Traite des esclaves et Europe : récit d’une mémoire tumultueuse

, par Thomas Alvarez

Traite des esclaves et Europe : récit d'une mémoire tumultueuse
Salle de l’Assemblée générale des Nations Unies au siège de l’ONU, à New York (État de New York) Source : Wikipedia (CC BY 3.0)

Ce mercredi 25 mars, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU) a adopté une résolution proclamant la traite transatlantique des Africains comme « crime le plus grave contre l’humanité ». Porté par le président du Ghana, le texte met à nouveau à jour les vives tensions mémorielles qui subsistent entre les pays occidentaux et les anciennes colonies africaines. Décryptage.

Résolution de l’ONU : une décision historique

Tête de file de l’Union africaine sur la question des réparations liées à la traite transatlantique, le président ghanéen John Dramani Mahama a salué, devant l’Assemblée générale de l’ONU, un moment « historique », appelant à la « vérité » et à une « justice réparatrice ». La résolution, non contraignante, a été adoptée par 123 États, contre trois (États-Unis, Israël et Argentine) et 52 abstentions (dont le Royaume-Uni et les États membres de l’Union européenne). Le texte invite notamment les États colonisateurs à présenter des excuses formelles, à envisager des compensations pour les descendants des victimes et à renforcer les politiques de lutte contre le racisme.

Au-delà de sa portée historique, le texte ravive les tensions mémorielles entre les anciens colons et les anciennes colonies. Les pays européens se sont abstenus, mettant en garde contre une possible « mise en concurrence » des tragédies historiques. Les États-Unis jugent la résolution « hautement problématique » et refusent une reconnaissance d’un droit à réparation pour des faits qui n’étaient pas illégaux à l’époque. Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, a de son côté dénoncé « les blessures profondes » laissées par cet « ordre mondial pervers », appelant à « la vérité, la justice et la réparation ».

Des traces indélébiles sur les relations internationales modernes

Car c’est bien l’enjeu de cette résolution : assainir les relations actuelles entre les pays occidentaux coupables de la colonisation et les anciennes colonies, en réparant les crimes de la colonisation.

Selon les estimations de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), entre 15 et 20 millions d’Africains ont été déportés vers les Amériques et les Caraïbes entre le XVe et le XIXe siècles. Par ailleurs, l’ONU estime que deux millions d’esclaves ont perdu la vie lors du « Passage du milieu », c’est-à-dire la traversée de l’océan Atlantique.

Amnesty International rappelle que les empires coloniaux bâtis par les puissances européennes entre les XVe et XXe siècles se sont étendus sur près de 80 % de la surface du globe. En d’autres termes, les deux tiers des États membres des Nations Unies (soit environ 127 pays sur 193) ont été soumis à un moment de leur histoire à la domination coloniale européenne. Privation de l’autodétermination, confiscation des terres aux peuples autochtones, imposition de frontières coloniales, pillage de ressources naturelles, exploitation par le travail de peuples réduits en esclavage, destruction des langues et des savoirs locaux. Les violences de la colonisation sont nombreuses et continuent de produire leurs effets sur les relations internationales.

Certains pays continuent de souffrir des conséquences de la colonisation. Par exemple, Haïti a connu des retards de développement importants en raison d’une « dette d’indépendance » imposée par la France en 1825 sous la menace d’un déploiement militaire. En 2025, à l’occasion du 200e anniversaire de l’imposition de cette dette, des militants haïtiens et des organisations internationales ont appelé la France à fournir des réparations et à reconnaître le préjudice causé par le colonialisme.

Par ailleurs, de nombreuses guerres post-coloniales ont éclaté en raison de tensions transfrontalières entre pays décolonisés. Ces frontières, souvent tracées par les anciens colons, font peu de cas des réalités d’implantation des populations autochtones. D’ailleurs, de nombreux colons ont volontairement établi des frontières visant à briser l’implantation territoriale de certains groupes ethnoculturels, afin de les rendre moins puissants et faciliter leur asservissement. L’exemple le plus marquant est le conflit persistant entre l’Inde et le Pakistan au sujet du Cachemire. En effet, quand les Britanniques quittent la région en 1947, ils décident de diviser le territoire en deux États, l’un à majorité hindoue et l’autre à majorité musulmane. Mais la frontière dite “Ligne Radcliffe” tracée à l’époque a été établie très rapidement et sans connaissance fine des réalités locales, créant ainsi un territoire du Cachemire avec une population mixte et un prince dirigeant qui hésitait entre l’Inde et le Pakistan. Cette tension perdure aujourd’hui, puisque les deux États continuent de revendiquer chacun leur souveraineté sur la région.

L’attitude de l’Europe face à cet héritage mémoriel

L’abstention des États européens sur le vote de la résolution portée par le Ghana à l’ONU est révélatrice du malaise des anciennes puissances coloniales face aux réclamations des anciens colonisés. Et ce n’est pas nouveau. Déjà en 2022, le Royaume-Uni avait voté contre une résolution des Nations Unies demandant aux anciens États colons de fournir des réparations pour les préjudices passés. Les autorités britanniques avaient affirmé que « les dispositions de cette résolution, en vertu desquelles les États ont l’obligation d’offrir des réparations pour la traite des esclaves et le colonialisme, qui ont causé beaucoup de souffrance à bon nombre de personnes, mais qui ne constituaient pas, à l’époque, des violations du droit international ». Un argument réitéré cette semaine par les États-Unis sur le même sujet.

L’enjeu est donc évidemment juridique. Les directives des Nations Unies sur le sujet, adoptées en 2005, mettent en avant cinq formes de réparation en cas de violations du droit international des droits de l’Homme et du droit international humanitaire : la restitution, c’est-à-dire rétablir les victimes dans la situation qui existait avant que les préjudices ne surviennent (restauration de liberté, retour sur le lieu de résidence, restitution des biens accaparés, etc.) ; l’indemnisation, c’est-à-dire un règlement financier ou une aide matérielle, en plus de tout préjudice évaluable économiquement ; la réadaptation, c’est-à-dire des mesures cherchant à restaurer le bien-être des victimes (soutien psychologique, aide juridique, etc.) ; la satisfaction, c’est-à-dire des mesures non financières pour reconnaître le préjudice subi (décisions judiciaires, excuses officielles, reconnaissance de responsabilité publique, commémorations, etc.) ; les garanties de non-répétition, c’est-à-dire des mesures visant à prévenir de futures violations (réformes institutionnelles et législatives, politiques de lutte contre les discriminations, etc.).

Il est important de préciser que le devoir de réparation émerge indépendamment de l’existence d’un jugement concluant qu’un fait illicite constitue un crime international. Les directives des Nations Unies s’appliquent dès lors que des violations flagrantes des droits humains sont commises, comme des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité.

Plusieurs pays européens ont présenté des excuses officielles, sans pour autant envisager de réparation financière. Par exemple, en 2021, le gouvernement allemand a présenté des excuses formelles pour ce qu’il a reconnu comme le génocide de l’ère coloniale en Namibie, tout en précisant qu’il s’agit d’une responsabilité historique et morale, et non une responsabilité juridique. Des mouvements similaires ont été constatés aux Pays-Bas en 2022 et au Royaume-Uni en 2024. Pour mémoire, en 2001, la France est le premier pays au monde à adopter une loi tendant à reconnaître la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, sans pour autant ouvrir la voie à d’éventuelles réparations.

Une question fondamentale est également celle de la restitution des biens accaparés par les puissances coloniales. Par exemple, une tension persiste entre le Nigeria et le Royaume-Uni au sujet des « bronzes » du royaume du Bénin (actuel Nigeria). Lors d’une expédition punitive menée en 1897, les troupes britanniques ont pillé des milliers d’objets (œuvres d’art, sculptures, plaques, etc.), dont une partie est aujourd’hui exposée au British Museum et dans d’autres musées européens. Le Nigeria réclame leur restitution depuis plusieurs décennies, contre l’avis du British Museum. En France, en 2021, le gouvernement a restitué au Bénin 26 œuvres exposées au musée du Quai Branly, notamment les pièces du célèbre trésor d’Abomey. Entre 2022 et 2025, le gouvernement allemand a restitué des centaines d’objets au Nigeria. Ces actes forts mettent la pression sur d’autres anciennes puissances coloniales européennes pour agir en faveur de la restitution de ces objets pillés. Bien entendu, de nombreux acteurs publics et musées continuent de considérer que ces pièces constituent des parts d’un patrimoine culturel partagé, qu’il est nécessaire de diffuser à travers le monde indépendamment de leur région d’origine. Le débat perpétuel entre la restitution et la protection de ce patrimoine continue de faire couler beaucoup d’encre.

L’adoption d’une résolution de l’ONU proclamant la traite des Africains comme le crime le plus grave contre l’humanité est un message fort envoyé à l’ordre mondial. La majorité des pays du monde ayant subi les conséquences de la colonisation, la fracture est claire entre les anciennes puissances coloniales – principalement européennes – et les anciens peuples colonisés. Si des excuses émergent, les États occidentaux ne semblent toujours pas à l’aise à l’idée de reconnaître un droit de réparation aux populations colonisées. L’enjeu juridique, qui continue d’être porté par plusieurs pays anciennement colonisés, marque le malaise ambiant qui continue de peser sur les relations internationales.

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