Perspective européenne : « Next Generation EU »

, par Jakub Stefaniak, Jérôme Flury, Madelaine Pitt, Martin Müller, Paolo Di Fonzo, Théo Boucart, Xesc Mainzer Cardell

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Perspective européenne : « Next Generation EU »
Angela Merkel et Emmanuel Macron ont proposé 500 milliards d’euros de subventions le 18 mai. Ursula Von a renchéri le 27 mai : 750 milliards d’euros doivent être dédiés au soutien de l’économie européenne. Photo : Flickr / OTAN / CC BY-NC-ND 2.0

« Next Generation EU », le vaste plan de relance proposé le 27 mai dernier par la Commission européenne, est qualifié de « moment hamiltonien historique » pour l’Union européenne. Il s’agit en effet d’un progrès vers plus de solidarité financière en Europe en ces temps de crise aiguë dû à la pandémie de COVID-19. Comment les pays européens ont-ils réagi au discours de la présidente Ursula von der Leyen ? Dans quelle mesure le programme « Next Generation EU » permettra-t-il de combattre l’euroscepticisme favorisé par la réponse hésitante de l’UE au début de la pandémie ? Tour d’horizon par nos six éditions linguistiques.

Jérôme Flury et Théo Boucart pour Le Taurillon : Un succès significatif sur la scène européenne pour le Président Macron ?

L’annonce par la Commission d’un plan de 750 milliards d’euros, intitulé Next Generation EU pour relancer l’économie européenne ébranlée par la COVID-19 est une étape historique vers une union plus résiliente, surtout par rapport à la réponse européenne lacunaire pendant la crise financière de 2007-8. La structure de ce plan de relance, qui inclut 500 milliards d’euros de dotations budgétaires à destination des régions les plus affectées, serait une amélioration majeure de la solidarité intra-européenne.

La proposition de la Commission semble être une double victoire pour le Président Macron. Premièrement, celui-ci n’a eu de cesse, depuis son élection en 2017, de soutenir une solidarité budgétaire accrue entre les États membres, grâce notamment à un budget de la zone euro et une mutualisation des dettes européennes. L’Allemagne avait alors toujours refusé de débattre de l’idée d’une union de transferts. L’initiative franco-allemande, présentée le 18 mai, constitue toutefois un virage à 180 degrés effectué par la Chancelière, puisqu’elle soutient désormais la mutualisation temporaire des dettes et les transferts budgétaires européens. Deuxièmement, la Commission s’est largement inspirée de l’initiative franco-allemande, que ce soit en termes de montants que de méthode de répartition. Alors qu’il est plombé par une popularité en berne en France, Emmanuel Macron peut désormais se targuer de ces succès européens auprès de son opinion publique. Toutefois, la nouvelle a été peu relayée par les médias, surtout télévisés, à part le quotidien Libération qui a publié une Une iconique le 28 mai.

La France serait aussi l’un des principaux bénéficiaires du plan de relance, en recevant presque 40 milliards d’euros de dotation. Même si cette allocation ne représente que 1,5% du PIB, ces fonds pourraient aider à financer les transitions énergétique et numérique (le pays accumule du retard par rapport à d’autres pays européens). La France dispose d’un immense potentiel concernant la production d’énergie renouvelable. Le plan de relance pourrait donc attirer des investissements privés dans ces secteurs à forte valeur ajoutée.

Xesc Mainzer pour El Europeísta : Une bouée de sauvetage peu utile contre l’euroscepticisme ?

L’annonce du plan de relance contre la COVID-19 a d’abord été perçu comme un soulagement pour ceux qui observaient avec un mélange de déception et de désarroi les querelles des États membres sur les « coronabonds ». Selon la Commission, l’Espagne pourrait recevoir jusqu’à 140 milliards d’euros, seule l’Italie recevrait plus. L’allocation d’un tel soutien financier, représentant 11,6% du PIB, sera crucial pour une économie espagnole basée sur les services, durement touchée par la pandémie. Pourtant, la perspective d’une aide sous condition pourrait être un nouveau coup porté à la popularité de l’UE en Espagne.

Quelques jours avant le 27 mai, le parlement espagnol est parvenu à un accord pour abroger la très impopulaire réforme du code du travail, votée en 2012 dans le cadre de réformes économiques drastiques imposées à la suite de la crise de 2010. A l’annonce de possibles conditions au plan de relance, des rumeurs ont commencé à circuler sur l’obligation de conserver cette réforme pour bénéficier des fonds de relance. Ainsi, nous sommes passés d’une annonce porteuse d’un nouvel espoir pour les citoyens espagnols à un nouvel exemple de ce que certains voient comme la destruction des droits sociaux imposée par Bruxelles.

Lancer une bouée de sauvetage financière pour aider les économies les plus touchées par une telle catastrophe, à la condition de mettre en place des réformes économiques, semble être discutable d’un point de vue moral (c’est le moins que l’on puisse dire), en plus de favoriser l’euroscepticisme.

Paolo di Fonzo pour Eurobull : L’Italie doit être soutenue par l’UE au-delà de l’aide économique

Dû à des circonstances malheureuses, à l’état déplorable de l’hôpital public depuis des décennies et à une gestion de crise encore plus désastreuse, l’Italie s’est retrouvée à genoux, essuyant des pertes humaines et économiques. La déclaration publique de la Présidente Ursula von der Leyen, au paroxysme de la crise, n’a fait qu’attiser l’hostilité des Italiens à l’égard de l’UE et de certains États membres, dans un pays qui s’enfonce dans l’euroscepticisme et l’extrême-droite depuis le début du siècle.

Depuis cette malheureuse déclaration toutefois, la Commission a tout fait pour retrouver la confiance des Italiens. Le plan de relance en est le meilleur exemple. L’Italie serait le principal bénéficiaire des fonds, un signal fort envoyé à la fois aux citoyens et aux marchés financiers, toujours prêts à spéculer sur la dégradation continue de la dette italienne. De nombreux politiciens vont certainement décrire ce plan comme une tentative franco-allemande de prendre le contrôle de la souveraineté italienne, à l’instar de ce qu’il s’est passé lorsque le pays a été contraint de maîtriser ses dépenses publiques pour juguler sa dette considérable.

Des décennies de confiance érodée envers les institutions européennes et une frustration généralisée dû à la crise pousseront certainement de nombreux Italiens dans les bras des populistes. La bonne nouvelle est qu’une utilisation adéquate de ces fonds aux niveaux national et local pourrait au contraire créer cet esprit de reconnaissance et de soutien mutuel entre États en période de crise, un retour à l’esprit originel des premières communautés européennes. Cela nous amène à la question qui déterminera à la fois l’avenir de l’économie italienne et la place de l’Italie dans l’UE : le gouvernement italien, habituellement instable et court-termiste, saura-t-il utiliser à bon escient ces subventions ?

Madelaine Pitt pour The New Federalist : Pas de sauvetage sans représentation

Le Royaume-Uni ne bénéficiera pas du fonds de relance européen, même si le pays doit appliquer la législation européenne jusqu’à la fin de la période de transition, fixée pour le moment au 31 décembre 2020 (même si le pays ne semble pas très bon pour tenir de tels délais). Toutefois, la relance de 750 milliards d’euros annoncée par la Présidente Ursula von der Leyen doit se mettre en place en 2021. Déjà en dehors de l’UE, le Royaume-Uni ne peut donc pas en bénéficier.

Bien sûr, il n’est pas question que le pays contribue au financement du plan de relance de l’UE, sauf si la période de transition est étendue plusieurs fois à cause de négociations embourbées (ce dont on ne peut qu’espérer). L’accord de retrait affirme que le Royaume-Uni devra contribuer à sa juste part jusqu’à la fin de la période de transition. Toutefois, le prochain cadre financier pluriannuel (ou budget européen) doit se mettre en place dans la foulée, et selon les détails du programme Next Generation EU, aucune augmentation considérable n’est prévue. Puisque le plan sera remboursé par les prochains budgets, le Royaume-Uni aurait payé une part non-négligeable de la note, étant le deuxième contributeur net.

Même non-membre de la zone euro, le pays et son idéologie très néolibérale aurait été un allié de circonstance pour la coalition des « frugaux ». Pour le parti conservateur, il aurait été inconcevable de proposer une dette européenne commune. A chaque fois qu’une question d’aléa moral s’est posée, comme pour la régulation et la supervision bancaire, le Royaume-Uni a préféré se tenir en retrait. En ce sens, il est bon de savoir que la Commission n’aura pas à s’inquiéter des voix britanniques dissonantes et d’un possible veto au Conseil. Si le plan est voté, ce serait un progrès considérable vers une solidarité européenne. Si le Royaume-Uni était toujours dans l’UE, la proposition aurait été condamnée dès le départ.

Martin Müller pour Treffpunkteuropa : simple pragmatisme ou moment Hamiltonien ?

Le 18 mai, Angela Merkel a surpris l’opinion publique allemande et européenne en présentant une réponse franco-allemande aux dommages économiques causés par la pandémie de COVID-19. Dans ce qui semble un virage à 180 degrés par rapport à sa forte hostilité initiale concernant toute mutualisation budgétaire dans l’Union, la Chancelière s’est montrée ouverte aux transferts budgétaires et à un emprunt communautaire temporaire, mais à grande échelle. Ces dernières années, ces demandes maintes fois formulées par les pays du Sud de l’UE ont été rejetées par Berlin. Puisque cela n’est apparemment plus le cas, l’initiative d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel a permis l’annonce, le 27 mai, du plan de la Commission européenne par Ursula von der Leyen.

Ce plan de relance, inspiré de l’initiative franco-allemande sur le fonds comme sur la forme, est largement soutenu par l’opinion publique. Cet accueil généralement favorable peut s’expliquer par le fait qu’il n’est pas question de mutualisation de la dette sous forme de « coronabonds », évitant ainsi qu’un seul État membre se porte garant de l’ensemble de l’emprunt européen. Malgré l’opposition de certains Conservateurs au concept de transferts budgétaires et leur scepticisme quant au fait que la conditionnalité du plan soit réellement appliquée, il semble y avoir un large consensus sur l’utilité des fonds. La méthode de répartition et l’ampleur de la relance correspondent aux défis auxquels l’Union fait face.

Toutefois, il ne faudrait pas penser que le changement d’état d’esprit de Mme Merkel n’est causé que par une simple question de solidarité européenne. L’Allemagne réalisant plus de la moitié de ses exportations à destination d’autres pays européens, un marché unique menacé d’explosion serait désastreux pour le pays. Quand l’économie européenne va mal, l’économie allemande va mal. Par conséquent, il est dans l’intérêt du pays d’aider ses voisins lourdement endettés dans la lutte contre la pandémie. Étant donné ces calculs politiques et les concessions faites par l’ensemble des parties, le plan de relance semble être pour beaucoup le fruit de marchandages entre chefs D’État et de gouvernement, plutôt qu’un pas de géant dans l’intégration européenne.

Jakub Stefaniak pour Kurier Europejski : Un budget gagnant

Après une série de négociations et de propositions provenant de différents États européens, la Commission a présenté son plan de relance, qui est en même temps le cadre financier pluriannuel pour la période 2021-27. Ce cadre, complété par un fonds de 750 milliards d’euros, constitue le budget le plus important de l’histoire de l’UE. Bien que ce plan ne reste pour le moment qu’une proposition, le gouvernement polonais s’est déjà félicité de son succès par rapport aux mesures présentées par la Commission. Le Premier Ministre Morawiecki a constaté que : « C’est la preuve que la voix de la Pologne compte en Europe ; elle est entendue et valorisée ». Dans son discours, le Premier Ministre a également souligné le soutien du président Andrzej Duda, et l’a remercié pour ses « laborieuses discussions nocturnes ». Cependant, peut-on déjà parler d’un succès ?

La Pologne doit être l’un des principaux bénéficiaires du plan proposé par la Commission – elle devrait bénéficier de 63,8 milliards d’euros. Tout cela n’est qu’une proposition – le budget sera ensuite négocié au sein du Conseil européen, où la Pologne ne sera représentée que par son Premier ministre. Il faut également garder en tête qu’une campagne présidentielle officieuse est en cours en Pologne, et que cette proposition budgétaire est une telle opportunité pour Andrzej Duda qu’il serait dommage pour lui de ne pas l’utiliser.

La proposition de budget de l’UE est effectivement très bénéfique pour la Pologne, mais le diable se cache dans les détails. Le Conseil européen doit débattre de ce plan de relance et faire en sorte que l’accès au fonds de relance soit soumis au respect de l’état de droit. Cela signifie que la Commission européenne pourrait refuser le versement de fonds à un État si elle considère que les règles de l’état de droit sont violées dans celui-ci. De plus, la Commission européenne souhaiterait que les prêts (250 milliards d’euros provenant du fonds de cohésion) soient remboursés à partir de nouvelles ressources propres, notamment la taxe carbone aux frontières de l’UE, à laquelle la Pologne reste opposée.

C’est lors du prochain sommet européen que l’on découvrira l’aboutissement des négociations sur le budget. Si jamais le résultat n’est pas satisfaisant pour la Pologne, elle pourra toujours blâmer l’Union européenne, comme cela a déjà été le cas par le passé.

Article rédigé à l’origine en anglais et en polonais, traduit par Maria Popczyk pour la partie de Kurier Europejski et Théo Boucart pour le reste.

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