Partout en Europe, des voix s’élèvent pour exiger un nouveau modèle

Carton « bleu étoilé » à ces hommes et femmes politiques qui expriment haut et fort leurs idées en faveur d’une Europe plus sociale et plus forte.

, par Théo Boucart

Partout en Europe, des voix s'élèvent pour exiger un nouveau modèle
Paul Magnette (ici lors d’un colloque en 2012) est notamment signataire avec Maria João Rodrigues d’une tribune proposant la mise en place d’un New Deal pour relancer l’économie européenne sur des bases plus sociales. Source : Flickr (crédit : UNCTAD)

Commissaires européens, ministres, présidents de partis politiques, intellectuels de renom… Ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer ces derniers jours dans différents journaux européens la faiblesse structurelle de l’UE dans la crise du coronavirus et exigent des solutions pour aller vers plus une union plus solidaire. Cette convergence des opinions va-t-elle cette fois-ci aboutir à des solutions politiques concrètes ?

La pandémie de Covid-19 qui s’abat actuellement en Europe pourrait être la pire crise économique, sociale, politique et de santé publique de l’histoire de l’Union européenne si celle-ci ne bifurque pas vers un modèle plus intégré et plus soutenable pour les sociétés européennes. Peu importe leur fonction politique et académique, ainsi que leur bord politique, de nombreux acteurs influents du débat public européen ont profité ces derniers jours de leur aura médiatique pour appeler à changer profondément l’Union européenne, afin d’assurer sa survie dans cette crise inédite, sans pour autant répéter les erreurs commises durant la crise de la zone euro.

Ces prises de position sans ambiguïté sont indispensables dans le climat politique actuel. La fermeture des frontières et les mesures de restrictions des libertés individuelles semblent parfaitement convenir à la rhétorique populiste de droite qui sévit depuis plusieurs décennies en Europe, mais dont l’influence médiatique n’a fait que s’intensifier ces dernières années. Le coronavirus donne ainsi lieu à une « bataille des idées » entre nationalistes et pro-européens, que ces derniers ne peuvent absolument pas perdre.

Jacques Delors : « l’Europe est en danger de mort »

Figure tutélaire de la construction européenne s’il en est, l’ancien président de la Commission européenne (1985-1995) Jacques Delors s’est exprimé le 28 mars dans une déclaration transmise à l’AFP par l’institut qui porte son nom et reprise dans de nombreux journaux français, dont Le Figaro. La parole de plus en plus rare de l’homme de 94 ans n’en est pas moins sans équivoque. Pour Delors, « Le climat qui semble régner entre les chefs d’État et de gouvernement et le manque de solidarité européenne font courir un danger mortel à l’Union européenne », une allusion directe aux résultats du Conseil européen du 26 mars, qui avait notamment vu le refus de l’Allemagne et des Pays-Bas de mettre en place une mutualisation des dettes européennes provoquées par la riposte à la pandémie (les fameux coronabonds).

Le président de l’Institut Jacques-Delors et ancien président du Conseil italien Enrico Letta, est allé dans le même sens en déclarant que le virus « n’a rien à voir avec le déficit ou la dette et nous concerne tous » et juge « irresponsable » les comportements de certains pays du Nord « qui cherchent à remplacer le Royaume-Uni dans le rôle du ‘Doctor No’ ». Si la parole très respectée de Jacques Delors n’a, pour le moment, pas permis de faire bouger les lignes, elle a le mérite de rappeler à quel point la solidarité est une condition sine qua non à la pérennité de toute Union, quelle que soit sa nature.

Thierry Breton et Paolo Gentiloni : pour la mise en place de « coronabonds »

La question des coronabonds est en effet au cœur du débat sur la solidarité en temps aigu de crise. Pour certains, ceux-ci permettraient le début d’une mutualisation des dettes, essentielle dans une zone économique et monétaire unique. Une ligne rouge infranchissable pour d’autres, comme l’Allemagne et les Pays-Bas. Les discussions au sein de l’Eurogroupe semble en outre confirmer ces clivages.

Deux commissaires européens, et non des moindres, ont pourtant pris publiquement fait et cause pour la création d’un tel mécanisme de solidarité, dans une tribune commune publiée à la fois dans Le Monde et la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Thierry Breton, commissaire au marché unique et Paolo Gentiloni, commissaire à l’économie, ont rappelé toute l’importance d’une réponse européenne commune à la crise provoquée par le coronavirus, qui doit amener une « mobilisation historique en termes de gouvernance, de détermination et de moyens », dans la mesure où « aucun état européen ne dispose des moyens propres lui permettant de faire face seul à un tel choc ». Pour ce duo transpartisan, cette réponse doit également inclure une stratégie de long terme « innovante » pour reconstruire les économies européennes. Un fonds européen ad hoc qui émettrait des obligations à long terme pourrait être une solution. Sans prononcer le mot « cononabond », l’idée est pourtant là et constitue une réaction institutionnelle encourageante aux appels des différents pays, dont la France, en faveur d’un tel dispositif.

La tribune des deux commissaires a néanmoins reçu un accueil des plus mitigés au 14ème étage du bâtiment Berlaymont, siège de la Commission. Selon son porte-parole, Ursula von der Leyen ne semble pas être favorable à la mutualisation des dettes, et ce, malgré sa volonté de mettre en place un « plan Marshall » pour sauver l’économie et le projet européens.

Olaf Scholz et Heiko Maas : une réponse européenne « basée sur la solidarité »

L’Allemagne, première économie européenne, est très critiquée depuis le début de la crise pour son apparente inflexibilité sur les moyens financiers à apporter. Pourtant, deux poids lourds du gouvernement, le ministre des affaires étrangères Heiko Maas et le vice-chancelier et ministre des finances Olaf Scholz ont publié le 6 avril une lettre commune, publiée dans cinq journaux européens, dont Les Echos, El País et La Stampa, appelant à une réponse européenne complète « basée sur la solidarité » à cette pandémie « qui ne connaît pas les frontières, les couleurs de peau et les nationalités ». Pour les deux ministres sociaux-démocrates, la protection des citoyens européens est la priorité.

Pourtant, si l’Union européenne n’a pas « réagi de manière adéquate » au début, la solidarité constitue une « assurance-vie pour notre continent ». C’est pourquoi l’Europe, soutenue par l’Allemagne, a « besoin d’une expression de solidarité claire ». Une solution probable serait alors de garantir « sans conditions inutiles et sans troïka » les financements du Mécanisme Européen de Stabilité (MES). Une prise de position intéressante, alors que le prédécesseur d’Olaf Scholz, Wolfgang Schäuble, s’était fait le chantre de l’austérité budgétaire lors des différentes crises de la dette durant les années 2010. Devenu président du Bundestag en 2018, celui-ci a toutefois publié avec son homologue français Richard Ferrand une tribune plaidant pour plus d’intégration financière.

Maria João Rodrigues et Paul Magnette : le statu quo serait la « pire erreur historique »

Les appels à une nouvelle Europe ne sont pas l’apanage des hommes politiques évoluant dans les hautes sphères gouvernementales ou européennes. Ainsi, Maria João Rodrigues, présidente de la Foundation for European Progressive Studies et Paul Magnette, président du parti socialiste belge et ancien premier ministre de Wallonie, ont lancé le 7 avril dans le journal belge Le Soir un appel engagé pour un changement en profondeur de l’Union européenne et intitulé « Reprendre les affaires ‘comme avant’ serait la pire erreur historique ». Les deux figures progressistes plaident notamment pour un « New Deal » d’inspiration rooseveltienne pour résoudre cette « crise systémique aux effets asymétriques [selon les pays] » et qui serait axé autour de cinq piliers essentiels : « revoir les règles monétaires et budgétaires, lutter contre la fraude et l’évasion fiscale, relocaliser les secteurs stratégiques, élaborer une nouvelle politique européenne de l’industrie et faire du Green Deal européen une priorité ».

Tout autant de pistes de réflexion qui, en soi, ne sont pas nouvelles, mais qui pourraient connaître une meilleure fortune dans ce contexte si délicat pour l’ensemble du processus d’intégration européenne. En particulier, la dynamique enclenchée par le Green Deal ne doit surtout pas être sacrifiée sur l’autel des vues à court terme d’une partie des gouvernements nationaux européens.

Un collectif d’intellectuels pour un « patriotisme européen »

Enfin, un appel qui n’est forcément pas passé inaperçu dans notre rédaction est celui en faveur d’un « patriotisme européen » signé par un collectif d’académiciens de renom, dont Lucio Levi, directeur de la revue The Federalist Debate. Cette tribune, publiée notamment dans Le Soir, tente d’aller plus loin encore dans la réflexion sur le devenir de l’Union européenne en arguant que sans un « sans un patriotisme européen, le déclin de l’UE sera inévitable ». Pour survivre à cette crise « bien pire que celle de 2012-2017 », l’Union européenne doit être une « communauté de destins » et non pas « l’association des égoïsmes nationaux » et doit impliquer l’ensemble de ses citoyens dans la construction de ce patriotisme européen.

Pour les différents signataires, il s’agit d’une question de survie pour l’UE, au vu de la violence des antagonismes qui se sont exprimés fin mars autour de la question des coronabonds. Pour rappel, le premier ministre portugais avait très sévèrement critiqué l’attitude du premier ministre néerlandais. Des scènes qui témoignent de « l’effondrement de la confiance » et qui « bouleversent même les Européens les plus convaincus ». D’où la nécessité de diffuser un message de cohésion à destination des citoyens européens et du monde entier. Car c’est avec une Europe forte que la pandémie pourra être combattue efficacement.

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