Pour l’élargissement vers les Balkans : un passé européen, un futur dans l’Union

, par Pierre Le Mouel

Pour l'élargissement vers les Balkans : un passé européen, un futur dans l'Union
Photo de famille au Sommet pour les Balkans occidentaux de Trieste, juillet 2017 CC European External Action Service

La péninsule balkanique est très peu présente aujourd’hui dans les débats sur l’avenir de l’Europe et semble être une poudrière laissée de côté. Mais l’Union européenne ne peut pas passer à côté d’un tel défi politique et historique. Les Balkans n’ont de véritable avenir qu’intégrés dans l’Europe, et l’Europe se doit de se montrer au niveau de relever ce défi pour sa crédibilité.

De nombreuses définitions existent dans l’imaginaire collectif concernant les Balkans. Certains n’y voient que les pays d’ex-Yougoslavie qui se sont entre-déchirés dans les années 1990, mais oublient que la Grèce, la Roumanie et la Bulgarie sont des Etats balkaniques au sens strictement géographique. Cet espace particulièrement complexe est intimement lié à l’Europe de par sa géographie (les Balkans occidentaux forment un « trou » dans le territoire européen) et son histoire (de l’Empire romain à la Guerre froide, les Balkans ont subi le jeu géopolitique européen). Aujourd’hui, seule la moitié des Etats balkaniques est intégrée à l’Union. Et si Jean-Claude Junker, président de l’actuelle Commission, a appuyé sa décision de mettre en pause les processus d’adhésion sur la durée de son mandat (2014-2019), un changement est envisageable et même nécessaire si nous voulons pouvoir affirmer que l’Union européenne est non seulement un garant de paix, mais aussi que l’Europe est unie.

Des conflits honteux dans un espace oublié

La dernière décennie du XXe siècle a profondément marqué l’Union européenne. Tandis que les traités approfondissaient plus encore l’intégration, la Yougoslavie se déchirait sur des fractures ethniques. Ce conflit particulièrement violent, rythmé par les nettoyages ethniques et la fracturation de cet espace restreint, a révélé que les extrêmes étaient toujours bien présents en Europe. C’est en effet un mélange de xénophobie, ancrée dans des coutumes ou des ressentiments historiques, et d’opportunisme politique, lié aux changements majeurs de la fin de la Guerre froide, qui explique la complexité de cette guerre longue aux multiples facettes. Une guerre honteuse pour les standards de paix et de coopération qui se sont installés en maître sur l’Europe depuis 1957. Mais c’est aussi une guerre honteuse pour l’Europe, qui s’est montrée impuissante, incapable de maintenir la paix sur son propre continent.

Bien que les médias en parlaient régulièrement, suivaient cette actualité brûlante à quelques centaines de kilomètres de chez nous, il n’en est presque plus du tout question aujourd’hui. Qu’en est-il de la guerre serbo-croate dont on condamne encore aujourd’hui les criminels de guerre, mais qui est éclipsée par la responsabilité des Serbes ? Qu’en est-il de la guerre civile larvée en Macédoine [1] plus ou moins entretenue par la Grèce pour une rivalité historique ? La méconnaissance de l’histoire de cet espace est tristement flagrante, et je ne me dédouane pas de cette ignorance. Il est temps de dépasser la simple notification Le Monde sur nos smartphones qui nous dit que la Bosnie a été acceptée comme candidat à l’adhésion, de dépasser l’excuse russe de « ce que je fais en Ukraine vous l’avez fait au Kosovo », de dépasser simplement notre oubli généralisé d’un conflit qui a montré la limite des idéaux européens face aux armes.

Les vestiges de la Guerre de Yougoslavie sont toujours là, dans la structure des jeunes Etats, dans les structures de transition politiques toujours présentes [2] et dans les routes de migrations. Les réfugiés syriens font aujourd’hui l’actualité, mais rappelons-nous qu’il y a vingt ans il en était de même des Bosniens. Au-delà de la Bosnie, de la Serbie et du Kosovo, d’autres pays encore plus oubliés sont à prendre en considération. L’Albanie, sortie d’un régime stalinien particulièrement répressif aujourd’hui simplement considéré tantôt comme la destination pas chère pour vos vacances entre amis, tantôt comme la plaque tournante des mafias les plus horribles d’Europe. Le Monténégro, petit Etat côtier issu de la dissolution de la Fédération de Serbie-Monténégro en 2006. La Macédoine, dont le voisin hellène lui refuse son histoire.

« Peace is not the continuation of war by other means. »

Comme en atteste la liste plutôt longue des Etats des Balkans, un des fondements du conflit balkanique est la fracturation de l’espace sur des lignes ethniques, renforçant ainsi les tensions et isolant les communautés. Un des gros travaux du peace-building en Bosnie a été la gestion du retrait des checkpoints improvisés par les milices serbes et croates ainsi que le retour des réfugiés dans leurs villages et maisons, détruites ou déjà occupées dans le but de rétablir la liberté de circulation et de résidence. Les nations qui constituaient la Yougoslavie, construites comme foncièrement opposées par leur langue, leur culture, leur histoire et leur religion, en sont venues à l’extrême de la violence. Cela ne peut que rappeler la construction des Etats-nation européens au tournant du siècle où la xénophobie exacerbée ne pouvait s’exprimer que par la guerre. N’est-ce pas le fondement de l’idéal européen que de pacifier les relations entre des peuples qui historiquement se honnissent ?

Cela se constate dans l’européanisation du peace-building suite aux accords de Dayton de 1995 mettant fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine. C’est à dire que la stratégie adoptée pour ramener la paix et construire des bases solides d’un Etat démocratique, est centrée autour des principes de liberté de circulation, de coopération et de partis politiques dénués d’assises populaires purement ethniques, mais aussi d’intégration économique régionale pour suivre l’adage de Montesquieu. Comme l’exprimait Carl Bildt, premier Haut-Représentant en Bosnie-Herzégovine, paraphrasant Clausewitz dans sa phrase « peace is not the continuation of war by other means » (la paix n’est pas le prolongement de la guerre par d’autres moyens), la reconstruction du pays passait par un travail de mémoire pour dépasser les conflits ethniques. L’Europe ne s’est pas construite en transformant la guerre entre nations en guerre économique, mais en rapprochant les peuples, en leur montrant la voie de la coopération et de l’unité. Je suis persuadé que briser les barrières, physiques dans les checkpoints ou idéologiques dans le cas du travail de mémoire, est non seulement la mission primordiale de l’Europe, mais aussi l’outil de peace-building le plus adapté et durable.

L’Union européenne met déjà en œuvre dans ces pays de nombreux efforts politiques, économiques, juridiques et sociaux. L’autoroute de la paix en grande partie financée par l’UE permet de fluidifier la circulation entre ces pays où les réseaux ferroviaires tombent en désuétudes et où le relief a ralenti les efforts en matière d’infrastructures. Le processus d’adhésion des pays balkaniques permet un suivi, mais aussi un accompagnement légal. Les cas du Kosovo et de la Bosnie sont à part puisque l’UE y intervient directement et concrètement par des missions de construction étatique. Enfin, n’oublions pas que la Slovénie, entrée dans l’Union en 2004, faisait partie de la Yougoslavie ainsi que la Croatie, ayant intégré l’UE en 2013.

Un défi de taille à relever, mais nécessaire

Tous ces efforts déployés dans les Balkans ne sont pas sans problème. Les souvenirs de la guerre sont encore douloureux et nombre de ces acteurs sont encore vivants comme en témoignent les dernières condamnations du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. La Croatie voit une montée de l’euroscepticisme face à la difficulté de dépasser son histoire. Bien que le Haut-Représentant en Bosnie-Herzégovine a le dernier mot sur toutes les lois, il n’utilise ce pouvoir que pour forcer la main au parlement qui se fracture sur des lignes ethniques pour des questions aussi centrales que le drapeau, les papiers d’identité ou les plaques d’immatriculation. Mais je pense que le problème fondamental est notre ignorance sur le sujet. Elle véhicule des stéréotypes qui non seulement nous empêche de prendre réellement en considération le destin des quelques millions d’Européens balkaniques, mais aussi nous empêche de prendre conscience de tout ce qui dépend de l’avenir l’Union européenne en dehors de notre propre personne. Cette ignorance est double : sur la situation des Balkans, et sur la force de l’UE, les formes qu’elle peut prendre selon notre volonté.

Reste encore le premier argument avancé par les sceptiques : l’économie balkanique ne peut pas supporter un choc de cette envergure. Les exemples croate, bulgare et roumain sont souvent mis en avant comme une preuve flagrante de la divergence économique entre les pays de cette zone et les États membres nettement plus mondialisés. Mais la réponse est toute simple. Si c’est pays sont entrés dans l’Union malgré ce risque, c’est que l’Union représente plus qu’un simple marché économique et que des outils existent pour appuyer les économies moins développées en plus de l’importance de l’aspect économique dans le processus d’adhésion. Je ne dis pas que les pays balkaniques doivent entrer du jour au lendemain, mais qu’on doit envisager leur adhésion comme accessible dans un futur pas si lointain. Sinon les pays baltes, exemplaires sur de nombreux sujets, ne seraient jamais entrés. Réduire la question des Balkans en Europe à l’économie c’est passer à côté des idéaux européens et n’y voir qu’un marché unique. C’est aussi masquer son incompréhension face à ces pays de plus en plus décriés dans les journaux télévisés comme plaque tournante de la mafia et des migrants sur le continent européen. Sauf que l’Union européenne n’existe pas pour simplement gérer le présent, elle est un ensemble d’institutions et de valeurs qui façonnent l’avenir. Ainsi, refuser un avenir aussi primordial que l’intégration européenne des Balkans pour de simples raisons économiques est dangereux pour l’avenir même de l’Union européenne.

D’un point de vue historique, politique, culturel, religieux, linguistique, géographique, les Balkans font partie intégrante de l’Europe. Leur histoire est partie intégrante de notre histoire commune, européenne. L’échec de la diplomatie européenne dans les années 1990 est notre responsabilité puisque nos divisions nationales nous ont retiré tout poids dans un conflit qui s’est cristallisé autour de divisions ethniques. C’est à nous, future génération de l’Europe, de poursuivre ce travail, ne serait-ce qu’en se tenant informé de l’Histoire complexe de cette partie de l’Europe et de maintenir les standards de paix et de libertés fondamentales. Peut-être qu’aucune nouvelle intégration n’aura lieu dans les années à venir, mais il est impératif de maintenir le processus en marche et d’envisager cette perspective comme non seulement atteignable, mais à atteindre. L’Union européenne ne sera jamais complète tant que sur nos cartes il y aura cet îlot gris.

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Notes

[1Ou Ancienne République Yougoslave de Macédoine pour respecter la position internationale sur le sujet épineux du nom de cet Etat.

[2Je vous recommande de vous intéresser au Haut-Représentant en Bosnie-Herzégovine, installé en 1996 et qui fait office de gouverneur suprême de la Bosnie-Herzégovine, proposé par l’UE et accepté par les pays garants des accords de Dayton.

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