jusqu’ici personne n’était mort pour l’Europe. Pour la première fois, en 70 ans d’existence, l’Europe pleure l’un de ses morts.

La construction européenne est un grand processus historique, qui se différencie des autres grands processus du passé parce qu’il signe le passage d’un Etat national comme source exclusive de la souveraineté et de la démocratie à une nouvelle formation qui rend possible le partage de la souveraineté et de la démocratie à l’ère du plurinational : un Etat des Etats, pour le dire simplement avec les mots des jeunes de la « Rose Blanche ».

Ce processus s’est différencié profondément des autres processus historiques notamment sur un point précis : la bataille pour l’unité européenne est restée, durant ces 70 ans, une bataille de la « raison ». Cette bataille n’a pas déclenché la passion qui a nourri les précédents processus, n’a pas eu besoin de morts ni de martyrs comme ce fût le cas lors de lutte contre l’absolutisme monarchique ou pour la liberté et la souveraineté populaire, ou encore pour l’indépendance nationale ou pour la justice sociale ou encore pour le « Risorgimento » ou la résistance.

La construction européenne s’est présentée subitement comme le fruit de la raison et ce n’est pas hasard si le projet européen est considéré comme le fils du rationalisme des Lumières nouvelles, comme le produit de la tentative des Européens de l’après-guerre de trouver une solution à la crise historique de l’Etat-nation, à travers l’idée de la fédération, vu comme l’élargissement de l’orbite de l’Etat, pour le dire comme Alexander Hamilton (The Federalist).

Puis, apparaît paradoxalement que cette construction rationnelle de l’idée d’Europe nait précisément en Grande-Bretagne dans les années 1930, autour de ce cercle d’intellectuels de l’Union Fédérale (de Lord Lothian à Lionel Robbins, de William Beveridge à Barbara Wooton), dont les textes furent pour Altiero Spinelli une authentique révélation : « Dans la mesure où je cherchais la clarté et la précision de la pensée, mon attention ne fut pas attirée par le fédéralisme tordu et enfumé de type proudhonien ou mazzinien, mais plutôt par la pensée convenable et précise de ces fédéralistes anglais, dont je trouvai dans les écrits une méthode pour analyser la situation dans laquelle l’Europe était en train de se précipiter et pour élaborer des prospectives alternatives » (de « Comment j’ai tenté de devenir sage »).

La construction européenne comme idée de la raison ou comme une révolution pacifique (Marion Albertini) est souvent apparue comme l’œuvre froide de la nécessité qui s’imposa sur les passions antiques des peuples européens, sur leur histoire séculaire, ruisselants de sang et de martyrs.

Mais la crise européenne de ces dernières décennies a réveillé, années après années, les anciens démons : le séparatisme et le nationalisme, comme réponse erronée (la globalisation sans le gouvernement) a l’interdépendance croissante de l’humanité.

Ainsi, ils sont en train de retourner à ce que « le manifeste de Ventotene » appelait les apories du passé. Pour les combattre désormais, la raison seule ne suffit plus. Il ne suffit pas de dire que « sans l’Europe ce sera pire », parce que les hommes cherchent le meilleur, et non pas le moins pire. Quand la lutte devient, comme c’est le cas aujourd’hui, entre le nationalisme et le fédéralisme, il faut se nourrir non seulement de la raison mais aussi susciter une passion par le projet.

Ne pas se contenter de défendre l’existence de l’Europe, qui succombe sous les coups de la démagogie populisme, mais l’exposition claire et simple d’un projet fédérale pour l’Europe. Etre capable d’attribuer à l’Europe les deux choses fondamentales qui l’affligent : la croissance et la sécurité. Par cette voie, élever la démocratie et la souveraineté au-delà de la nation, la réconciliant ainsi avec l’Europe.