Staffan I. Lindberg, directeur de l’institut V-DEM : “Le recul de la démocratie est une tendance mondiale qui s’intensifie dangereusement”.

L’interview mensuelle

, par Maya Jankovic, Paul Gelabert Y Nuez

Staffan I. Lindberg, directeur de l'institut V-DEM : “Le recul de la démocratie est une tendance mondiale qui s'intensifie dangereusement”.
Staffan I. Lindberg est le fondateur et directeur de l’institut V-DEM

Du 5 au 7 novembre s’est tenu le forum mondial de la démocratie au Conseil de l’Europe à Strasbourg. Cet évènement avait pour objectif de permettre aux décideurs politiques et activistes de débattre de solutions face aux défis posés à nos démocraties. C’est dans ce contexte que le Taurillon a rencontré Staffan I. Lindberg, président de l’Institut Varieties of Democracy (V-DEM) fondé en 2014. Cet institut à pour objectif de collecter des bases de données afin de définir et mesurer les indicateurs démocratiques et ses évolutions sur tous les continents. Chaque année, V-DEM fournit un rapport qui relate l’état de la démocratie en comparaison avec les années précédentes. Le rapport 2025 de l’Institut V-DEM tire la sonnette d’alarme sur le recul de la démocratie à l’échelle mondiale.

Le Taurillon : Pour commencer, pouvez-vous nous présenter brièvement V-Dem et expliquer ce que vous y faites ?

Staffan l. Lindberg : Je suis professeur de sciences politiques et directeur de l’Institut Varieties of Democracy. C’est un projet international d’une grande ampleur entièrement dédié à la mesure de la démocratie. Nous collaborons avec plus de 4 200 chercheurs et experts issus de plus de 180 pays. Ensemble, nous rassemblons plus de 31 millions de données portant sur la démocratie, le système judiciaire, les élections, les partis politiques, la société civile ou encore les médias. Nous couvrons pratiquement tous les pays du monde, depuis 1900 jusqu’à aujourd’hui. Nous voulons comprendre et faire comprendre comment la démocratie évolue dans le temps et selon les contextes. Grâce à toutes ces données, avec ma collègue Anna Lührmann, nous publions chaque année depuis 2017 un rapport sur l’état et les actualités de la démocratie.

Le Taurillon : Comment définissez-vous la démocratie que vous tentez de mesurer au sein de l’Institut V-Dem ?

Staffan l. Lindberg : Chez V-Dem, nous travaillons avec cinq indices de démocratie différents. L’Institut s’appelle Varieties of Democracy justement parce que nous partons du principe qu’il n’existe pas une seule forme de démocratie. Les pays peuvent être démocratiques de bien des manières. Par contre, il est vrai qu’il y a un socle commun à toutes ces variétés, que nous appelons le “noyau de démocratie électorale”. Il repose sur cinq éléments fondamentaux : d’abord, des élections libres, équitables et régulières ; ensuite, le suffrage universel ; la libre compétition entre les partis ; la liberté d’expression et des médias pour que les citoyens puissent s’informer de manière fiable ; et enfin, la liberté d’association, c’est-à-dire le droit de créer des organisations, des syndicats, des associations étudiantes ou autres pour défendre ses idées, même entre deux élections.

C’est ensuite à partir de ce noyau qu’on va aussi mesurer si le pays étudié est une “démocratie libérale”. C’est le dernier élément que j’ajouterai à la liste des cinq éléments essentiels dans un véritable État de droit, la protection des libertés civiles, et surtout, l’existence de contre-pouvoirs solides. Donc un parlement capable de contrôler le gouvernement, une justice indépendante, un médiateur… Toutes ces institutions garantissent que le pouvoir est exercé dans le cadre de la loi.

Le Taurillon : Dans le rapport de cette année, vous indiquez que 45 pays connaissent un processus d’autocratisation, contre seulement 12 il y a vingt ans. Comment expliquez-vous cette évolution ?

Staffan l. Lindberg : C’est une tendance mondiale qui s’est installée depuis environ un quart de siècle, et qui s’intensifie. Il est vrai que chaque pays a ses propres raisons, mais si l’on regarde à l’échelle globale, on peut identifier cinq grands facteurs communs.

Le premier est la Chine. Après la chute du mur de Berlin et la fin de la Guerre froide, la démocratie s’est énormément étendue : Europe de l’Est, Afrique, Asie… C’était une période d’espoir pour nous les jeunes générations de l’époque. Mais la Chine l’a perçu comme une menace et a mis en place une stratégie à long terme qui vise à renforcer son influence mondiale, en cherchant à affaiblir les démocraties partout où elle le peut.

Le deuxième facteur est la Russie de Vladimir Poutine. Depuis la fin des années 1990, la Russie exerce une influence importante sur ses voisins ainsi que sur d’autres pays. Elle a aussi eu une grande influence sur les financements de partis d’extrême droite, les campagnes de désinformation ou encore les interventions dans les élections américaines ou européennes.

Le troisième facteur est l’Arabie Saoudite, qui, depuis les années 1980, a diffusé une interprétation très rigoriste de l’islam : le salafisme, incompatible avec la démocratie et les droits humains.

Le quatrième facteur est la montée du nationalisme et de l’extrême droite dans le monde entier et surtout en Europe et aux États-Unis. On retrouve des discours autoritaires ou hostiles au pluralisme. De mon point de vue, on peut même aller jusqu’à comparer ces discours d’aujourd’hui avec ceux des années 1930. C’est très préoccupant.

Et pour moi le dernier facteur, et l’un des plus important à mes yeux, c’ est la désinformation. L’usage massif d’internet et des réseaux sociaux a permis une diffusion sans contrôle de fausses informations, de théories du complot et de propagande anti-démocratique. Cela mine la confiance des citoyens dans les institutions et fait croître le soutien aux mouvements autoritaires.

Le Taurillon : Comment V-Dem s’assure-t-il que ces données sont fiables, surtout dans des contextes autoritaires où la désinformation et le contrôle des médias persistent ?

Staffan l.Lindberg : V-Dem s’appuie sur une méthodologie très rigoureuse. Pour chaque pays, on recueille plus de 500 indicateurs différents : liberté des médias, indépendance du système judiciaire, intégrité électorale, harcèlement des journalistes et ainsi de suite.

Ces données viennent d’un minimum de cinq experts indépendants par pays, dont au moins trois qui y vivent et y travaillent. Les autres peuvent venir de l’extérieur, mais doivent le connaître en profondeur. Ce sont souvent des universitaires qui publient régulièrement sur la démocratie, les médias ou la société civile dans leur région.

Et pour assurer la cohérence, on utilise les mêmes critères à travers le temps, ce qui permet des comparaisons fiables. Par exemple, si aujourd’hui les journalistes sont plus intimidés ou censurés qu’ils ne l’étaient dans les années 2000, on peut objectivement conclure à une régression de la liberté des médias.

Ces experts répondent à un questionnaire détaillé, identique pour tous les pays, et nous on croise leurs réponses. Les résultats ne reposent pas sur mon opinion ou celle de mon équipe, bien au contraire même. C’est une procédure scientifique, collective et rigoureuse.

Le Taurillon : Parlons du populisme. Est-ce, selon vous, une menace pour la démocratie ?

Staffan l. Lindberg : De mon point de vue pas forcément et lier le populisme directement au danger c’est un peu raccourcir. Le populisme n’est pas en soi un danger. Dans nos recherches, on a constaté qu’à peu près la moitié des partis populistes arrivés au pouvoir n’ont pas porté atteinte à la démocratie. Ils n’ont fait que mettre en œuvre leurs politiques, sans vraiment remettre en cause les institutions en elles-mêmes. Par contre, c’est vrai qu’il faut aussi parler de l’autre moitié. C’est factuel de dire qu’elle a contribué à son affaiblissement. Pour savoir si le populisme est un danger, il faut analyser le degré d’anti-pluralisme. Un populisme devient dangereux lorsque les dirigeants prétendent être la seule voix légitime du peuple, qu’ils parlent au nom du “vrai peuple” en excluant les autres. Quand un leader dit : “Nous représentons le peuple, et ceux qui ne sont pas avec nous sont contre la nation”, c’est alors qu’on franchit une ligne rouge et on peut dire que le danger est grand pour la démocratie.

C’est ce qu’on a d’ailleurs vu avec Orbán, Erdoğan, Modi ou Trump : un discours qui diabolise les opposants, accuse les médias d’être “les ennemis du peuple”, et légitime toute critique. Ce n’est plus du populisme démocratique, c’est une vraie dérive autoritaire et c’est on ne peut plus grave.

Le Taurillon : Donc, il n’existe pas un seul type de populisme ?

Staffan l. Lindberg : Je ne sais pas si on peut parler de type de populisme, mais oui pour moi il y a plusieurs degrés et c’est dans le degré qu’on fera la différence. Certains populismes, surtout à gauche, ont un caractère plus pluraliste. Par exemple, les partis sociaux-démocrates ou écologistes peuvent utiliser un discours populiste, en disant qu’ils défendent “le peuple” contre “les élites économiques”, mais sans exclure les autres composantes de la société.

On peut même aller jusqu’à dire que ce type de populisme peut être une force pour la démocratie, en redonnant la parole à la population. Par contre, le populisme d’extrême droite repose sur une idée exclusive du peuple où seuls certains ont le droit d’appartenir à la communauté nationale. C’est là que le danger commence, et qu’il faut vraiment tirer la sonnette d’alarme. C’est aussi pour ça que V-DEM existe. On a aussi un rôle d’alerte.

Le Taurillon : Vous avez décrit une régression démocratique mondiale. Pensez-vous que cela puisse s’inverser un jour ?

Staffan l. Lindberg : Pour être honnête, je ne vois pas dans nos données aujourd’hui un ralentissement de cette vague d’autocratisation. C’est même tout le contraire, elle s’accélère.

Si on observe l’histoire, la démocratie a toujours progressé et reculé par vagues. Depuis 1900 nous avons pu observer deux vagues d’autocratisation suivies de deux vagues de démocratisation. La première était lors de la Première Guerre mondiale. Ensuite, on a vu une deuxième vague d’idées autocratiques durant et après la Seconde Guerre mondiale, suivie par une vague de démocratisation après la guerre jusqu’à la fin de la guerre froide. Actuellement, nous sommes à la troisième vague d’autocratisation. De plus, chaque vague semble monter plus haut que la précédente.

Si on tient compte de ce schéma, alors c’est vrai, cette phase d’idéologie autoritaire finira probablement par s’essouffler et laisser place à une nouvelle vague démocratique. Mais rien n’est certain. L’avenir dépendra de la capacité des nouvelles générations à défendre et à réinventer la démocratie. A vous de jouer les jeunes !

Le Taurillon : D’un point de vue européen, pensez-vous que l’Union européenne fonctionne de manière démocratique ?

Staffan l. Lindberg : Je dirais que l’Union européenne est un projet en construction, à mi-chemin d’une fédération. Les institutions européennes, la Commission, le Parlement, le Conseil reposent sur des principes démocratiques, même si c’est vrai que du point de vue du citoyen qui ne les a pas étudiées, elles sont complexes.

La plupart des États membres sont démocratiques, à l’exception de la Hongrie évidemment, et cela influence naturellement le fonctionnement de l’Union. Ce n’est pas un système parfait, mais c’est pour moi une démocratie en évolution, qui cherche encore son équilibre entre le niveau national et le niveau européen. Tout n’est pas parfait, mais comme toujours, on peut s’améliorer.

Le Taurillon : Enfin, pour apporter une note d’espoir, dans le rapport est indiquée une hausse des mobilisations citoyennes face à la recrudescence des régimes antidémocratiques. Que pensez-vous que les citoyens peuvent faire de plus pour lutter contre les régimes autoritaires ?

Staffan l. Lindberg : Comme vous l’avez dit, la mobilisation c’est la clé. Il faut s’engager dans des associations qui se battent pour les valeurs démocratiques ! Il faut aussi s’informer sur le fonctionnement des réseaux sociaux, car on le sait, les algorithmes sont faits pour mettre en avant les contenus les plus extrêmes et polarisant. Depuis l’émergence de l’intelligence artificielle, les pays antidémocratiques poussent encore plus ce contenu pour que leurs régimes perdurent. S’éduquer est essentiel, s’informer est essentiel. La mobilisation représente déjà un grand pas pour la démocratie.

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