« Pour une Slovaquie honnête »

, par Cécile Jacob

« Pour une Slovaquie honnête »
Manifestation à Bratislava le 2 mars 2018, en hommage au journaliste Ján Kuciak et à sa fiancée, Martina Kušnírová. #AllForJan CC - Peter Tkac

Annonçant sa démission le mercredi 14 mars dernier, Robert Fico, premier ministre slovaque, du parti de la gauche démocratique devenue populiste, SMER-SD, n’a cette fois pu faire face à une nouvelle crise politique depuis le scandale de détournement supposé de fonds européens l’été dernier. Sa coalition avec le parti d’extrême droite, le Parti national slovaque (SDN) avait déjà survécu de justesse à cette crise. Le 25 février dernier, le double assassinat d’un journaliste d’investigation et de sa compagne a de nouveau plongé ce pays, étouffé par la corruption, dans une crise politique et sociale détonante. « Pour une Slovaquie honnête », tel est le slogan scandé par les 50 000 citoyens réunis dans les rues de Bratislava le vendredi 9 mars dernier.

La liberté de la presse assassinée

Le journaliste d’investigation, Ján Kuciak et sa compagne, Martina Kušnírová, ont été retrouvés assassinés le 25 février dernier, à leur domicile à l’est de la Slovaquie, à Velka Maca. Depuis trois mois, il menait une enquête pour un projet de reportage sur les liens entre la criminalité organisée et la corruption en Slovaquie et la mafia italienne, « la Ndrangheta mafia ». Son article inachevé a d’ailleurs été publié post-mortem. Sa recherche a mis en exergue une implication de plusieurs membres du parti SMER-SD et notamment de l’entourage du premier ministre, Robert Fico, dans une affaire de fraude aux fonds structurels européens. En effet, dans son article, Ján Kuciak, qui avait déjà fait l’objet de menaces au cours de ces derniers mois, écrivait : « les Italiens liés à la mafia ont trouvé un second foyer en Slovaquie : ils ont commencé à faire des affaires, recevoir des subventions, collecter des fonds européens, mais surtout établir des relations avec des personnalités politiques influentes, jusqu’au gouvernement slovaque ».

« L’activité journalistique de la victime » et « la piste italienne » ont été évoquées comme pistes au cours de l’enquête par l’ancien premier ministre et le chef de la Police, Tibor Gaspar. Il s’agit là, comme l’indique Andrej Patisak, du journal slovaque Pravdan, du « premier meurtre d’un journaliste depuis l’indépendance du pays en 1993 ». En effet, la Slovaquie se trouve pourtant à la « 17e place au classement de la liberté de la presse dans le monde établi pour 2017 par Reporters sans frontières » et fait même figure « de premier de la classe parmi les anciens pays d’Europe centrale et de l’Est, autrefois sous la coupe soviétique » (2). L’ancien premier ministre, Robert Fico, s’était malgré tout exprimé sur l’affaire et avait déclaré : « Si la mort du journaliste d’investigation Jan Kuciak s’avère liée à son travail, il s’agirait d’une attaque sans précédent contre la liberté de la presse et contre la démocratie en Slovaquie ».

Après l’arrestation et la relaxe début mars de sept ressortissants italiens, l’enquête piétine, malgré l’offre de Robert Fico d’un million d’euros pour toute information sur le crime. Elle a néanmoins conduit à une nouvelle arrestation d’Antonio Vadala, suite à la diffusion d’un mandat d’arrêt européen lancé par le tribunal de Venise. Cet homme d’affaires, recherché en Italie pour trafic de stupéfiants et blanchiment d’argent, était d’ailleurs cité dans l’article du journaliste d’investigation, Ján Kuciak. Se défendant d’être un homonyme, celui-ci clame son innocence et dément ces accusations sur le site d’information slovaque Korzar. Selon Juraj Seliga, organisatrice des manifestations populaires slovaques, « une véritable enquête est impossible sous un gouvernement mené par le SMER-SD et Robert Fico ».

Une révolte populaire foudroyante

La révolte populaire, quant à elle, gronde dans les rues slovaques depuis fin février. Celle-ci n’a eu cesse de s’amplifier : alors que des manifestations de 25 000 personnes le 2 mars ont eu lieu, ce sont 50 000 personnes qui se sont rassemblés « pour une Slovaquie honnête » le 9 mars dernier, réclamant la démission du gouvernement Fico et décriant la corruption latente dans le pays.

Suite à ces évènements et aux manifestations populaires, la Slovaquie fait actuellement face à une crise politique sans précédent. Après la démission de plusieurs membres du gouvernement de Robert Fico début mars, le ministre de l’Intérieur, Robert Kalinak, a annoncé, lui aussi, sa démission le lundi 12 mars. Cette démission était réclamée fermement par la population, l’opposition et même par le plus petit parti de la coalition gouvernementale, Most-Hid. Par son geste, Robert Kalilanak souhaitait tendre « à la stabilisation de la situation en Slovaquie » et la résolution du double assassinat. Il convient toutefois de rappeler que celui-ci fait déjà face à des soupçons d’entrave à la justice dans une affaire de corruption présumée. Enfin, la démission du premier ministre Robert Fico, annoncée mercredi dernier, plonge le pays dans un chaos total.

Quelle issue au chaos ?

L’actuel président slovaque interviewé, Andrej Kiska, s’est dit désolé de ne voir « aucun plan pour sortir le pays de la crise de confiance ». Il avait déclaré que seules deux options étaient possibles : un remaniement gouvernemental ou la tenue d’élections anticipées. Cette seconde option semble écartée pour l’instant. En effet, acceptée par le président, la démission de Robert Fico, ancien premier ministre, était assortie de trois conditions : le respect par le président du résultat des élections législatives de 2016, le respect et la garantie de l’accord de coalition du gouvernement en place et l’acceptation que son parti propose un nouveau candidat à la tête du futur gouvernement.

Ce nom ne s’est pas fait attendre : il s’agit de Peter Pellegrini, actuel vice-premier ministre chargé des investissements, qui prendra la tête d’un nouveau gouvernement, une fois la démission du gouvernement Fico rendue effective. Côté européen, la situation slovaque est suivie de près par les institutions. Le Parlement européen, lors d’un débat en session plénière, s’est saisi des questions de liberté de la presse, de protection des journalistes et de détournement de fonds européens. Selon l’eurodéputé conservateur, Ivan Stefanex, « un nouveau scrutin est nécessaire en Slovaquie ».

Effectivement, il semble que cette option ne soit qu’une solution de secours éphémère et transitoire face à une ardeur populaire grandissante qui ne pourrait être apaisée, semble-t-il, uniquement par la tenue de nouvelles élections. Mais, comme l’a rappelé Julian King, commissaire européen à la Sécurité, la priorité première est de « mener une enquête indépendante et rigoureuse sur les faits et de traduire en justice les responsables ». Il a appelé les autorités slovaques à faire cela rapidement, tout en appuyant sur la collaboration avec Europol (European Police Office) et l’Olaf (Office de lutte antifraude de l’Union européenne) dans la résolution de l’affaire. Gageons que l’Union européenne sera un acteur primordial dans la protection des libertés fondamentales et en l’occurrence, celle de la presse !

Vos commentaires

  • Le 3 mai à 13:35, par de clerck En réponse à : « Pour une Slovaquie honnête »

    l’UE doit suspendre durant l’enquête des assassinats des jeunes journalistes, afin de contraindre la Slovaquie de faire toute la lumière sur ces fais...il est impératif, que les jeunes slovaques exigent de l’UE de ne pas devoir rembourser les subsides octroyés a la Slovaquie depuis 2004 , puisque l’on dénonce la corruption et les détournement de cet argent..! ne ne voulons pas vivre ce que certains états de l’UE ont déjà vécus ! L’ UE est au courant de la situation, elle est dénoncée, des journalistes assassinés, AGISSEZ !

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