Ne vous en déplaise, les Spitzenkandidaten sont des acteurs de la démocratie européenne

, par Lorène Weber

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Ne vous en déplaise, les Spitzenkandidaten sont des acteurs de la démocratie européenne
Christophe Castaner, ajourd’hui Secrétaire d’Etat en charge des relations avec le Parlement, en 2016. Photograph : Clement Vaillant

A huit mois des élections européennes de mai 2019, les récentes déclarations en France ne sont pas bien encourageantes. Alors que Radio France a annoncé la suppression de deux émissions sur l’Europe, ou encore que Jean-Luc Mélenchon semble avoir décidé de faire des élections européennes une simple occasion politicienne de régler ses comptes avec Emmanuel Macron, voilà que Christophe Castaner, délégué général de La République en Marche (LaREM) attaque les Spitzenkandidaten, candidats tête de liste à la Présidence de la Commission européenne, et désignés par les partis politiques européens en amont des élections européennes.

Les Spitzenkandidaten et la République en Marche : un désamour annoncé ?

Si Emmanuel Macron et la République en Marche ont affiché une certaine volonté d’européaniser les élections européennes en défendant les listes transnationales, leurs positions quant au processus des Spitzenkandidaten n’ont pas brillé par leur enthousiasme.

La première fois qu’il s’était exprimé sur le sujet, lors de son discours à la Sorbonne en septembre 2017, Emmanuel Macron avait exprimé un avis plutôt tiède sur les Spitzenkandidaten, s’ils n’étaient pas liés à l’introduction d’une liste transnationale :

« A tous les grands partis européens qui nous ont expliqué que ce serait formidable d’avoir un Spitzenkandidat pour la Commission européenne, qui voulaient communautariser, européaniser ces élections, je leur dis : Allez jusqu’au bout du raisonnement ! N’ayez pas peur ! Ayez des vraies élections européennes ! »

Cela suggère que les Spitzenkandidaten ne seraient pertinents que s’ils étaient associés à une liste transnationale, ce qui au mieux est une incompréhension du système, et au pire de la mauvaise foi pure et simple. Pour rappel, les Spitzenkandidaten sont des candidats tête de liste désignés par les partis politiques européens, et n’ont jamais eu besoin d’une liste transnationale pour exister. Que l’on considère ou non qu’une liste transnationale serait une « valeur ajoutée » aux Spitzenkandidaten, le lien entre les deux est loin d’être exclusif.

Emmanuel Macron a par la suite développé sa position lorsqu’il s’est exprimé devant le Parlement européen en avril 2018. Le Président de la République française ne serait pas contre les Spitzenkandidaten, mais aurait préféré qu’ils soient accompagnés par une liste transnationale (pour rappel, le Parlement européen avait voté contre l’introduction de telles listes en février 2018) :

« Je crois au système du Spitzenkandidat, je pense qu’il est très bon. (…) Je considère que c’est une avancée que les familles politiques existantes proposent un Spitzenkandidat. Je considère qu’il était même plus démocratique d’aller au bout de cette logique et qu’il y ait une forme d’émanation européenne et un début de demos européen qui puisse se faire, et si on avait été cohérent jusqu’au bout, ce Président, ce Spitzenkandidat, aurait été la tête de liste d’un parti européen. Je ne suis pas du tout opposé à cela. (…) Si on veut avoir un début de réflexion fédérale, on est obligé d’aller vers des listes qui sont transnationales, qui sont au fond des listes vraiment européennes (…). »

S’opposer aux Spitzenkandidaten, c’est soit s’opposer à la démocratie européenne, soit ne pas la comprendre

La tiédeur d’Emmanuel Macron et de LaREM envers les Spitzenkandidaten s’expliquerait donc par la déception de la non-introduction d’une liste transnationale, mais ils soutiendraient tout de même le principe ? A en juger par les déclarations de Christophe Castaner devant des partisans mardi 4 septembre, il semblerait que LaREM soit, au mieux divisée et au pire contre les Spitzenkandidaten, le délégué général du parti les ayant qualifiés d’ « anomalie démocratique ». Il aurait expliqué que des eurodéputés sur le départ qui choisissent le prochain chef, équivaudraient à un parlement qui choisirait son prochain gouvernement. De tels propos démontrent qu’il n’a « rien compris à la démocratie européenne », pas plus qu’à la démocratie parlementaire. Ce ne sont pas des « eurodéputés sur le départ » qui choisissent leur prochain chef (et d’ailleurs, le Président de la Commission n’est aucunement le « chef » du Parlement), mais les chefs d’Etat et de gouvernement qui désignent un candidat en fonction des résultats des élections (donc logiquement, le Spitzenkandidat du parti ayant remporté les élections), candidat qui ne peut prendre ses fonctions que s’il est élu par la suite par le Parlement européen (les eurodéputés issus des élections, et non pas ceux « sur le départ »…).

Les Spitzenkandidaten sont parfaitement démocratiques. Ils donnent aux citoyens européens un vote indirect sur la Présidence de la Commission européenne, en présentant des candidats connus à l’avance, pendant la campagne, qui représentent un parti, des idées, un programme, une vision pour l’Europe… Bref, ce sont des acteurs du projet européen et de la démocratie européenne. D’autant plus que les résultats des élections doivent être pris en compte par le Conseil européen (i.e. les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres de l’UE) lorsqu’ils proposent un candidat au Parlement européen, qui ELIT ledit candidat. En résumé, les votes des citoyens européens vont déterminer la désignation du chef de l’exécutif de l’Union, élu par le Parlement lui-même élu au suffrage universel direct. Ce qui est le propre d’une démocratie parlementaire (ce que Christophe Castaner, habitué du régime présidentiel, a peut-être du mal à comprendre ?).

Ne vous en déplaise, les Spitzenkandidaten sont déjà en marche

Fort heureusement, n’en déplaise à certain(e)s et sans mauvais jeu de mots, les Spitzenkandidaten sont déjà « en marche ». Manfred Weber a récemment annoncé sa candidature comme Spitzenkandidat du Parti Populaire Européen, et aurait reçu le soutien d’Angela Merkel, tandis que Michel Barnier réfléchirait également à se porter candidat. Plus généralement, quatre partis européens (le PPE, l’ALDE, le S&D et les Verts) ont d’ores et déjà annoncé qu’ils présenteraient un Spitzenkandidat ainsi que les modalités de leur nomination au sein du parti. La démocratie européenne ne saurait donc être minée par les simples déclarations du délégué général d’un parti national, bien qu’elles soient déplaisantes.

Par ailleurs, la Commission européenne, organe exécutif de l’Union européenne, est souvent pointée du doigt comme une instance technocratique et non élue. Il est vrai que les commissaires européens ne sont pas élus (pas plus que ne le sont les ministres d’un gouvernement national), mais grâce aux Spitzenkandidaten, le Président de la Commission est lui élu au suffrage universel indirect, et les candidats à la Présidence sont connus des citoyens pendant la campagne européenne (au lieu d’être issus d’arrangements internes et opaques entre les chefs d’Etat, comme c’était le cas avant le Traité de Lisbonne). Si une élection au suffrage universel direct du Président serait certes plus souhaitable, les Spitzenkandidaten constituent déjà une avancée démocratique considérable.

Au lieu de s’attaquer aux Spitzenkandidaten, LaREM comme les autres feraient mieux de se concentrer sur les véritables enjeux démocratiques de la campagne européenne : contrer les partis populistes et europhobes (personnellement, je ne veux plus jamais voir le Front National arriver en tête des élections européennes en France), améliorer la visibilité des partis politiques européens et de leurs Spitzenkandidaten, améliorer la couverture médiatique de la campagne et des enjeux européens, rapprocher les instances européennes des citoyens…

A nous, jeunes Européens, de faire entendre la voix de la démocratie européenne, et quel que soit notre affiliation partisane, de pousser les partis politiques à porter des enjeux européens lors de la campagne.

Vos commentaires

  • Le 8 septembre à 23:17, par Cédric En réponse à : Ne vous en déplaise, les Spitzenkandidaten sont des acteurs de la démocratie européenne

    Dans un article d’aujourd’hui, Euractiv affirme que le système des Spitzenkandidaten revient à laisser à Merkel le choix du président de la Commission.

    Ce n’est pas la France qui le dit, c’est un média européen.

    Les « jeunes européens » passent beaucoup de temps à critiquer un gouvernement français qui est le seul grand gouvernement pro-européen à ce jour...

    Quand est-ce que les « jeunes européens » vont accepter de se poser explicitement la question de l’omniprésence allemande dans les institutions européennes, problème reconnu par tous et qui est une négation de l’idée de fédéralisme ?

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