Quel avenir pour la CDU ?

, par Traduit par Natacha Coenen

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Quel avenir pour la CDU ?
Angela Merkel en campagne pendant les élections de 2017 (source : Pxfuel)

Après deux ans d’incertitude politique pour les chrétiens-démocrates allemands (CDU), 1 001 de leurs délégués — réunis à Berlin ou par visioconférence — ont élu samedi Armin Laschet à la tête du parti. Malgré un retard dans les sondages durant quasiment toute la campagne, M. Laschet, considéré comme le candidat de la continuité et largement soutenu par les cadors du parti, a gagné au second tour face au candidat de l’aile droite, Friedrich Merz. Le candidat de centre gauche Norbert Röttgen avait quant à lui été éliminé au premier tour.

Onze mois après la démission d’Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) à la tête du parti, et presque un an avant la fin du mandat long de seize années d’Angela Merkel comme chancelière, la CDU semble enfin avoir élu son successeur probable à la Chancellerie. Si M. Laschet gagne les élections fédérales en septembre 2021, l’actuel ministre de la Santé Jens Spahn, son soutien aux élections pour la présidence du parti et l’un des hommes politiques les plus populaires du pays, deviendra Vice-Chancelier. Ce dernier aurait d’ailleurs pour ambition d’un jour devenir chancelier à son tour.

Qui est Armin Laschet ?

Armin Laschet est une personnalité bien connue de la CDU. Il a siégé comme membre du Bundestag de 1994 à 1999, comme membre du parlement européen de 1999 à 2005 et est président du parti pour son Land depuis 2012. En tant que Ministre-président de Rhénanie-du-Nord–Westphalie, le Land le plus peuplé d’Allemagne, M. Laschet représente l’aile plus à gauche du parti : fait rare pour un élu CDU, il a ouvertement critiqué la politique d’austérité imposée par son parti à la Grèce, a mené en partie les négociations pour la transition écologique du pays (Ecologiewende), et a fermement soutenu la coalition fédérale CDU-les Verts-FDP, qui ne s’est finalement pas concrétisée après les élections de 2017.

Il critique également ouvertement l’AfD, la récupération politique de la polarisation de certains discours, ainsi que la place cédée à l’extrême droite. Samedi, il a une nouvelle fois souligné ces trois points dans son discours de victoire. En d’autres termes, sa victoire est aussi celle du Merkelisme, dans un contexte d’élections où les différentes factions du parti se sont opposées les unes aux autres.

Durant la majeure partie de la campagne, M. Laschet semblait à la traîne dans les sondages. Selon le journal bavarois Süddeutsche Zeitung, il est « l’éternel second » (der ewige Zeiter), un homme politique « habitué à perdre les élections », et souvent considéré comme « trop mou, trop gentil, trop nerveux » pour être un meneur dans le climat politique actuel. D’après Christian Wernicke toujours, il est pourtant un homme politique expérimenté, qui a su tirer profit de ses forces (sa modération, son savoir-faire, son air confiant) pour se présenter comme le candidat garant d’une transition sereine vers l’ère post-Merkel. Ce qui a été suffisant pour convaincre une majorité de délégués et gagner face à M. Merz, plus à droite, et à M. Röttgens et son désir de rupture osée.

Le problème le plus flagrant de M. Laschet est son manque de soutien parmi l’électorat conservateur. D’après un sondage récent d’Infratest Dimap, M. Laschet n’a qu’un taux d’approbation de 32 %, contre les 80 % de M. Söder. En d’autres termes, il devra se faire rapidement et efficacement connaître du grand public s’il souhaite assurer sa candidature aux élections générales du mois de septembre. L’année 2021, considérée comme une « année super-électorale » (Superwahljahr), ne lui fera pas de cadeaux.

Quels défis pour la CDU en 2021 ?

L’état de grâce sera de courte durée pour Armin Laschet, car l’année 2021 sera extrêmement intense pour la politique allemande. Huit Länder organiseront des élections cette année : des élections régionales pour le Bade-Wurtemberg, la Hesse, la Rhénanie-Palatinat, la Saxe-Anhalt, Berlin, le Mecklembourg–Poméranie-Occidentale, et la Thuringe et des élections communales en Basse-Saxe et dans la Hesse. Et cela en plus de l’élection du successeur d’Angela Merkel à la Chancellerie, le 26 septembre.

L’avenir politique du nouveau chef de parti dépendra principalement des performances de la CDU lors de la première volée d’élections, dans le Bade-Wurtemberg, la Hesse et la Rhénanie-Palatinat, qui aura lieu le 14 mars. De bons résultats pour le parti pourraient chasser les doutes éventuels et convaincre la CDU et sa petite sœur bavaroise que M. Laschet est un candidat suffisamment solide. En cas de résultats décevants, le chef de la CSU, Markus Söder, qui lorgne sur la Chancellerie depuis longtemps, pourrait reprendre le flambeau.

Dans le Bade-Wurtemberg, où l’écologiste chevronné Winfried Kretschmann est au pouvoir depuis 2011, la situation semble prometteuse pour la CDU, puisque des sondages récents créditent les chrétiens-démocrates à égalité avec les Verts à 30 %, loin devant le SPD et ses 12 %. Le Bade-Wurtemberg est le troisième Land allemand le plus peuplé, ainsi que l’un des plus riches : le taux de chômage y est faible, et son économie dépend largement des secteurs automobiles et de l’ingénierie. Il s’agit donc d’un terreau fertile pour les projets électoraux centristes de M. Laschet, qui pourrait tenter de conquérir les jeunes électeurs et la classe moyenne urbaine – autrement dit, les électeurs traditionnels des Verts. Si Susanne Eisenmann, la candidate de la CDU et actuelle ministre de la Culture du Land, remporte les élections, cela favorisa énormément le nouveau chef de parti.

La situation en Rhénanie-Palatinat est semblable. Le social-démocrate Malu Dreyer y gouverne au sein d’une coalition SPD-FDP-les Verts, mais la CDU est en tête dans les sondages depuis juin 2018. En cas de victoire de Christian Baldauf, tête de liste du parti, la CDU serait à la tête du Land pour la première fois depuis 1991, lorsque le mandat de Carl-Ludwig Wagner est arrivé à son terme. Il s’agit une fois de plus d’un territoire d’expérimentation pour les projets de M. Laschet, avec un PIB par habitant élevé, un taux de chômage faible et une présence politique forte des partis traditionnels populaires allemands : la CDU et le SPD.

Söder aux portes de la chancellerie ?

Si le parti obtient de bons résultats aux élections, la CDU et la CSU devraient, en avril ou mai, vraisemblablement laisser M. Laschet se porter candidat à la Chancellerie. En cas de mauvaise performance aux élections, Jehn Spahn ou, plus probablement, Markus Söder, le chef de la CSU, pourraient tenter leur chance.

Bien que les candidats à la Chancellerie de l’Union chrétienne-démocrate soient généralement issus de la CDU, il n’est pas impossible que l’un d’eux provienne de la CSU, comme le rappelle Saskia Richter dans Die Kanzlerkandidaten der CSU (Dr Kovac Verlag, 2004). En effet, Franz Josef Strauß et Edmund Stoiber provenaient tous deux de la branche bavaroise de l’Union. L’analyse de S. Richter n’est pas pour autant de bon augure. Dans ces deux exemples, l’Union s’était retrouvée dans l’opposition. En 1999, lors de l’élection d’E. Stoiber, le parti connaissait une telle crise qu’il s’était retrouvé « sans personnel, sans ressources financières et sans perspectives électorales ».

D’après S. Richter, ces deux événements avaient permis à la CSU de se présenter comme la sauveuse de l’Union, mais sans succès. Même si l’Union menée par M. Strauß a obtenu le plus de voix en 1980, Helmud Schmidt a finalement formé une coalition avec le FDP. En 2002, Gerhard Schröder et le SPD avaient dominé de peu les élections, et s’étaient alliés avec les Verts, menés par Joschka Fischer.

Ces deux précédents ne s’appliquent pour autant pas totalement à la situation actuelle. La CDU arrive largement en tête des sondages avec 25 % d’intentions de vote (contre 21 % pour les Verts et 14 % pour le SPD), et Markus Söder a, à de multiples reprises, démontré qu’il était l’homme politique le plus populaire de l’Union, sans jamais s’être officiellement porté candidat à la Chancellerie. L’élire à la tête du parti serait donc une démonstration de force politique plutôt qu’un acte de désespoir.

À la suite des élections de samedi, le meneur bavarois a préféré une approche prudente et a déclaré que le nouveau chef de parti jouissait du « soutien total » de la CSU. Il a également affirmé qu’aucune discussion n’aurait lieu avant Pâques. Une bonne performance lors des élections de mars est la priorité de l’Union, a-t-il ajouté. Pour Markus Söder, il pourrait ici s’agir d’une stratégie à long terme ; en effet, selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung, l’homme politique bavarois veut éviter de précipiter les événements. Autrement dit, la voie Söder est bel et bien toujours en lice.

Où va la CDU ?

L’élection de M. Laschet signe la fin d’un cycle d’élections perpétuelles de deux ans. L’élection à la tête de la CDU d’un meneur centriste et fermement pro-européen est une bonne nouvelle pour l’Allemagne et l’Europe. Il en est de même pour la troisième défaite de Friedrich Merz, qui avait perdu face à Angela Merkel au début de ce siècle et face à Annegret Kramp-Karrenbauer en 2019. Son ambition de faire basculer le parti vers la droite pour conquérir les électeurs de l’AfD ne devrait pas se concrétiser dans le futur bureau de la CDU, qui sera plus centriste et devrait vraisemblablement s’allier aux Verts, également centristes. M. Merz avait exclu cette possibilité sans ambiguïté. Il reste à voir si cela suffira à guérir le parti des divisions qu’il a connues ces cinq dernières années, provoquées notamment par la politique d’immigration de Mme Merkel, par la montée de l’AfD, et par le déclin continu des partis traditionnels allemands.

La victoire de M. Laschet (avec environ 53 % des votes) n’est pas vraiment décisive et n’apaisera sans doute pas les conservateurs traditionnels (Wertkonservativen) dans leur combat pour former le bureau de la CDU. M. Merz l’a lui-même démontré en annonçant, juste après la défaite de samedi, son intention de devenir le ministre des Finances de Mme Merkel, ce que cette dernière a immédiatement refusé.

Pour l’heure, Armin Laschet dispose en tout cas d’une occasion en or de faire ses preuves pour la Chancellerie post-Merkel. Les élections régionales du 14 mars lui permettront d’obtenir non pas 100 jours, mais 56 jours de grâce. Il ne reste plus qu’à « l’éternel second » de prouver qu’il a ce qu’il faut pour devenir le premier.

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