Pour une communauté imaginée européenne

, par Basile Lévêque

Pour une communauté imaginée européenne
Marat ayant une conversation animée avec Danton (debout) et Robespierre (assis) par Alfred Loudet, 1882.

Pour qu’une communauté politique soit durable, il faut qu’elle soit imaginée, c’est-à-dire que chacun de ses membres doit percevoir ce qui le lie aux autres, sans nécessairement les connaître ou les comprendre. Les politiques européennes, même efficaces, ne pourront sembler justes que si elles s’inscrivent dans le cadre d’une communauté imaginée européenne.

L’Europe est littéraire, et quel meilleur auteur que Victor Hugo pour involontairement nous y faire songer ? Dans son ouvrage Quatrevingt-Treize, il dépeint une scène incroyable, un échange entre Robespierre, Danton et Marat, trois grands hommes de la Révolution Française. Nous sommes en 1793 et ce triumvirat débat de ce qui représente le plus grand danger pour la République. Est-ce, comme le prétend Danton, la guerre extérieure, contre les armées européennes pressées aux frontières de la France ? Est-ce, comme l’affirme Robespierre, la guerre civile, contre les royalistes vendéens ? Ou est-ce, comme l’insinue Marat, la guerre domestique, contre les républicains modérés, traîtres en puissance nichés à Paris ? Aujourd’hui, l’Europe n’est pas en guerre armée, et contrairement à nos révolutionnaires, on ne fait plus rouler les têtes en haussant les épaules. Mais un conflit idéologique oppose différents récits de l’Europe, différentes narrations dont la friction empêche la prévalence d’un sentiment unissant en pensée des Européens qui ne peuvent tous se connaître, ni même tous se comprendre : nous avons grand besoin d’une communauté imaginée. Comment ? Pourquoi ?

Fausse infaillibilité, véritable universalisme

Danton. Le combat extérieur de l’Europe revêt plusieurs dimensions et fait l’objet de multiples interprétations. Nous le savons, l’Europe n’est plus au centre du monde, ce qui ne signifie pas qu’elle n’en est plus un centre. Dans les perceptions, l’Europe dispose aujourd’hui encore d’un rayonnement culturel et intellectuel majeur, et dans les faits, le droit y est généralement respecté. Mais dans un monde qui ne supporterait plus, et avec raison, une hégémonie européenne, nous avons jeté le bébé avec l’eau du bain. L’eau du bain, aux relents marécageux, c’est l’ethnocentrisme, la croyance que nous, Européens, sommes infaillibles et détenons des vérités que le reste du monde ne pourrait découvrir seul. Nous avons bien fait de la jeter, cette eau, même s’il en reste un peu au fond du bain. Le bébé, pourtant déjà mûr, c’est notre universalisme : nous avons renoncé à reconnaître à l’humanité des droits semblables à ceux des Européens, sous prétexte que tout est relatif et que ce que nous considérons comme des libertés fondamentales peut apparaître comme une forme d’oppression à d’autres « cultures » - ce qui est bien pratique pour de nombreux dictateurs qui se revendiquent d’un particularisme culturel afin d’écraser leurs peuples sans répercussion géopolitique. Or, le véritable ethnocentrisme, le vrai mépris, n’est-il pas de considérer que les droits et libertés individuelles ne sont propres qu’à la « culture » européenne, et que les autres peuples préfèrent sans doute la tyrannie ?

Ce faux respect de la différence, alors mêmes que de nombreux activistes se battent partout et depuis longtemps pour la reconnaissance de leurs droits fondamentaux, est un renoncement insupportable et a des conséquences sur notre façon de percevoir notre communauté imaginée. En effet, si nous considérons que ceux qui vivent hors de l’Europe ont, selon un relativisme culturel radical, des valeurs opposées au « modèle européen », comment imaginer notre communauté sinon comme une « forteresse Europe », fermée à l’Autre qu’elle renoncerait à accueillir puisqu’il serait nécessairement anti-européen dans ses principes et ses croyances ? Cette Europe xénophobe, et même raciste – puisque le racisme se reconstruit de nos jours par rapport aux origines ethniques – doit-elle constituer notre communauté imaginée ? si non, que faire ? Il nous faut renouer avec notre universalisme, fermement mais sans agression, pour que cesse notre complaisance à l’égard des régimes autoritaires, mais aussi pour que nos alignements diplomatiques ne soient pas conditionnés par la peur et par la distinction que nous opérons parfois entre « cultures » ennemies et amies. Ils doivent l’être par nos intérêts réels, c’est-à-dire veiller au respect des valeurs de notre communauté en Europe sans compromettre leur réalisation – si elles ne sont pas déjà appliquées – hors de l’Europe.

Un coûteux repositionnement géopolitique

Prenons rapidement l’exemple du TTIP, cet accord de libre-échange avec les États-Unis, qui a d’abord été justifié par la Commission européenne (CE) en des termes purement économiques, avant que beaucoup ne critiquent les risques sanitaires, environnementaux et sociaux du traité qui reviendraient à rogner nos droits à la protection sociale et à la santé. La CE a alors enrichi son argumentaire en prétendant que le multilatéralisme (au sens de l’UE maintenant une politique commerciale unique avec le reste du monde) était désormais dépassé et qu’il fallait privilégier les États-Unis face à une Chine établie en rivale systémique, ce qui ne peut par ailleurs que fournir un argument supplémentaire au gouvernement chinois pour vilipender les valeurs occidentales et convaincre les Chinois que la dictature est détestable mais nécessaire. Si un tel repositionnement géopolitique implique un coût non seulement pour les droits des Européens, mais aussi pour ceux des autres, peut-on considérer comme juste ce qui semble efficace ?

Encore faut-il cependant être au clair sur la substance de notre communauté imaginée, car le vide est rarement moteur. C’est ici que Robespierre et Marat nous sont utiles. D’abord, ils nous invitent à lutter contre nos royalistes vendéens contemporains, ceux qui ne se reconnaissent pas dans une communauté imaginée européenne, et ne la désirent certainement pas. Il serait inadéquat de qualifier ces derniers d’eurosceptiques car un certain degré de scepticisme est toujours souhaitable afin de préserver ce qui nous est cher : c’est la vigilance citoyenne. Mais certains n’envisagent même pas de communauté imaginée en dehors de la nation, et de là rejettent toute souveraineté supranationale (et la plupart du temps, locale également). Ils ont raison de souligner qu’une communauté imaginée tire sa légitimité de la souveraineté qui appartient à tous et à chacun des citoyens : nos révolutionnaires le savent bien pour avoir arraché cette souveraineté à un roi de droit divin - certes imparfaitement, mais la perfection n’est pas historique. Mais alors, pourquoi l’État-nation ne nous suffit-il plus ? Une communauté imaginée n’en est pas pour autant abstraite : elle doit reconnaître et surtout garantir les droits de ses membres, au premier rang desquels le droit de maîtriser son destin. Or avons-nous, à l’échelle de la France, encore pleinement la maîtrise de notre destin, alors que les crises économiques, environnementales, sécuritaires et, nous l’avons récemment expérimenté, sanitaires, prennent des proportions globales ? Il ne s’agit pas nécessairement d’établir un gouvernement mondial, mais de retrouver une puissance nous permettant d’agir sur la gouvernance mondiale, pour protéger nos droits. L’échelle européenne garantit cette puissance.

Mais alors, quelle Europe ? Comme il y eût selon Marat des républicains de tous types, il y a aujourd’hui en Europe des européistes en tous genres, et leur spectre est très large entre une Europe des États et un État Uni d’Europe, en passant par les États-Unis d’Europe. Nombreux sont ceux qui s’accordent sur la nécessité de promouvoir une « nouvelle Europe », une meilleure répartition des prérogatives décisionnelles entre les collectivités locales, les États et l’Union européenne. Beaucoup reconnaissent que l’Union n’est pas assez démocratique et que sa gouvernance sent le soufre. Mais alors, qu’est-ce qui fait barrage à la réforme ? Il faut se demander, comme Marat : qui sont les républicains tièdes du projet européen ? Ce sont d’abord ses institutions : puissamment verticales, elles gouvernent sans représenter puisque les citoyens n’ont pas de moyens effectifs de prendre part et de sanctionner leurs décisions. Et on leur pardonne en partie, à ces institutions, parce qu’il est difficile d’être audacieux lorsque des mesures portées par une large majorité de citoyens européens peuvent être bloquées par un petit nombre, voire un seul représentant d’un seul État membre. Nous avons plus que jamais besoin d’un moratoire sur la règle d’unanimité, et même sur celle de majorité qualifiée. Et n’ayons pas peur de perdre quelques soldats en route si ceux-ci sont des déserteurs. Certains États en Europe n’ont pas intérêt à accepter une union plus politique, plus démocratique, et dans le cas des Pays d’Europe Centrale et Orientale qui ont récemment arraché leur nation à la domination soviétique, surtout pas une communauté imaginée européenne. Oui, nous devons nous efforcer de les rallier, de les convaincre, mais nous ne pouvons pas nous contenter du statu quo. Nous avons fait la construction européenne à l’envers, parfois par dépit, parfois dans la précipitation : l’économique avant le politique, l’élargissement avant l’approfondissement. Politisons. Approfondissons. Imaginons.

« La clémence qui compose avec la tyrannie est barbare », disait Robespierre. « Quelquefois les plus petits ressorts font mouvoir les plus grandes machines », ajoutait Marat. Et Danton rugissait : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » ! Alors avec audace, sans composer avec la tyrannie, touchons à ces petits ressorts.

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