Polémique autour de la nomination de Mário Centeno à la tête de la Banque du Portugal

, par Adeline Afonso

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Polémique autour de la nomination de Mário Centeno à la tête de la Banque du Portugal
Mario Centeno (à gauche) en 2018, à l’époque président de l’eurogroupe. Crédit : Bundesministerium für Finanzen

Ce lundi 20 juillet marquait le début du mandat de Mário Centeno comme gouverneur de la Banque du Portugal (BdP). Au début du mois de juin, l’économiste avait surpris la sphère européenne avec sa démission du gouvernement portugais ainsi que son départ de la Présidence de l’Eurogroupe. Pourtant sa sortie était attendue au Portugal suite au malentendu de Centeno avec le Premier-ministre António Costa concernant une nouvelle injection de capital dans la banque Novo Banco, en mai dernier. Autre nouvelle qui n’a pas surpris l’opinion publique portugaise fut sa nomination à la tête de la BdP. Et pour plusieurs analystes tout comme pour l’opposition, cette nomination reflète un manque d’intégrité et cache des conflits d’intérêts évidents.

Démission du gouvernement et nomination à la Banque du Portugal

Méconnu pendant longtemps au Portugal et à l’étranger, Mário Centeno est un économiste et professeur d’université. En 2015, il fit son entrée en politique intégrant le gouvernement socialiste d’António Costa. Très vite, il se démarqua par sa capacité à redresser les comptes du pays, lequel avait été très lourdement touché par la crise de la dette. C’est pourquoi, l’ancien ministre des Finances allemand Wolfgang Schäuble l’avait surnommé le « CR7 de l’Ecofin » en 2017 (une allusion à la star portugaise du pays, Cristiano Ronaldo). Et quelques mois plus tard, Centeno était choisi pour remplacer le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem comme président de l’Eurogroupe.

C’est au moment le plus critique – contexte de crise économique causée par la pandémie de COVID-19 – que Mário Centeno décide de quitter son poste de ministre des Finances. Cette démission fait suite à une polémique relative à l’injection de 850 millions d’euros dans la Novo Banco. Née du sauvetage du Banco Espírito Santo en 2014, la Novo Banco a été vendu en 2017 à Lone Star. Dans le contrat de vente, il avait été stipulé que le Fonds de Résolution bancaire compenserait la banque pour les pertes d’actifs via l’injection de capital. Le Fonds de Résolution n’ayant pas à sa disposition le capital nécessaire, il emprunte à l’Etat portugais. Néanmoins, ces injections sont soumises à des audits. La polémique eu lieu lorsque, devant l’Assemblée Nationale, le premier ministre avait réfuté l’affirmation que l’Etat avait injecté cette somme sans attendre l’appréciation de l’audit. Or, Mário Centeno avait donné l’ordre du transfert de capital avant le rapport final de la vérification, décrédibilisant le chef de gouvernement.

Un mois plus tard, Centeno présentait sa démission mais déjà certains analystes pressentaient sa nomination à la Banque du Portugal depuis plusieurs mois. En effet, le premier ministre portugais ne tarda pas plus de deux semaines pour mentionner le nom de l’ancien ministre des finances comme gouverneur. Cette annonce confirma les rumeurs et créa une vague de critiques et de crispations dans le milieu politique national.

Accusations de conflit d’intérêts et manque d’intégrité

En février dernier, alors que déjà plusieurs rumeurs circulaient concernant la possible succession de Carlos Costa par Mário Centeno à la tête de la BdP, le président de l’association Transparency International Portugal (TIAC), João Paulo Batalha, affirmait qu’une possible nomination de Centeno serait « un conflit d’intérêts insurmontable ». Selon la loi organique de la Banque du Portugal, c’est le ministre des Finances qui propose un nom au Conseil des Ministres. Celui-ci le désigne alors par une résolution et suite à une audition par l’Assemblée Nationale.

Pour éviter de nommer sa propre personne, Mário Centeno a astucieusement démissionné de son poste de Ministre afin d’être désigné par son successeur – son ancien secrétaire d’Etat au Budget, João Leão. En plus du manque d’intégrité de sa nomination, son mandat sera marqué par un conflit d’intérêts constant.

La BdP est une institution de régulation indépendante. Et selon son Code de Conduite, João Paulo Batalha explique : « Il est clair que Mário Centeno a un intérêt personnel, du fait de son poste antérieur, dans les décisions les plus pertinentes que la Banque du Portugal devra prendre en matière de surveillance et de résolution, étant donné qu’il a été un acteur crucial dans tous les processus de résolution au cours des quatre dernières années. Conformément au code de conduite, le gouverneur Mário Centeno devrait s’abstenir de participer aux décisions les plus pertinentes et les plus conséquentes de la Banque du Portugal, ce qui ferait de lui un régulateur inutile ».

Tentatives d’empêcher la nomination de Mário Centeno

Mário Centeno a pu finalement accéder au poste de gouverneur suite à son audition auprès de la Commission du Budget et des Finances à l’Assemblée National, malgré les votes contre de l’extrême-gauche (Bloco de Esquerda), des libéraux (Iniciativa Liberal), des conservateurs (CDS) et des écologistes et animalistes (PAN). Seuls les députés socialistes ont voté favorablement le rapport de l’audit avec l’abstention des centristes et des communistes. Soulignons que l’audition n’est qu’une simple formalité dans le processus de nomination du gouverneur, n’ayant aucun caractère contraignant.

Face au scandale que représente cette désignation, le parti PAN avait présenté au mois de juin un projet de loi – qui avait été approuvé par l’Assemblée Nationale - dont l’objectif était de modifier les règles de nomination du gouverneur et des membres de l’administration de la Banque du Portugal tout en imposant une période d’incompatibilité de cinq ans pour ceux et celles qui auraient occupé des fonctions dans le gouvernement. Néanmoins, ce projet de loi n’a toujours pas pu entrer en vigueur car un avis de la BCE est nécessaire.

Une dernière tentative de stopper l’arrivée de Centeno à la tête de la BdP fut l’annonce d’une injonction interlocutoire par le parti Iniciativa Liberal. Suspectant de « négociations en coulisses » pour expliquer le changement de positions de certains partis - notamment l’abstention des centristes alors qu’ils étaient contre la nomination au départ – le président du parti libéral João Cotrim de Figueiredo explique que « compte tenu de l’insatisfaction à l’égard du processus législatif, nous prendrons une mesure de précaution afin que la nomination n’ait pas lieu avant la fin du processus législatif ».

Néanmoins, cette injonction interlocutoire a été refusée par le Cour administrative suprême (STA), expliquant ne pas être compétent pour évaluer un « acte politique ». Face à cette réponse, le parti s’est montré préoccupée : « Nous continuons à affirmer que les décisions politiques dans une démocratie doivent respecter la loi et que cette nomination constitue une violation de la loi organique de la Banque du Portugal. Par conséquent, nous laissons la question : à qui un citoyen peut-il se tourner s’il considère un acte politique illégal ? ».

Moralité : au Portugal, pays d’origine du meilleur joueur de football du monde Cristiano Ronaldo, il est possible en politique qu’un entraîneur devienne arbitre en plein milieu du match et cela ne choque personne.

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