Quelle stratégie économique pour l’Europe post-coronavirus ?

, par Théo Boucart

Quelle stratégie économique pour l'Europe post-coronavirus ?
Ursula von der Leyen lors de la vidéo-conférence du Conseil européen, le 23 avril dernier. Crédit : Union européenne 2020, EC - Service audiovisuel

La Commission européenne doit présenter dans les prochains jours sa proposition de plan de relance pour pallier les effets économiques de la pandémie. Sa nature, comme son montant, en diront long sur la solidarité dans l’UE post-coronavirus.

Alors que l’UE, et surtout la zone euro, se remettaient tant bien que mal des conséquences de la crise financière de 2008, la récession provoquée par la pandémie de COVID-19 est une nouvelle épreuve pour la solidité économique et la solidarité européenne. La crise de la monnaie unique en particulier a montré qu’une réponse européenne ferme pouvait limiter les conséquences néfastes : le Mécanisme européen de stabilité (MES) et la politique monétaire accommodante de la Banque centrale européenne ont permis à la zone euro d’éviter une potentielle implosion. La crise du coronavirus exige une solidarité renforcée entre les États membres de l’UE et de la zone euro bien plus importante que durant la précédente crise économique. Il s’agit là d’éviter de nouveaux dérapages budgétaires incontrôlables, amenant à des politiques d’austérité mortifères pour les économies du Sud de l’Europe.

Les conclusions du Conseil européen du 23 avril n’ont cependant pas permis de connaître les détails du futur plan de relance. Les leaders européens ont emboîté le pas de Charles Michel, en soulignant la nécessité de mobiliser plus de fonds sur les prochaines années pour sauver l’économie européenne et le marché unique. Avec la proposition de la Commission, chargée d’élaborer un tel plan initialement pour le 6 mai, un nouveau chapitre de la riposte à la pandémie s’ouvre, et sera plus que déterminant pour l’avenir du projet européen.

Bouger les lignes

La crise du coronavirus a cependant permis de faire bouger quelques lignes et de bousculer quelques dogmes bien ancrés dans la pensée économique européenne. Alors que l’on croyait la rigueur budgétaire inébranlable, le Pacte de stabilité et de croissance (PSC) a été suspendu par la Commission dès le 20 mars, via le déclenchement de la « clause dérogatoire générale ». La sacro-sainte politique de concurrence a également connu quelques entorses, puisque les aides d’état pour sauver les entreprises menacées de disparition sont autorisées sans exception. L’exécutif européen a donc fait preuve de pragmatisme lors du début de la crise et c’est appréciable. Il reste à savoir néanmoins comment il compte réintroduire les principes d’austérité et de concurrence libre et non faussée après la tempête.

La BCE, la seule institution européenne réellement fédérale (et indépendante des Etats membres), a également continué à s’éloigner des dogmes monétaristes hérités de la Bundesbank allemande en lançant mi-mars un vaste plan de rachat d’actifs d’une valeur initiale de 750 milliards d’euros (plus tard porté à 1000 milliards d’euros). Christine Lagarde a ainsi annoncé qu’il n’y avait « aucune limite à l’engagement en faveur de l’euro », s’inscrivant dans les pas de son prédécesseur Mario Draghi, qui avait calmé les marchés financiers en 2012 avec la formule « within our mandate, the ECB is ready to do whatever it takes to preserve the euro. And believe me, it will be enough ». Si la riposte financière de la BCE n’est pas aussi importante que le programme d’assouplissement quantitatif décidé en 2015, celle-ci a permis de dissuader les spéculateurs d’attaquer les dettes de pays fragilisés, comme l’Espagne et surtout l’Italie.

En à peine deux mois de crise, l’UE a déjà revu nombre de préceptes de sa politique économique (monétaire et budgétaire). La violence du choc inaugural rendait cette remise en question essentielle. Alors que commence le mois de mai, il faut maintenant se pencher sur « l’après », la riposte face à des mois, voire des années de récession.

Statu quo / réelle solidarité inter-étatique

Les observateurs des arcanes européennes (dont notre journal, à sa bien modeste échelle) ont toutefois déjà tiré quelques premières conclusions sur la pandémie. Celle-ci révèle un fossé idéologique toujours profond entre les partisans d’une solidarité économique européenne sensiblement renforcée et ceux qui y sont réticents.

De premières lignes de fractures sont apparues (ou sont réapparues plutôt) dès le Conseil européen du 26 mars, à l’issue duquel le premier ministre portugais Antonio Costa a exprimé toute son animosité à l’égard de son homologue néerlandais Mark Rutte, en vilipendant sa « mesquinerie récurrente ». A ce moment-là, les coronabonds, la mutualisation au niveau de la zone euro des dettes provoquées par les dépenses liées au coronavirus, cristallisaient déjà les tensions entre le Nord de l’Europe (surtout les Pays-Bas et l’Allemagne), toujours aussi rétif à tout ce qui ressemble de près ou de loin à une mutualisation transnationale des dettes, et le Sud de l’Europe, France en tête, héraut d’une telle mesure. A l’heure actuelle, le débat autour d’émission commune d’obligations n’est toujours pas tranché.

Le compromis arraché de haute lutte par les ministres de l’Eurogroupe début avril est également une synthèse des vues divergentes entre protagonistes de la zone euro. Alors que la France et l’Europe méditerranéenne voulaient une mutualisation des dettes, l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Europe nordique sollicitaient l’utilisation du MES. Finalement, celui-ci sera mobilisé à hauteur de 240 milliards d’euros, mais sans condition de réformes structurelles. 300 autres milliards seront fournis par la Banque européenne d’investissement (BEI) et le Plan SURE sur le chômage partiel. Ces mesures seront opérationnelles le 1er juin.

Enfin, le plan de relance de la Commission fait encore l’objet de nombreuses spéculations, preuve que personne ne sait vraiment à quoi la proposition de l’exécutif européen ressemblera. Les chiffres avancés divergent : le ministre de l’économie Bruno Le Maire a d’abord évoqué 500 milliards, tandis que la Commission européenne se dirigerait plus vers un plan de 1500 à 2000 milliards d’euros, soit « 10% du PIB de l’UE », selon les dires du commissaire Thierry Breton. Selon son collègue Paolo Gentiloni, ce plan pourrait être prêt pour « mi-septembre ». La nature du plan n’est pas non plus très claire : si celui-ci devrait être garanti par budget européen 2021-2027, comment les fonds pourraient-ils être levés ? Par effet de levier (en attirant des fonds privés avec des garanties publiques, comme le Plan Juncker l’avait fait entre 2015 et 2020) ? Ou bien par émission de « bonds de relance » mutualisés ?

C’est donc au moins un double clivage qui se dessine sur la stratégie à adopter : un clivage géographique entre Europe du Nord et du Sud, et un clivage idéologique qui recoupe largement le premier, entre partisans d’une relance économique via des instruments économiques conventionnels et partisans d’innovations dans la solidarité européenne.

Un combat de longue haleine

Une dernière question soulevée par la crise du coronavirus et la riposte économique de l’UE concerne la redistribution. Si les plans européens doivent profiter à tous les pays, surtout ceux qui ne peuvent pas se permettre de mobiliser des plans nationaux conséquents, une union de transferts pourrait-elle, à terme, garantir la pérennité de la zone euro ?

Le modèle des fonds structurels est intéressant car il est censé encourager la convergence à long terme des économies européennes. Dans le cas actuel, il s’agirait d’aller plus vite en faisant en sorte que les territoires européens les plus touchés par le COVID-19 soient aidés en priorité. D’où la nécessité d’adopter une échelle transeuropéenne dans la compréhension de la pandémie, en lieu et place d’une logique purement intergouvernementale.

Une telle idée est pourtant loin de faire l’unanimité dans les pays dits « frugaux », Allemagne en tête. Il serait en effet suicidaire, politiquement, d’expliquer aux opinions publiques des pays du Nord qu’elles pourraient aider financièrement les sociétés du Sud, structurellement plus faibles. Pourtant, de tels transferts existent bien au niveau national, comme en Italie ou en Allemagne, sans que personne (ou presque) y trouve à redire quoique ce soit. C’est à ce moment-là que les identités nationales et les structures étatiques viennent compléter la pure logique économique. Alors, pour assurer la pérennité de l’économie européenne, un état fédéral et une identité commune semble nécessaires. Une gageure à l’heure actuelle, qui nécessite un combat de longue haleine La crise du coronavirus pourrait-elle être les prémisses de tels changements ?

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