Le 6 septembre 2026, un scrutin régional allemand a rappelé que le fédéralisme peut, par un seul portefeuille, l’école, transformer une élection locale en question européenne.

Un basculement électoral historique

Le 6 septembre 2026, les élections régionales en Saxe-Anhalt ont bouleversé le paysage politique allemand : avec 43,8 % des voix, l’AfD devient la première force politique du Land et remporte 39 des 83 sièges, à trois sièges seulement de la majorité absolue. Les services de protection de la Constitution du Land classent la section locale du parti comme « manifestement d’extrême droite », une qualification rapportée notamment par le magazine Der Spiegel et par l’Agence fédérale pour l’éducation politique (bpb). Ce résultat n’est pas un accident isolé : il est le symptôme le plus net, à ce jour, d’une dynamique électorale qui gagne du terrain dans plusieurs Länder de l’Est allemand depuis des années.

Berlin et l’Europe retiennent leur souffle

La portée du scrutin dépasse largement la capitale du Land de Saxe-Anhalt, Magdebourg. Le chancelier fédéral Friedrich Merz s’est dit « choqué » par le résultat, tout en maintenant le cap sur ses réformes, signe que le gouvernement fédéral entend traiter ce vote comme un avertissement plutôt que comme un motif de révision politique. Le président du SPD et vice-chancelier, Lars Klingbeil, est allé plus loin en qualifiant le résultat de « tournant » et en écartant toute coalition avec l’AfD. Cette fermeté verbale contraste avec la réalité arithmétique de la Bundesrat (chambre haute en Allemagne), où un Land dirigé ou influencé par l’AfD pourrait retarder ou bloquer des lois fédérales. La Chancellerie fédérale a d’ailleurs rappelé le principe de « loyauté fédérale », précisant qu’elle exigerait le respect de la Loi fondamentale si un gouvernement régional venait outrepasser ses compétences constitutionnelles. À l’étranger, les réactions ont suivi la même ligne de fracture qui traverse aujourd’hui l’Europe : le ministre français des Finances Roland Lescure a évoqué un « signal très, très inquiétant » face à une vague populiste mondiale, tandis que le vice-Premier ministre italien Matteo Salvini a publiquement félicité l’AfD. Un même résultat électoral, lu comme une alarme à Paris et comme une victoire à Rome : c’est précisément cette lecture divergente qui fait de la Saxe-Anhalt un cas test pour l’ensemble de l’Union.

L’école, terrain d’affrontement idéologique

C’est cependant sur un terrain plus discret que se joue l’enjeu le plus durable : l’éducation, compétence exclusive des Länder en Allemagne. Selon Tagesschau.de, la chaîne publique ARD, l’AfD revendique dans son programme électoral, sous le slogan « L’éducation obligatoire plutôt que la scolarité obligatoire », le droit de choisir librement entre scolarisation classique et instruction à domicile ; les enfants instruits à domicile devant seulement passer des examens centralisés tous les six mois, une remise en cause frontale du principe, unique en Europe, de l’obligation scolaire allemande. La chaîne suisse SRF rapporte, de son côté, que le parti souhaite recentrer l’enseignement de l’histoire sur l’Empire allemand (1813-1871) et réduire la place accordée à la réflexion sur le nazisme, une orientation que confirme la lecture du projet de programme gouvernemental de l’AfD pour la Saxe-Anhalt, publié sur le site du parti.

Ce même document précise, dans son chapitre consacré à la famille, une volonté de mettre fin à ce qu’il nomme la « sexualisation précoce ». Concrètement, cela signifie l’arrêt des campagnes et programmes publics sensibilisant les jeunes enfants à la diversité sexuelle et de genre, l’éducation sexuelle devant relever de la seule responsabilité des parents. Le chapitre consacré à l’éducation propose par ailleurs la création de classes séparées pour les enfants réfugiés. Ces orientations ne sont pas seulement programmatiques : la documentation officielle du Parlement régional de Saxe-Anhalt indique que le groupe parlementaire AfD a déjà tenté, à plusieurs reprises et sans succès, de retirer le financement régional au programme « École sans racisme — École avec courage », qu’il juge politiquement partial ; tous les autres groupes parlementaires ont rejeté cette accusation.

Le fil qui relie ces trois chantiers (histoire, éducation sexuelle, lutte contre le racisme) est le même : redéfinir, dès la salle de classe, ce que la société considère comme un savoir légitime et une mémoire nationale acceptable.

Pourquoi un Land peut ébranler l’Union

Cette bataille scolaire n’aurait qu’une portée régionale si l’Allemagne n’était pas un État fédéral où les Länder disposent de compétences étendues : programmes scolaires, types d’établissements, formation des enseignants, police régionale, certains aspects de la politique d’intégration, et, via le Bundesrat, un droit de regard sur la législation fédérale. Un Land durablement gouverné ou influencé par l’AfD ne resterait donc pas cantonné à ses frontières administratives, il pèserait sur l’agenda national, sauf intervention de l’État fédéral au nom du principe de loyauté fédérale dès qu’un Land excéderait ses marges de manœuvre constitutionnelles. C’est cette mécanique institutionnelle, plus que le score électoral lui-même, qui explique pourquoi Bruxelles suit le dossier de si près : l’éducation à la démocratie et à la mémoire historique n’est pas un sujet parmi d’autres pour l’Union européenne, elle est l’un des socles sur lesquels le projet européen a été construit après 1945.

Une bataille locale, un enjeu continental

La victoire électorale de l’AfD en Saxe-Anhalt n’est donc pas qu’un événement politique allemand : c’est un signal qui, en partant d’un Land, remonte jusqu’à Berlin et jusqu’à Bruxelles, précisément parce qu’il touche à l’école : c’est-à-dire à la manière dont une société transmet son histoire, ses valeurs et son rapport à la diversité. Si l’AfD parvenait à mettre en œuvre ses projets éducatifs dans un Land allemand, l’onde de choc ne s’arrêterait pas aux frontières régionales : elle interrogerait les fondements mêmes sur lesquels repose la construction européenne.