Quelle intégration européenne pour les pays baltes ?

, par Théo Boucart

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Quelle intégration européenne pour les pays baltes ?
Bâtiments hanséatiques dans la vieille ville de Riga, la capitale de la Lettonie, le seul pays pouvant éventuellement se considérer comme « balte ».

L’horizon européen comme avenir, l’horizon russe comme souvenir. On pourrait résumer la stratégie d’intégration régionale de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie avec ces deux phrases quand bien même elles peuvent être réductrices. A l’occasion du centenaire de l’indépendance de ces trois pays baltes en 2018 et de la présidence estonienne du Conseil de l’UE qui fut un succès, intéressons-nous aux choix politiques et idéologiques faits pour ancrer ces territoires en Europe « occidentale ».

Mais au fait, c’est quoi les « pays baltes » ? Nous désignons par cette expression en Europe occidentale et dans bien d’autres régions du monde trois petits pays au Nord-Est de la rive de la mer Baltique : la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie. La superficie combinée des trois pays équivaut à celle du tiers de la France métropolitaine (environ 175000 km²) mais leur population totale équivaut seulement à la moitié de l’Île-de-France (6 millions d’habitants). C’est donc un espace assez méconnu. En revanche, les pays concernés ne connaissent absolument pas l’expression « pays baltes » ! Selon un diplomate estonien en poste à Berlin dans les années 2000, les pays « baltes » n’existent tout simplement pas. [1]

Ce sont en effet trois pays culturellement très différents qui ont le « malheur » d’être petits et excentrés, telle une « péninsule de l’espace Schengen ». Ces pays voient néanmoins d’un très mauvais œil le fait qu’ils soient souvent mis dans le même sac car les seules fois dans l’Histoire où ils ont été « unis » ont été les incorporations forcées dans l’Empire russe puis dans l’URSS, quand bien même cette dernière occupation n’est pas officiellement reconnue (c’est pour cette raison que 2018 est officiellement le centenaire de leur indépendance) Tout au long de cet article, il sera montré que l’intégration multiscalaire de ces trois pays reflète leur ardente volonté d’appartenir à l’Europe de l’Ouest et de tourner le dos à la Russie, quitte à générer des tensions géopolitiques et identitaires. Si la coopération entre pays baltes est assez restreinte, leur participation à l’intégration aux niveaux baltique, européen et atlantique est très intense.

La protection des identités nationales empêche la coopération infra-balte

L’importance de l’identité nationale est essentielle pour comprendre la construction étatique des pays baltes. En effet, comme ailleurs en Europe centrale et orientale, l’idée de Nation, culturelle et linguistique, a précédé la création d’un État (contrairement à l’Europe occidentale et particulièrement à la France, où c’est l’État qui a façonné l’identité française, en allant jusqu’à réprimer vigoureusement les particularismes régionaux). Cette identité s’est de plus construite en opposition aux dominations politiques et culturelles russe et allemande au XIXe siècle et a été opprimée durant la seconde moitié du XXe siècle par les autorités soviétiques. Cela donne à l’identité nationale une force singulière. Lorsque la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie ont recouvré leur indépendance en 1990, la protection de l’identité lituanienne, lettone et estonienne était la priorité absolue. Cela a certainement empêché une collaboration renforcée entre les trois pays.

A la faible coopération infra-balte s’oppose la recherche individuelle de liens « ancestraux » avec des territoires culturellement et historiquement proches. L’Estonie cherche à rétablir des liens très forts avec la Finlande et la Suède, cherchant à être considéré comme un pays « nordique ». La Lituanie d’un autre côté cherche à rétablir des liens avec la Pologne qui existaient jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. La région « balte » apparaît donc écartelée stratégiquement. On retrouve néanmoins une sorte de coopération locale, le long des frontières. Les projets développés ont pour but de trouver des solutions aux problèmes locaux comme la pollution environnementale ou améliorer les infrastructures. Le projet le plus connu est celui de Valga-Valka, à la frontière letto-estonienne. Des projets locaux sont aussi montés le long du fleuve Šventoji, entre la Lituanie et la Lettonie.

La mer Baltique, un horizon commun et privilégié, au prix de tensions internes

Finalement, l’un des seuls points communs entre les trois pays baltes est l’importante façade maritime baltique. Cette mer quasiment fermée est à la fois excentrée par rapport aux métropoles et aux réseaux européens et au centre géographique de l’Union Européenne (comme une sorte de « Mare nostrum » du Nord de l’Europe). Un tissu dense de coopération s’est développé, dont le Conseil des États de la mer Baltique (CEMB) représente le meilleur exemple. Cette structure est très importante pour les pays baltes qui ont pu consolider leur transition démocratique et vers l’économie de marché. Il existe cependant bien d’autres organisations régionales comme l’Eurorégion baltique, le B7 (les sept plus grandes îles de la Baltique, dont deux îles estoniennes) et l’Union des villes de la Baltique (plus d’une centaine de villes concernées).

Cette volonté des gouvernements baltes, largement soutenue par l’opinion publique, de s’intégrer dans les structures ouest-européennes, n’est pas sans provoquer des frustrations chez les populations marginalisées, aux premiers rangs desquelles se trouvent les Russophones. Ils représentent environ 25% en Estonie et en Lettonie. La Lituanie est directement voisine de l’oblast de Kaliningrad, un territoire isolé et stratégique de la Russie. L’UE et la Russie cherchent à coopérer dans le cadre de la PEV mais il y a beaucoup de difficultés administratives et une méfiance réciproque entre les autorités. La coopération russo-balte est par conséquent entravée par des obstacles géopolitiques et identitaires.

L’Union européenne et l’OTAN comme deux objectifs indissociables

L’URSS a reconnu l’indépendance des trois pays baltes en septembre 1991, marquant le début de sa dissolution. Ces trois pays ont par la suite déposé leur candidature quasiment en même temps à l’UE et à l’OTAN. Dans l’esprit des dirigeants baltes, l’adhésion à ces deux organisations (qui fut effective en 2004) ne pouvait se faire séparément car l’UE représentait l’intégration économique et l’OTAN la protection militaire américaine. Ces adhésions devaient apporter une solution à la principale inquiétude des pays baltes : la possible résurgence de l’irrédentisme russe. Dans le même temps, la marginalisation des Russophones devait éviter de donner au Kremlin une trop grande influence.

Près de 14 ans après l’adhésion à l’UE, quel bilan en tirer pour les pays baltes ? La situation est assez mitigée, quoique positive malgré tout. Les trois pays font partie des membres les plus intégrés de l’UE (participant à l’espace Schengen et à la monnaie unique notamment). Néanmoins, leur volonté d’appliquer les préceptes les plus stricts du néolibéralisme dans les années 1990 a contribué à leur effondrement durant la crise financière (la Lettonie a été particulièrement touchée avec une baisse de 15% de son PIB durant la crise. Le pays a sollicité une aide financière du FMI). La faible participation aux élections européennes est en outre un signe que l’opinion publique européenne n’existe pas et que les citoyens baltes sont relativement indifférents à l’idée de démocratie européenne.

Malgré leur faible poids démographique et géopolitique, les pays baltes tentent d’influencer la direction de la PESC et de la PEV, notamment dans les relations avec la Russie. Ainsi, les pays baltes sont favorables à une intégration militaire européenne surtout depuis que Donald Trump est arrivé à la Maison Blanche. Ils ont également des liens importants avec les pays du GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan et Moldavie) pour transmettre leur expérience de transition réussie et arrimer ces pays au bloc occidental, créant un cordon sanitaire autour de la Russie.

La forte volonté d’ancrage de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie en Europe occidentale répond à deux logiques complémentaires : une logique de sécurité et de stabilité politique (via l’intégration à l’OTAN et à la PESC en cas de « menace » russe) et une logique « identitaire » (les pays baltes sont extrêmement jaloux de leurs identités nationales qui ont été opprimées par les Soviétiques et l’intégration à l’UE et à l’espace baltique souligne leur appartenance à la civilisation « ouest-européenne ». Cet aspect prend même des traits de confrontations idéologiques en marginalisant les populations russophones, ce qui n’arrange pas les relations avec la Russie). L’intégration économique est sous-jacente aux deux premières logiques (via la sécurité économique, notamment au niveau de l’approvisionnement énergétique et la volonté d’adopter l’économie de marché comme une grande valeur « occidentale »).

Notes

[1Pour un large aperçu sur les pays baltes et notamment leur transition d’après l’époque communiste, voir NIES Susanne, Les États baltes, une longue dissidence. Armand Colin, 2004

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