La défaite de Viktor Orbán, le 12 avril dans les urnes, constitue un message majeur pour l’Europe : elle prouve que l’illibéralisme n’est pas une fatalité, même lorsque l’État de droit et la démocratie sont sévèrement abîmés. Elle met en lumière les limites et les absurdités d’une politique eurosceptique poussée à l’extrême, conduisant à l’isolement ou à l’alliance avec des puissances hostiles. Elle montre enfin la voie pour les mouvements et forces démocratiques qui cherchent à incarner une alternance positive.
Dans les capitales européennes, à commencer par Bruxelles et Strasbourg, l’optimisme est revenu quant à l’avenir du projet européen ; comme si le seul Premier ministre hongrois était responsable des paralysies, des compromissions, des tergiversations dont souffre l’Union depuis le début du millénaire. Pourtant, les affres du projet franco-allemand d’avion de combat SCAF, l’incapacité à mettre en œuvre une politique étrangère cohérente, ou encore la réaction timorée face aux entreprises de désinformation russe, ont peu à voir avec le véto hongrois.
Veto gagnant ?
Et pour cause, l’Europe du 13 avril ressemble fort à celle du 11. Notre Union à 27 reste ankylosée et continue à composer avec la menace constante d’un veto de l’un des chefs d’État ou de gouvernement, dans un système cadenassé par les logiques nationales au sein du Conseil de l’Union. Il est donc illusoire d’espérer qu’un « nouvel Orbán » n’émerge pas : Orbán et son gouvernement, à l’instar du PiS polonais de Jarosław Kaczyński avant eux, se sont contentés d’exploiter pleinement les failles et les faiblesses de l’Union européenne actuelle.
Le camp illibéral et populiste compte d’ailleurs toujours des champions : le chef du gouvernement slovaque, Robert Fico, a ainsi failli bloquer le dernier prêt européen à l’Ukraine. En Slovénie, l’instabilité chronique pourrait ramener au pouvoir le leader conservateur Janez Janša, déjà en fonction lors de la tumultueuse présidence slovène du Conseil de l’UE en 2021 - proche allié d’Orbán. Les élections bulgares ont vu triompher Rumen Radev, ancien président aux affinités pro-russes. Le Premier ministre belge Bart De Wever donne des signes inquiétants en faveur d’une conciliation avec Moscou. La France pourrait basculer dans le camp national-populiste dès l’année prochaine.
La politique intérieure de nos États a en outre conduit des gouvernements autrement plus modérés à faire usage de leur veto. La simple menace de celui-ci conduit à des négociations prolongées et mortifères pour les espoirs de réforme de l’Union. Les ambitions initiales aboutissent à des mesures consensuelles aux effets limités, comme en témoignent les récentes évolutions concernant le « 28ème régime » ou la consolidation du marché unique. Plusieurs avancées d’envergure qui ont émergé lors des débats du Parlement européen à Strasbourg, ont échoué une fois soumises au Conseil.
Les grands enjeux du nouveau quart de siècle sont encore considérés, dans la plupart des médias et discours publics, comme des questions nationales. C’est bien sûr occulter le fait qu’en 2026, aucun État européen ne peut, seul, peser durablement, ni protéger son autonomie, sa prospérité ou son modèle démocratique. Persister dans une logique strictement intergouvernementale, c’est se diriger vers notre déclassement. Sans unification politique, l’Europe risque d’être marginalisée, voire soumise, dans un ordre international de plus en plus compétitif, prédateur et instable.
À travers le fédéralisme, la démocratie
Dans ce monde en recomposition, trois types de revendications doivent être mises en avant :
1. Une Europe capable de décider de manière démocratique et efficace
Ceci passe en premier lieu par la transformation du Conseil des ministres, aujourd’hui table-ronde gouvernementale, en un Sénat européen, c’est-à-dire une chambre haute représentant les États membres. La règle de l’unanimité, particulièrement délétère dans les dossiers sensibles, doit ainsi laisser la place à un système de majorité qualifiée sur l’ensemble des sujets relevant de la compétence européenne. Ce système de vote permettra de prendre des décisions efficaces et de favoriser de larges coalitions. Sur les sujets de défense et de relations extérieures mais aussi de budget, cette évolution est une nécessité démocratique : l’Union européenne ne peut être empêchée par ceux qui contestent ses principes fondamentaux.
Le Parlement européen, l’institution représentant directement les citoyens, doit être renforcé, notamment en matière budgétaire et de politique étrangère : il doit se voir attribuer le droit d’initiative législative, c’est-à-dire la capacité de proposer des lois, droit fondamental des Parlements dans toutes les démocraties du monde.
La Commission européenne a vocation à devenir un gouvernement européen, chaque commissaire étant un ministre au sein d’une équipe et non l’envoyé d’un État membre. Le nombre de commissaires n’a donc pas besoin d’être égal au nombre d’États membres, comme c’est le cas aujourd’hui, et malgré la possibilité d’une réduction prévue par les traités existants.
Nous défendons en outre la mise en œuvre d’une loi européenne – déjà adoptée par le Parlement européen en 2022 sous forme de résolution, mais actuellement bloquée au Conseil – pour, d’une part, instaurer des listes transnationales pour les élections européennes, permettant aux citoyennes et aux citoyens de voter pour des projets politiques européens et non pour la simple addition de débats nationaux ; et d’autre part, renforcer la légitimité et l’existence des partis politiques véritablement européens. Nous souhaitons également généraliser le système des « Spitzenkandidaten » à la présidence de la Commission européenne pour pouvoir choisir un ou une cheffe du gouvernement européen lors des élections européennes.
Les compétences exercées aux niveaux européen et national doivent désormais être mieux réparties et clarifiées, chaque niveau exerçant les prérogatives dans lesquelles il sera le plus efficace.
2. Une Europe apte à se financer et à assurer la solidarité entre les citoyens et les citoyennes
En pleine négociation sur le cadre financier pluriannuel 2028-2034 de l’Union, continuer à s’appuyer principalement sur les contributions des États membres va à rebours de l’histoire : cela alimente les discours nationalistes de type « I want my money back », déjà omniprésent dans les années 1980 et toujours vivace aujourd’hui.
Les États membres sont également fortement contraints sur leur budget et freinent toute augmentation d’un budget commun pourtant justifié au vu des enjeux continentaux : défense, transition écologique et adaptation au dérèglement climatique, innovation et nouvelles technologies. Depuis les années 1980, le budget de l’UE représente seulement 1,15% du « revenu national brut » (RNB) européen.
Les fédéralistes soutiennent depuis des décennies la création de ressources propres pour l’Union, c’est-à-dire la capacité de lever des impôts. Ceci peut passer, à titre d’exemple, par une taxe carbone aux frontières, par la perception de l’entièreté de la TVA au niveau européen, par la taxation des plus haut revenus.
3. Une Europe à même de garantir les droits fondamentaux et de faire respecter ses valeurs de paix, de solidarité, de justice et de liberté
Les blocages institutionnels et la timidité des dirigeants européens ont échoué à protéger la démocratie et les droits fondamentaux en Hongrie sous le gouvernement Orbán. À l’heure où d’autres démocraties européennes sont aux mains de dirigeants nationaux-populistes et où certaines risquent de basculer, les mécanismes de renforcement et de protection de nos valeurs doivent être améliorés au sein de l’Union, mais également dans le monde. L’Union doit parler d’une seule voix, et d’une voix forte pour faire respecter le droit international.
D’autres mesures s’imposent pour renforcer la démocratie européenne et garantir une participation citoyenne significative à la vie politique européenne. Des avancées simples sont à portée de main, notamment la consolidation du mécanisme dit des « initiatives citoyennes européennes » (ICE).
Les corps intermédiaires doivent être préservés afin de créer les conditions d’un débat politique européen : l’Europe a besoin d’ un cadre juridique clair, doté de mécanismes de surveillance efficaces, transparents et indépendants ; pour garantir la liberté des médias, prévenir la concentration excessive et les oligopoles et garantir un ensemble complet de médias publics indépendants et non partisans. Cela implique notamment le développement de réseaux médiatiques transnationaux.
Fédéralistes, nous œuvrons à la refonte d’une Europe où la paix, la démocratie et à l’État de droit sont maîtres-mots. Le meilleur moyen d’y parvenir reste l’établissement d’une fédération européenne démocratique, capable de promouvoir la paix, la justice, le progrès social et un avenir durable pour un monde plus uni. Une Europe fédérale, respectueuse des compétences de ses États et de ses régions, mais pleinement autonome et indépendante dans ses politiques.
En près de 80 ans d’existence, plusieurs de nos revendications sont devenues réalité : l’élection du Parlement européen au suffrage universel direct, la création d’une monnaie unique ou encore l’instauration d’un espace de libre circulation sans frontières intérieures. Il nous appartient désormais, en tant que société civile et médias européens, de redoubler d’efforts non seulement pour progresser vers l’unité européenne, mais également pour nous assurer que les acquis du siècle dernier ne cèdent pas sous la menace illibérale et nationaliste.


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