L’Allemagne, depuis l’invasion de l’Ukraine, ambitionne de devenir la première puissance conventionnelle d’Europe, mais importe massivement hors du continent. Ce réarmement historique interroge la souveraineté européenne.
Une renaissance industrielle ?
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la puissance militaire allemande a été profondément marquée par le « Nie wieder » (« Plus jamais »). La Bundeswehr, armée allemande créée en 1955, était avant tout conçue comme défensive, intégrée à l’OTAN et soumise à un contrôle parlementaire strict. Après la Guerre froide, les effectifs ont été réduits et le budget de la défense abaissé : cette retenue militaire est alors devenue, pendant plusieurs décennies, l’un des marqueurs de la politique étrangère allemande.
Ce dogme a cependant volé en éclats avec le « Zeitenwende » (« changement d’époque ») déclaré par Olaf Scholz en 2022, trois jours après le début de l’invasion de l’Ukraine. Le budget allemand de la défense atteint à présent 108 milliards d’euros, soit près du double de celui de la France, jusqu’ici première puissance militaire de l’Union. Un montant spectaculaire qui vient rattraper des années de sous-investissement.
Berlin est devenu l’un des premiers investisseurs en armement du continent européen, et c’est une dynamique qui paraît bénéficier en premier lieu à l’industrie allemande et à ses grands groupes : Rheinmetall multiplie la construction de nouvelles usines de munitions, KNDS ouvre de nouvelles lignes d’assemblage pour son char Leopard 2A8, et Diehl accroît la production de systèmes de défense antiaérienne IRIS-T. L’Allemagne se hisse désormais à la quatrième place des plus gros exportateurs d’armes du monde, et son industrie de défense connaît une véritable renaissance. Du moins, pour les filières que Berlin choisit de soutenir.
La rançon de l’importation
En effet, pour de nombreux secteurs stratégiques, que ce soit pour les domaines aérien ou maritime, pour le transport lourd ou encore pour les missiles, l’Allemagne importe massivement de l’étranger. Non pas auprès de partenaires européens, mais des États-Unis ou d’Israël : 10 milliards d’euros de systèmes de combat américains pour les futures frégates allemandes, 7 milliards pour des hélicoptères lourds Boeing, 4 milliards pour le système antiaérien israélo-américain Arrow 3. Au total, entre 2021 et 2025, alors que les importations allemandes en armement ont augmenté de 914 % par rapport à la période 2016-2020, ce sont 92 % de ces équipements importés d’origine américaine ou israélienne, selon l’Institut suédois SIPRI. Ces chiffres sous-estiment même la réalité, ne prenant en compte que les armements déjà livrés, alors que l’essentiel des contrats américains signés n’a pas encore été honoré.
Le coût de telles importations ne se mesure pas au seul montant financier du contrat, mais s’estime aussi à travers la dépendance qu’il crée. Un avion ou une frégate a une durée de vie de plus de trente ans, et nécessite régulièrement des maintenances et des mises à niveau technologiques. L’Allemagne se contraint ainsi elle-même à acheter des armements américains et israéliens pour encore des décennies, ne serait-ce que pour les pièces de rechange et les munitions. La dépendance économique devient alors stratégique : en important son équipement auprès de deux pays fournisseurs quasi exclusifs, dont les intérêts sont très souvent alignés, voire communs, l’Allemagne fait dépendre son armée du maintien de bonnes relations avec des puissances étrangères et prend le risque, en cas de désaccord majeur, que celle-ci devienne en partie inopérante, par cessation d’approvisionnement.
Ces choix interrogent la souveraineté de l’Europe elle-même. Les matériels et les technologies de défense d’origine américaine relèvent de l’ITAR (International Traffic in Arms Regulations), c’est-à-dire de la réglementation américaine sur les exportations d’armement. Dès lors, un équipement européen qui intègre un composant américain soumis à ce contrôle ne peut être vendu à un pays tiers sans l’aval de Washington. Autrement dit, plus l’industrie européenne “s’américanise”, plus les États-Unis disposent d’un droit de regard sur ses exportations.
Une dépendance choisie ?
Si l’Allemagne importe autant des États-Unis et d’Israël, il faut reconnaître qu’elle n’a pas toujours eu le choix. Pour certains secteurs stratégiques, tels les systèmes de défense à haute altitude, l’offre européenne demeure limitée, voire inexistante, faute parfois de demande. L’Union européenne ne manque pourtant pas d’industrie efficace, mais de capacité à mener des programmes communs. Les nombreux différends, qu’ils soient entre États ou entre grands groupes industriels, compromettent l’achèvement de projets européens, comme l’illustre l’ abandon en juin 2026 de l’avion de combat franco-germano-espagnol SCAF. Pour d’autres projets aboutis, tels que l’Eurofighter, les désaccords alimentent des retards récurrents, et, face à des besoins opérationnels immédiats, Berlin a privilégié la rapidité et la sécurité des livraisons de ses partenaires historiques, au risque d’affaiblir la souveraineté industrialo-militaire de l’Union.
L’offre européenne existe pourtant dans nombre de secteurs, à travers les industries nationales des États membres : la France, notamment, est le deuxième exportateur d’armes au monde sur la période 2021-2025. Le rare recours de Berlin à des fournisseurs européens, autres qu’allemands, s’explique par sa doctrine même. Depuis la Guerre froide, l’achat d’équipements américains répond pour la Bundeswehr à une double logique : une interopérabilité optimale au sein de l’OTAN et une proximité avec Washington, censée garantir son engagement sur le continent.
Les 35 avions F-35A commandés par l’Allemagne en 2022, pour 8,3 milliards d’euros, en sont l’illustration : ces appareils ont pour principale vocation d’emporter, dans le cadre du partage nucléaire de l’OTAN, des bombes américaines B61. Si l’Allemagne n’a pas opté pour des avions européens, notamment le Rafale français ou même l’Eurofighter, qu’elle coproduit, c’est parce que ces missions exigent un appareil certifié par Washington, et qu’à ce jour, le seul appareil non américain habilité est le Tornado, précisément celui que les F-35 viennent remplacer. En prenant part à cette mission, l’Allemagne s’est donc elle-même contrainte à devenir importatrice d’avions américains, pour transporter des bombes dont l’emploi demeure par ailleurs soumis à une décision prise outre-Atlantique.
Un réarmement sans l’Europe
L’Allemagne reconstruit aujourd’hui sa puissance militaire, mais pas son autonomie. En achetant hors du Vieux continent les équipements qu’elle ne produit pas sur son sol, elle prive ses partenaires européens de ce qui aurait pu être leur plus gros client, tout en accroissant sa dépendance envers des fournisseurs étrangers.
Des instruments existent pourtant. Le programme SAFE (Security Action For Europe), adopté par l’Union européenne le 27 mai 2025, réserve 150 milliards d’euros de prêts pour l’achat d’équipements dont la valeur est au moins à 65 % européenne. Dix-neuf États y ont adhéré, parmi lesquels l’Allemagne ne figure pas : elle emprunte moins cher seule. La préférence européenne ne s’applique aujourd’hui qu’aux achats financés par l’Union, et le premier budget militaire, lui, s’en passe.
Tant qu’aucune obligation stricte ne sera mise en place dans des domaines aussi stratégiques que l’armement, l’autonomie de l’Europe restera suspendue à des décisions nationales, et ses capacités à des fournisseurs qu’elle ne contrôle pas.
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