Prix LUX : Anna Cazenave Cambet, réalisatrice de Love me tender : « Mon film est le récit du combat d’une femme, qui se redécouvre, pour exister en dehors des normes absurdes de la société »

L’interview mensuelle de mars

, par Maya Jankovic, Paul Gelabert Y Nuez

Prix LUX : Anna Cazenave Cambet, réalisatrice de Love me tender : « Mon film est le récit du combat d'une femme, qui se redécouvre, pour exister en dehors des normes absurdes de la société »
Anna Cazenave-Cambet, réalisatrice, et Kristy Baboul, chef opérateur de « Love me tender » © Maya Jankovic, Paul Gelabert Y Nuez

À l’occasion du Prix LUX, décerné par le Parlement européen, Le Taurillon a eu l’opportunité d’interviewer Anna Cazenave Cambet, réalisatrice de Love Me Tender, ainsi que Kristy Baboul, chef opérateur du film, sorti en salle en décembre 2025. Présenté au Festival de Cannes, où il a été distingué coup de cœur, le film figure aujourd’hui parmi les œuvres en lice pour remporter le Prix LUX 2026.

Ce prix vise à promouvoir le cinéma européen et à faire circuler les œuvres au-delà des frontières nationales. Le Prix LUX est aussi une expérience démocratique singulière. Les citoyens européens sont invités à voter pour leur film favori : leur voix compte pour 50 % du résultat final, l’autre moitié étant déterminée par les eurodéputés.

Au cœur de cette sélection se trouve « Love me tender », un film qui explore la fragilité et la puissance de ce qu’est l’identité. Il traite de l’histoire d’une femme dans la quarantaine, dont la vie bascule lorsqu’elle affirme son identité sexuelle. Cette femme ne se résume pas à une seule dimension : elle est avocate, mère, artiste, amante. Une existence faite de contradictions et de combats. Lorsque son ex-mari découvre ses relations avec des femmes, il engage une procédure judiciaire qui aboutit au retrait de la garde de leur fils. Commence alors un combat long, intime et douloureux : celui d’une mère qui refuse que son identité devienne un motif de condamnation car Love Me Tender n’est pas seulement un film sur l’homosexualité ou sur la parentalité queer : c’est un film sur la liberté d’exister. Sur la possibilité, pour une femme, d’être à la fois mère, amante et de refuser les diktats absurdes et rétrogrades que la société tente de lui imposer. Le personnage de Clémence, incarné par Vicky Krieps, se bat ainsi pour préserver quelque chose de plus profond qu’un droit : le droit d’être fidèle à soi-même, de se battre pour faire valoir son identité aux multiples facettes.

À travers cette lutte intime se dessinent des questions plus larges : la misogynie, l’homophobie, les injonctions sociales qui prétendent définir ce qu’est une « bonne mère », ou encore la violence des normes sociales imposées. Le film transforme ainsi une histoire personnelle en véritable miroir pour le spectateur qui peut aisément s’identifier.

Dans cet entretien, Anna Cazenave Cambet revient sur la genèse de son film, adapté du livre Love Me Tender de Constance Debré. Elle évoque son travail d’adaptation, ses choix de mise en scène, mais aussi la dimension politique et profondément humaine de cette œuvre.

Le Taurillon : Pourquoi avoir voulu adapter le livre de Constance Debré au cinéma ?

Anna Cazenave Cambet : J’ai lu le livre dès sa sortie, en 2020. Je connaissais déjà le travail de Constance, mais ce texte m’a particulièrement marqué. À ce moment-là, je venais de devenir mère et certaines questions qu’il soulevait, la maternité, l’identité, la parentalité queer, résonnaient très fortement avec ce que je vivais. C’était une voix que je n’avais jamais entendue sur ces sujets. Le livre m’a profondément remué et, en même temps, il m’a fait du bien. Il mettait des mots sur des expériences très peu représentées. Je l’ai donc gardé en tête, sans forcément imaginer qu’il deviendrait un film.

Deux ans plus tard, des producteurs m’ont proposé de l’adapter. Ils m’ont demandé de le relire, mais je le connaissais déjà très bien. C’était un texte auquel j’étais très attachée, donc la réponse s’est imposée assez naturellement. Le projet a ensuite pris un peu de temps à se mettre en place, notamment parce que l’autrice devait rencontrer la personne qui réaliserait le film.

Le Taurillon : Comment passe-t-on d’un livre très intérieur et personnel à un film ? Autrement dit, comment avez-vous imprimé votre vision à cette histoire ?

Anna Cazenave Cambet : C’était la première fois que j’adaptais un livre. Le texte est écrit à la première personne et repose beaucoup sur l’intériorité. Il fallait donc trouver une manière de rendre ce personnage lisible à l’écran.

Il y a des voix off dans le film, parce que la langue de Constance est très forte et que j’avais envie d’en garder des fragments. Mais adapter un livre, c’est aussi se l’approprier. À force de travailler sur le texte, il devient une matière que l’on finit par absorber complètement. Aujourd’hui, il m’est presque impossible de dire ce qui vient du livre et ce qui vient du film.

J’ai aussi introduit des éléments personnels. Par exemple, toute la partie chez le père se déroule dans le Sud-Ouest, d’où je viens. À l’inverse, certaines rencontres amoureuses sont plus libres du point de vue de la fiction.

En revanche, j’ai tenu à rester très fidèle au temps judiciaire raconté dans le livre. Les mois passent, le temps s’étire. Quand on parle d’un parent séparé de son enfant, deux ans prennent une dimension très particulière.

Le Taurillon : Le livre est déjà une autofiction. Considérez-vous avoir ajouté une nouvelle couche de fiction tout en restant fidèle au roman ?

Anna Cazenave Cambet : Oui, j’ai forcément ajouté une couche de fiction. Même dans l’écriture autobiographique, il existe déjà une forme de construction du personnage. On fictionnalise toujours un peu sa propre histoire. Quand un cinéaste s’empare ensuite de cette matière pour en faire un film, il ajoute une nouvelle transformation. La question de la vérité dans l’art est toujours complexe. Ce qui m’importait, c’était surtout de rester fidèle à certaines expériences, notamment celle du temps judiciaire.

Le Taurillon : Comment avez-vous choisi l’actrice qui incarne Clémence ?

Anna Cazenave Cambet : Au départ, nous avons lancé un casting en France avec des actrices très connues. Mais j’avais du mal à les imaginer dans ce rôle. Le personnage exige une présence physique très forte.

Je voulais quelqu’un de grand, avec une vraie stature, quelqu’un que l’on puisse filmer presque comme un cow-boy. Je ne cherchais pas à masculiniser le personnage, mais je ne voulais pas non plus le filmer selon les codes habituels réservés aux personnages féminins.

Nous avons finalement élargi le casting aux pays francophones. Et lorsque le nom de Vicky Krieps est arrivé, cela nous a semblé évident. Elle a mis un peu de temps à lire le scénario parce qu’elle tournait beaucoup, mais lorsqu’elle l’a découvert, elle a immédiatement voulu faire le film. C’est une actrice qui choisit ses projets avec beaucoup de liberté, malgré sa carrière internationale.

Le Taurillon : Vous dites ne pas faire du « cinéma de femmes » mais simplement du cinéma. Auriez-vous la même réponse si l’on vous demande « faites-vous du cinéma engagé ? »

Anna Cazenave Cambet : Je pense que mon cinéma est profondément engagé. Je suis féministe et fière de l’être depuis toujours et je suis une personne queer, donc ces questions traversent forcément ce que je fais.

Mais je me méfie des catégories comme « cinéma de femmes » ou « cinéma queer ». Elles donnent parfois l’impression qu’il existerait un cinéma principal et, à côté, des cinémas minoritaires. Or, je suis simplement cinéaste. Pour moi, il y a simplement des bons films et des mauvais films. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires qui me semblent importantes. Réduire ces films à des catégories peut aussi avoir des conséquences concrètes dans l’industrie : certains films deviennent moins visibles parce qu’ils sont étiquetés ainsi. J’ai surtout envie que ces histoires puissent toucher des spectateurs qui ne se sentent pas forcément concernés au départ.

Le Taurillon : Certains spectateurs ont l’impression que les films sur les questions LGBTQIA+ racontent toujours la même histoire, en montrant cette communauté comme une perpétuelle victime de la société. Comment abordez-vous cette question dans votre film pour ne pas en faire un énième film à ce sujet ?

Anna Cazenave Cambet : On me pose très rarement cette question, et je dois dire qu’elle est pourtant très pertinente. Je ne pense pas que l’identité LGBTQIA+ soit un sujet suffisant en soi pour en faire un film. C’est une dimension de l’identité, mais une personne ne se résume jamais à cela. Dans mon film, l’homophobie existe, mais elle apparaît surtout comme un levier social. L’ex-mari de Clémence l’utilise parce qu’il sait que cela peut tourner en sa faveur en société. Je ne suis même pas certaine qu’il soit profondément homophobe : c’est plutôt une stratégie. Par ailleurs, le personnage principal ne vit pas son homosexualité comme un problème. Elle découvre cette identité à un moment de sa vie, mais ce n’est pas une crise. Ce qui devient problématique, c’est la manière dont la société réagit.

Ce qui m’intéresse surtout, c’est la complexité des identités. Clémence est à la fois mère, femme, artiste et queer. Ces identités coexistent et peuvent parfois entrer en tension.

Au fond, le film parle moins de l’homosexualité que de la difficulté d’exister en dehors des normes. Être une mère queer dans une société très normative crée des frictions, et c’est cette tension que j’avais envie d’explorer.

Le Taurillon : Le cinéma engagé peut-il encore faire évoluer les regards aujourd’hui, ou s’adresse-t-il surtout à un public déjà sensibilisé et convaincu ?

Anna Cazenave Cambet : Le paysage a changé, notamment avec les plateformes et le prix des billets. Mais les gens continuent à regarder beaucoup de films. La question est plutôt de savoir quels films ils voient et dans quels contextes. Il existe aujourd’hui un écart entre le cinéma d’auteur et le cinéma plus commercial.

Mais il existe aussi des initiatives qui permettent d’ouvrir l’accès, comme les projections gratuites ou les séances scolaires. Je viens d’un petit village où il y avait un cinéma mono-écran qui projetait un film d’auteur une fois par semaine. C’est là que j’ai découvert certains films qui ont changé ma vie. Il faut donc faire attention à l’idée selon laquelle le cinéma serait élitiste. C’est probablement l’un des médiums les plus populaires qui existent.

Le Taurillon : Pensez-vous dès le début de l’écriture à l’identification du public aux personnages, ou est-ce quelque chose qui se construit ensuite ?

Anna Cazenave Cambet : Oui, c’est très important pour moi, et ça commence dès l’écriture. Le cinéma a été ma première ouverture sur le monde, surtout que j’ai grandi dans un milieu très agricole, très masculin, sans théâtre ni expo. Très tôt, je savais que j’étais queer, et certains films m’ont donné la force de me construire, en me montrant que d’autres vies et relations étaient possibles. Du coup, quand j’écris, je me demande toujours : « Est-ce que ce film m’aurait aidée plus jeune ? »

Autre point essentiel : la diversité à l’écran. Ce n’est pas une tendance pour moi même si souvent elle est instrumentalisée, c’est une vraie volonté. Par exemple, j’ai proposé à Salif Sissé de jouer un psychiatre, alors qu’on l’appelle souvent pour des rôles de flic ou de « mec de cité ». Lui et moi étions ravis, parce que ça offre à chacun des représentations justes et variées.

Le Taurillon : Que représente pour vous la projection du film au Parlement européen ?

Anna Cazenave Cambet : Je ne pensais pas du tout me retrouver un jour au Parlement européen avec un film. C’est mon deuxième long métrage et je n’avais jamais mis les pieds ici. Je viens d’une famille très politisée, mon père faisait de la politique locale, mais je me suis toujours sentie un peu à distance de cet univers.

Venir ici avec un film crée une rencontre intéressante entre le cinéma et la politique. On discute avec des responsables politiques, on échange sur des sujets qui concernent la société. Ce que j’aime dans le Lux Award, c’est sa dimension citoyenne. Les films sont accessibles gratuitement et les spectateurs peuvent voter pour le prix.

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