Longtemps un point faible du Rassemblement national (RN), la question européenne devient un terrain d’investissement politique pour Jordan Bardella. À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, le président du RN tente de développer un discours crédible et ambitieux afin de faire de l’Union européenne un levier plutôt qu’un obstacle à son accession au pouvoir.

Depuis le raté des élections de 2017, le Rassemblement national (RN) a entamé sa mue sur les questions européennes et internationales. Il ne s’agit plus désormais de quitter l’Union européenne mais bien de la changer de l’intérieur. La stratégie dite “du ver dans le fruit”.

A quelques mois de l’élection présidentielle en France qui se tiendra en avril 2027, Jordan Bardella, président du Rassemblement national et potentiel candidat si Marine le Pen devait être empêchée, a esquissé dans un entretien donné au site d’information POLITICO sa vision européenne d’une “Europe des Nations”.

S’inscrivant pleinement dans l’héritage eurosceptique de son parti, Jordan Bardella considère que l’Union européenne porte une part de responsabilité dans les difficultés que traverse la France, pays qu’il décrit comme “affaibli” et “submergé par une immigration massive qui change profondément son identité et ses valeurs”.

“tout changer sans rien détruire”

Pourtant, depuis la défaite de Marine le Pen à la présidentielle de 2017, le langage vis-à-vis de l’Union européenne est néanmoins devenu plus mesuré. Désormais, il ne s’agit plus de quitter l’Union européenne mais bien de la changer de l’intérieur. Le Président du Rassemblement national parle ainsi de “tout changer les Traités sans rien détruire”, rappelant ainsi la formule de Marine le Pen lors de son discours à Mormant-sur-Vernisson le 9 juin 2025 : “nous ne voulons pas quitter la table de l’Union européenne, nous voulons finir la partie et la gagner”.

Pour cela, le président du RN défend une politique européenne en faveur de “coopérations” plutôt qu’une vision fédérale, expliquant qu’il “faut changer les traités” sans préciser ce que cela impliquerait. Une chose est certaine néanmoins, le trentenaire entend renégocier la contribution française au budget de l’Union européenne afin de “rendre l’argent aux Français”. Un discours qui rappelle tout de même celui des Brexiters (défenseurs du Brexit) d’il y a dix ans.

Dans une tribune au journal Le Monde, publiée le 28 mai 2026, l’historien Laurent Werlouzet professeur à la Sorbonne, estimait que si le Rassemblement national était au pouvoir en France, ce serait une “rupture profonde avec la politique européenne conduite par tous les dirigeants français depuis 1950”. Il ajoute que “cette Europe sonnerait le retour au projet britannique de zone de libre-échange que Charles de Gaulle avait rejeté en 1958 pour lui préférer la Communauté économique européenne, l’ancêtre direct de l’UE”.

Le leadership français selon Bardella

Jordan Bardella revendique régulièrement son inscription dans l’héritage gaulliste, se présentant comme le défenseur d’un “nouveau leadership français” et d’une “troisième voie” sur la scène internationale. Cette ambition se traduit notamment par sa volonté de faire sortir la France du commandement intégré de l’OTAN et, à terme, une fois la guerre en Ukraine achevée, de remettre en cause la place de la France au sein de l’Alliance atlantique, pilier de la sécurité européenne depuis la Seconde Guerre mondiale.

Pour affirmer sa crédibilité, le président du parti d’extrême-droite reprend un vocabulaire proche de celui employé par la diplomatie française depuis l’invasion de l’Ukraine, affirmant que la France doit “travailler aux conditions d’un cessez-le-feu” ainsi qu’à “l’instauration de garanties de sécurité permettant à Kiev de préserver sa souveraineté et l’intégrité de ses frontières”. Néanmoins, il exclut tout déploiement de troupes françaises sur le territoire ukrainien, ce qui rendrait bien difficile la mise en œuvre de ces garanties.

Sur le plan industriel, Jordan Bardella défend une forme de souverainisme économique, appelant de ses vœux à la “politique du meilleur athlète”, une approche consistant à donner la prééminence aux industriels jugés les plus légitimes et compétitifs.

À ce titre, il estime que le projet enterré de Système de combat aérien du futur (SCAF) aurait dû être placé sous la responsabilité de Dassault Aviation, qu’il considère comme plus compétent que son partenaire allemand dans le domaine aéronautique. En contrepartie, il juge envisageable que d’autres secteurs, comme celui des chars de combat, soient confiés à l’industrie allemande. Une prise de position qui montre qu’il s’agit davantage pour Jordan Bardella de mettre en œuvre une répartition des projets que d’organiser une réelle coopération.

L’Europe et l’International, une source de complication ?

En réalité, la question européenne et les questions internationales ont toujours constitué une source de complication pour le Rassemblement national. Il s’agit de sujets sur lesquels le parti tente d’apparaître le plus crédible possible tout en conservant l’idéologie souverainiste qui constitue sa colonne vertébrale. Un exercice bien difficile à mener quand il colise avec le réel.

Déjà, lors de l’élection présidentielle de 2017, Marine Le Pen peinait à convaincre avec son projet d’un éventuel retour à l’écu et d’un hypothétique Frexit. Le vote en faveur du Brexit en 2016, ainsi que ses conséquences par la suite, ont conduit le parti d’extrême droite à abandonner cette position. En 2022, alors que l’opinion publique était encore sous le choc de l’invasion à grande échelle en l’Ukraine par la Russie, la candidate du Rassemblement national n’apparaissait pas comme crédible et était soupçonnée d’entretenir une proximité historique trop importante avec le Kremlin pour pouvoir bénéficier du large soutien qu’exige un second tour d’élection présidentielle.

En 2024, lors d’un débat télévisé avec Gabriel Attal dans le cadre des élections européennes, Jordan Bardella s’emmêlait les pinceaux sur une proposition de “double frontière”, visant à rétablir durablement les contrôles aux frontières intérieures de l’Union européenne, ce qui revenait à mettre fin à l’espace Schengen.

C’est donc face à ces échecs répétés que Jordan Bardella tente d’apparaître comme plus crédible. Il cherche à y parvenir sur le fond, à travers cette stratégie du “ver dans le fruit”, mais aussi sur la forme, en s’appuyant notamment sur ses alliés d’extrême droite. Ainsi, pour consolider sa stature présidentielle, Jordan Bardella a récemment multiplié les déplacements dans les capitales voisines. Après des voyages en Italie le 18 avril, au Portugal le 22 avril et en Belgique le 11 juin, le président du RN a été reçu avec les honneurs par le président polonais les 18 et 19 juin.

Toujours est-il qu’à quelques mois de l’élection présidentielle, alors que l’instabilité au Moyen-Orient perdure et que le conflit en Ukraine s’apprête à entrer dans sa cinquième année en février 2027, les enjeux internationaux et européens pourraient occuper une place déterminante dans la campagne présidentielle de 2027. Dans un paysage électoral français particulièrement morcelé et incertain, la question européenne pourrait bien constituer l’un des facteurs décisifs de la victoire - ou de l’échec - du Rassemblement national dans sa conquête de l’Élysée.