La question de la politisation de la construction européenne a très souvent été occultée, et nous avons vu les partis se sentir trop éloignés de celle-ci, un peu par manque de contrôle, peut-être, mais aussi par manque de moyens de peser politiquement et d’orienter politiquement la construction européenne. Aujourd’hui, nous devons décaler le débat de la construction européenne pour s’emparer de celui de la direction politique et idéologique de notre continent. Le débat européen est souvent résumé à « plus ou moins d’Europe », alors que la véritable question est peut-être plutôt : quelle Europe voulons-nous construire ?

Le fédéralisme comme réponse aux défis qui dépassent les États

Certaines politiques publiques gagnent à être menées à l’échelle européenne. Des politiques comme le marché intérieur, la politique commerciale… en font partie. Dans ce contexte, une gauche sociale peut y voir un moyen de mieux réguler les multinationales, tandis qu’une droite libérale peut y voir un moyen de renforcer le marché intérieur et la compétitivité européenne.

Front uni contre les grosses entreprises

Une partie de la gauche se bat contre une mondialisation qu’elle considère comme “égoïste” et uniquement profitable aux patrons des grandes entreprises, qui rechercheraient constamment leur intérêt et le profit, et à la classe dirigeante qui, laisserait injustement exploiter des populations pour produire à bas prix, favorisant ainsi des comportements “auto-destructeurs” et “dommageables” sur le long terme.

Vu l’ampleur que le phénomène a déjà pris, un pays seul ne peut plus se battre contre certaines grandes entreprises qui de nos jours font des profits plus élevés que le PIB d’un pays. Se positionner en faveur d’une Europe fédérale permettrait de rééquilibrer le rapport de force entre les travailleurs européens et les grandes multinationales. La régulation à une échelle européenne serait, en ce sens, la possibilité d’un contre-pouvoir aux grandes puissances commerciales asiatiques ou américaines, en créant un vrai marché intérieur fort et capable de positionner les produits européens à l’international et de négocier de manière coordonnée et avantageuse. Bien sûr, ce serait sans compter le rôle des lobbies, c’est-à-dire de l’influence et de la pression de ces entreprises en question, sur les politiques. Mais le principe même du fédéralisme implique une redistribution des pouvoirs pour que les localités puissent exister sans étouffer, et garder leur spécificité.

Être compétitif dans la cour des grandes puissances

Le terrain de jeu des entreprises est désormais l’international. Une partie de la droite pourrait ainsi voir dans une Europe fédérale un moyen de mieux défendre les entreprises européennes, de renforcer leur compétitivité et d’accroître l’influence économique de l’Europe face aux grandes puissances commerciales. Cela permettrait de sécuriser nos entreprises pour qu’elles aient un rayonnement international ou qu’elles rapportent des bénéfices, informations, influence, et des clients au nation branding européen.

Là où avoir une Europe fédérale serait particulièrement intéressant, c’est qu’une telle organisation permettrait de sécuriser nos entreprises en se plaçant unis à leur côté pour défendre leurs droits et leur pouvoir sur la scène internationale, tout en garantissant un niveau social de vie et de protection de grande qualité au niveau des localités. Avec des instances locales qui auraient la charge de la protection des populations et de la politique sociale, et tout le pouvoir de l’Europe unie pour le faire, l’Union européenne aurait toute la liberté d’être plus libérale et favorable aux entreprises, en leur accordant de prendre des risques. Elle deviendrait plus agile, en étant beaucoup plus présente à la fois dans les localités, et sur la scène internationale, d’une manière renforcée.

Le fédéralisme comme protection des identités locales

Beaucoup assimilent encore fédéralisme et centralisation. Or un système fédéral repose avant tout sur une forte autonomie locale. Là encore, cela peut séduire des sensibilités de gauche attachées à la démocratie de proximité comme des sensibilités de droite attachées aux traditions et à l’enracinement.

Le fédéralisme renforce la démocratie

La gauche radicale regrette que les classes sociales qui ont le pouvoir et les moyens aient développé un certain manque de réalisme et de conscience du quotidien vécu par ceux qu’ils sont censés représenter. Les électeurs, ainsi dépossédés de pouvoir sur la prise de décision, n’ont plus les moyens d’être représentés.

Mais face au principe d’une Europe qui prend les décisions conjointement, une critique régulièrement entendue est celle d’une Europe devenue technocratique et lointaine et d’un éloignement du pouvoir, comme on le voit déjà de nos jours exprimé sous les mots de “bulle européenne”, comme un espace clôs, et l’image des institutions comme étant une gigantesque machine législative, loin de ce qui concerne les citoyens au quotidien. Ainsi, le fédéralisme veut rapprocher les citoyens des institutions en créant des “paliers”, par différents niveaux de localité, pour à la fois faciliter le relais d’informations, et pour combler le fossé qui existe entre les citoyens et une instance centralisée

Le fédéralisme défend les traditions locales

Pour une partie de la droite, on retrouve l’argument de l’identité et du patrimoine à défendre. Face au rouleau compresseur de la mondialisation et au soft power des influences étrangères, nos sociétés risquent de perdre leurs repères et les valeurs qui ont fait notre Europe tout au long de son histoire et qui en a fait une civilisation pionnière.

En effet, là où les États nationaux sont unis et s’occupent de sujets qui demandent de la coordination et des mesures communes, les régions, elles, s’occupent de protéger et promouvoir en toute liberté les cultures, langues et spécificités territoriales. En effet, le fédéralisme ne signifie pas la centralisation, mais également un plus fort ancrage territorial et une meilleure représentation des régions qu’aujourd’hui.

Déjà dans l’histoire, la noblesse, les commerçants, l’église… ont eu des liens étroits avec leurs comparses européens et ce sont ces liens-là qui ont été des vecteurs d’innovation, d’avancée humaine… La compétition était saine et basée sur la coopération, facilitées par les valeurs qui étaient une base commune. L’histoire de notre continent s’est ainsi toujours construite sur des réseaux de villes, de provinces et de commerçants qui coopéraient tout en préservant jalousement leur autonomie. On pourrait alors répondre aux plus nostalgiques, qu’une Europe fédérale, c’est agir dans la continuité de cette tradition, en structurant les relations de la manière la plus optimale possible. La mise en place de contre-pouvoirs, d’un Parlement européen aux pouvoirs élargis, et d’une meilleure représentation des régions au sein du CESE va dans ce sens.

Le fédéralisme répond précisément à l’une des critiques majeures faites à l’Europe actuelle : celle d’être une technocratie hors sol, centralisatrice et déconnectée. En fixant des règles du jeu claires en termes de contre-pouvoir et de compétences, le modèle fédéral permet d’être plus représentatif et plus démocratique. Le modèle fédéral rend l’Union européenne plus proche des citoyens en limitant strictement ses interventions. Ce système garantit que le pouvoir n’est pas confisqué par une bureaucratie lointaine, mais qu’il reste ancré là où il est le plus efficace : au plus près du terrain et des réalités locales. Droite comme gauche et toutes les nuances entre, les différentes visions idéologiques doivent retrouver le goût et la capacité d’expression et d’influence sur l’Union européenne, pour s’en emparer et déplacer le débat vers une politisation d’une fédération.