Parlement, pour les connaisseurs comme pour les amateurs

, par Pierre Le Mouel

Parlement, pour les connaisseurs comme pour les amateurs
Image : Jo Voets / France TV

En tant que connaisseur de l’UE, je me suis jeté sur Parlement, première série centrée sur le Parlement européen. Malgré quelques problèmes au démarrage, difficile de ne pas être conquis.

L’intrigue est simple : Sami, fraîchement devenu assistant parlementaire à Bruxelles, doit sauver les requins du finningi en Europe. Pour ça, il doit apprendre sur le tas les rouages du Parlement européen, sans pouvoir vraiment compter sur son eurodéputé Michel, membre de l’ALDE perdu dans ses fonctions. Il doit faire face à la terrible conseillère politique allemande Ingeborg et Torsten, son assistant perché qui devient rapidement ami – par défaut – avec Sami. Il peut toutefois compter sur Rose, conseillère Conservatrice de Sharon, eurodéputée pro-Brexit qui s’est radicalisée sur internet malgré Rose, et sur Eamon, administrateur de la commission pêche, désabusé de tout mais protecteur dans l’ombre de Sami.

Ce sont là les deux premiers points forts de cette série. D’abord l’intrigue relativement simple permet de se balader dans les couloirs du Parlement européen le long du parcours d’un rapport parlementaire tout en prenant le temps de développer les personnages et leurs relations. Le scénario ne donne pas trop de poids aux arcanes de l’institution et parvient à créer des situations amusantes, absurdes, pour tous ses personnages. Cet équilibre entre la lourdeur des règles du Parlement européenne et la vie des personnages est primordial pour une série sur une institution peu connue. Parlement y parvient sans soucis. Tout au long de ses 10 épisodes on n’est jamais perdu dans la technicité des magouilles comme on pourrait l’être face à House of Cards puisqu’on suit Samy qui apprend pas à pas le fonctionnement devant nous.

De plus, l’intrigue politique et le développement des personnages s’entremêlent, l’un se servant de l’autre et vice versa. Ce qui permet vraiment de maintenir le spectateur en haleine avec une histoire simple mais pleine de rebondissements et une progression pour les personnages qui s’humanisent et se construisent au fur et à mesure. C’est le deuxième point fort, les personnages sont vraiment attachants et très bien développés. Y compris les personnages secondaires ! La série met tous ses personnages en lumière à un moment ou un autre, à tel point qu’il est difficile de trancher réellement entre les personnages principaux et secondaires. Chacun a son développement, qui peut prendre tout un épisode, une scène, ou même un plan. On sent de la part des créateurs une réelle sympathie pour leurs personnages qu’ils traitent avec soin et humour. Difficile alors de ne pas s’y attacher.

Un trio franco-germano-britannique qui marche mieux que le vrai

Pourtant, la première critique majeure vient justement de ces personnages. Le choix d’avoir pris un personnage principal de chacun des trois gros (ex)pays de l’UE continue la vision clichée d’une Europe où les moins grands pays sont des personnages secondaires. On retrouve tout de même des mentions si ce ne sont des personnages secondaires à part entière d’une dizaine de nationalités européennes. Dans de nombreux épisodes les personnages se retrouvent dans des fêtes pour mettre en avant la culture d’un pays (et faire avancer l’intrigue ou les relations entre les personnages à coup d’alcools traditionnels). Certaines blagues dépendent de stéréotypes nationaux dans les premiers épisodes mais au moins chaque pays apporte quelque chose soit à l’intrigue soit aux personnages. Il en reste néanmoins regrettable que les nationalités centrales soient Britannique, Allemande et Française. Malgré ce défaut, les trois personnages développent de vraies relations entre eux. A la fin de la saison, il est très satisfaisant de les voir résoudre chacune de leurs intrigues. Cette réussite passe en grande partie par les acteurs et actrice qui ont su donner du volume et du caractère à Samy, Rose et Torsten. C’est un autre point positif de Parlement. Non seulement les personnages sont bien écrits, mais chaque acteur endosse parfaitement son rôle.

L’humour étant très subjectif, il est difficile de commenter la qualité des blagues. J’ai trouvé les ressorts comiques des tout premiers épisodes patauds, faciles (les eurodéputés sont vraiment incompétents et les conseillers politiques sont manipulateurs et égoïstes par exemple), mais au fur et à mesure que les personnages sont construits et que l’humour dépasse les blagues faciles sur le Parlement européen, les eurodéputés et les stéréotypes nationaux, l’humour situationnel et la dérision prennent le dessus. Certaines scènes m’ont particulièrement fait rire quant à leur traitement simple et absurde d’une problématique difficile. Je suis en plein travail de thèse sur la gestion par l’UE de certaines frontières conflictuelles, notamment à travers l’exemple de la frontière inter-irlandaise dans le Brexit. Il a suffi d’une simple scène où, pour occuper son eurodéputée, Rose lui donne un feutre Velléda, la place devant une carte des îles Britanniques et lui demande de tracer où sera la future frontière entre l’UE et le Royaume-Uni. La progression de la blague parvient à cerner les différentes problématiques avant une chute qui clos l’épisode avec un fou rire de ma part. L’humour fonctionne beaucoup par des one liners qui fusent et qui tournent en dérision l’UE, la politique et surtout la politique européenne. En termes d’humour, j’y vois un Catch-22 optimiste avec une forte influence assumée de In the loop, Veep et Yes, minister. La série traite d’une institution politique lourde avec légèreté et du burlesque à hauteur d’Homme.

Utiliser l’UE comme décor et non comme sujet

Concernant la réalisation, il n’y a pas grand-chose à dire parce qu’elle sert parfaitement l’intrigue, sans fioritures. Les images sont travaillées avec de belles lumières qui rendent très bien les ambiances chaudes ou froides des deux Parlements. On explore en même temps que Samy et on s’approprie comme lui les différents lieux où se déroule l’intrigue. La quasi-totalité de la saison se passe à l’intérieur des bâtiments du Parlement ou sur son parvis. Chaque salle ou couloir devient la scène d’un élément précis. On reconnaît peu à peu les lieux et on se les approprie en même temps que les personnages. Cette stratégie d’exploiter au maximum les endroits où filmer l’action offre un panel d’ambiances très varié et fait du Parlement européen un décor vivant.

C’est un autre point fort de Parlement, l’Union Européenne n’est pas le sujet, c’est le décor. J’avais peur que la série ai comme sujet principal le Parlement européen et son fonctionnement, que le but principal soit de commenter et discuter cette institution. A mes yeux, ça aurait nui aux possibilités qu’offre l’UE en termes d’histoires à raconter et ça n’aurait que repris le poncif habituel de devoir expliquer et justifier l’existence de cette institution. Bien que la série prend tout de même le temps d’expliquer les mécanismes politiques du Parlement éponyme, elle se concentre avant tout sur le développement des personnages dans le cadre du Parlement. Le travail esthétique qui a été fait vis-à-vis des décors en est la preuve. Le Parlement accueille l’intrigue et n’est jamais présenté autrement que par la manière dont les personnages l’occupent. Les décors ne sont pas surchargés de symboles pour nous rappeler constamment où l’on est, ils sont décorés d’éléments qui caractérisent les personnages. Chaque bureau est unique et reflète la personnalité et les engagements des personnes qui y travaillent. C’est tout à fait normal, mais la série passe beaucoup de temps dans ces bureaux et l’on voit les personnages y évoluer à leur aise ce qui, à mes yeux, retire tout l’aspect imposant et barbant d’une institution comme le Parlement européen.

Une dernière critique que j’ai eu en tant que spectateur connaisseur de l’UE et de ses institutions c’est l’ignorance de Samy. C’est une nécessité pour prendre la main des spectateurs et leur faire comprendre pas à pas le fonctionnement du Parlement européen. Pour toute personne qui s’y connaît un peu, il est difficile dans les premiers épisodes d’accepter que Samy ne connaisse rien, même pas ce qu’est une directive ou un règlement alors qu’il vient d’être embauché comme assistant parlementaire. C’est un peu rattrapé par l’incrédulité des personnages qui répondent aux questions de Samy et à l’incompétence des eurodéputés.

J’accorde une mention spéciale au personnage d’Eamon, administrateur cryptique qui veille au bon fonctionnement de l’institution avec cynisme. Il caractérise parfaitement (avec les huissiers qui ont un rôle étonnement important et vraiment bienvenu !) l’idée de fonctionnaire européen qui travaille avec les politiciens. C’est un personnage très bien écrit, très drôle, qui relativise complètement ce cliché répandu sur les fonctionnaires européens loin de tout et qui n’ont pas été élus. On prend conscience de son rôle parmi les eurodéputés et les conseillers politiques (qui n’ont pas été élus non plus). J’ai trouvé très intéressant son personnage presque robotique, aux connaissances encyclopédiques mais qui malgré lui s’humanise peu à peu au contact de Samy. Il passe de l’idéal du fonctionnaire impartial à un personnage beaucoup plus crédible et humain. C’est ce traitement par lequel passent tous les personnages (notamment Michel et Sharon) qui nous fait oublier les clichés rapides des premiers épisodes.

En bref, si l’on peut critiquer le fond avec l’humour qui peut ne pas plaire à tous, ou même l’optimisme pro-européen, il est vraiment difficile de trouver à redire sur la forme. La réalisation, la photographie, la construction des scénarios, les acteurs, tout est pile-poil comme il faut pour que Parlement soit une réussite. Une première à succès pour le monde des séries, l’Union européenne n’aurait pu rêver de plus bel écrin pour faire son entrée dans la pop culture.

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