Trentenaire de la réunification allemande et départ d’Angela Merkel. Qui pour remplacer Mutti ?

, par Basile Desvignes

Trentenaire de la réunification allemande et départ d'Angela Merkel. Qui pour remplacer Mutti ?

Samedi 3 octobre, l’Allemagne a célébré le trentième anniversaire de son unité retrouvée. Le trentenaire de la réunification n’est pas le seul événement à ponctuer la vie politique allemande de ce mois d’octobre. Le 25 octobre, Angela Merkel fêtera les 15 ans de son accession au poste de chancelière. 2020 sera toutefois sa dernière année au pouvoir. Le 29 octobre 2018, la chancelière a en effet annoncé son départ de la présidence de la CDU prévue pour décembre 2020 et sa décision de ne pas briguer de nouveau mandat en 2021.

Pour l’Allemagne, l’enjeu de cette fin d’année est double. L’anniversaire de la réunification sera l’occasion pour les Allemands de faire le point sur 30 ans d’unité. Il y a un an, le trentenaire de la chute du Mur avaient déjà soulevé plusieurs questionnements concernant le déroulement et les bienfaits de l’unification allemande, témoignant de la prégnance d’enjeux mémoriels sur ces problématiques. A certains égards, « le Mur est encore dans les têtes ».

D’autre part, le départ d’Angela Merkel ouvre de nouvelles perspectives politiques. Depuis sa réunification, l’Allemagne n’a eu de cesse d’afficher pleinement son unité, lui permettant de s’affirmer comme une véritable puissance économique mondiale de retour sur la scène internationale. En 15 ans à la chancellerie et en s’imposant comme une figure incontournable de la vie politique allemande et européenne, Angela Merkel a véritablement incarné cette volonté. Il semble aujourd’hui bien difficile de deviner quelle nouvelle direction va suivre l’Allemagne. Au-delà des débats concernant le bilan de la chancelière, la question se pose de l’héritage d’Angela Merkel : en 15 ans au pouvoir, de quelle manière la chancelière a-t-elle incarné et changé l’Allemagne ?

15 années au pouvoir

Un détour historique est nécessaire pour comprendre l’ascension et le maintien d’Angela Merkel à la chancellerie. Le 25 octobre 2005, la SPD (sociaux-démocrates) et la CDU/CSU (conservateurs) concluent l’accord qui aboutira à la formation du gouvernement de coalition dirigé par Angela Merkel. En 2005, la présidente de la CDU n’est pourtant pas la candidate pressentie à la chancellerie. Le résultat des élections est très serré : la CDU/CSU arrive en tête avec 37% et seulement 1% devant la SPD, rendant possible une foule de coalition qui auraient pu écarter la future chancelière. Surtout, Angela Merkel fait face au refus du chancelier social-démocrate sortant Gerhard Schröder qu’elle prenne les rênes du gouvernement dans le cadre d’une grande coalition rassemblant la SPD et la CDU/CSU.

Après plusieurs semaines de négociations, la présidente de la CDU réussit finalement à s’imposer. Le 22 novembre, elle est élue par le Bundestag avec une très large majorité et le soutien d’une coalition représentant 73% des sièges au Bundestag. Angela Merkel accède au pouvoir grâce à la méthode et aux principes qui dicteront ses prises de décision durant ses quatre mandats : prudence, recherche du compromis le plus large et prédominance de considérations éthiques sur toute préoccupations idéologiques. Ainsi, la chancelière propose d’approfondir les réformes libérales et de modernisation engagées par Gerhard Schröder dans le cadre de l’Agenda 2010, sans se positionner en rupture avec son prédécesseur.

Grâce à sa politique de « petits pas » et de compromis, Angela Merkel est parvenue à rassembler la CDU/CSU et la SPD dans le cadre de la « grande coalition » en 2005, en 2013 puis en 2018. Cette volonté de rassembler au-delà des clivages idéologiques fut largement critiquée car donnant l’impression que la chancelière n’a pas de projet, avance sans savoir où elle va et sans vision. En conséquence, Angela Merkel a plus d’une fois été annoncée morte politiquement suite au départ ou à la menace d’un de ses partenaires. Pourtant, la chancelière devait entrer dans l’histoire pour sa longévité au pouvoir, confirmant par la même occasion l’efficacité de sa logique décisionnelle.

En 15 ans au pouvoir, Angela Merkel ne s’est pas contentée de gérer l’héritage des réformes économique de Schröder mais a dû faire face à deux crises majeures durant lesquelles l’Allemagne est parvenue à distancer ses partenaires européens : la crise financière de 2009 et la crise de la zone euro. D’autre part, la chancelière n’a eu de cesse de ramener l’Allemagne sur le devant de la scène européenne et internationale, soutenue par une économie robuste. Malgré certains handicaps structurels sur le plan de la politique international – l’Allemagne n’est pas membre du conseil de sécurité de l’ONU, possède une force de projection armée extrêmement limitée – Angela Merkel a su renforcer son leadership en Europe. Qu’il s’agisse de négocier un accord de paix avec la Russie, d’accorder un nouveau plan d’aide à la Grèce ou de trouver une solution européenne pour l’accueil des migrants, la position allemande s’est toujours trouvée au centre du jeu, contribuant à orienter le cours du projet européen.

Bien sûr, la prudence encore excessive de la chancelière peut légitimement être critiquée : nombreux sont les observateurs, en Allemagne et à l’international, qui reprochent, à tort ou à raison, à la Chancelière, de laisser une Europe divisée entre gouvernements pro- et anti-migrants ; entre pro- et anti-austérité budgétaire. De plus, sa rigidité dans la gestion de la crise grecque, l’abstention de l’Allemagne lors du vote de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Libye au printemps 2011 et plus généralement la capacité de la chancelière à vouloir « gagner du temps » ont pu exaspérer ses partenaires. Il n’en demeure pas moins que l’Allemagne est plus en plus présente sur la scène diplomatique et impose ses vues sans complexes : récemment, Angela Merkel recevait la cheffe de l’opposition bélarusse, ce qui aurait été inimaginable dans les années 1990.

La « Mutti » des Allemands

Au cours de ses quatre mandats, Angela Merkel est parvenue à incarner une Allemagne unifiée, si bien que les Allemands la surnomment aujourd’hui « Mutti », maman. Ce surnom s’explique autant par le profil de la chancelière que par son projet et sa méthode qui ont véritablement épousé les attentes des Allemands de l’ « après chute du mur ». Quand Merkel arrive au pouvoir, les plaies de la réunification sont encore béantes : suite à la réunification, le pays a connu une période de croissance économique inférieur à la moyenne européenne. En 1995 et 2005, la situation économique de l’Allemagne est très dégradée. Le chômage augmente continuellement, atteignant 11,7% de la population active en 2005. Le pays est même décrit comme « l’homme malade » de l’Europe par la presse internationale.

C’est dans ce contexte qu’Angela Merkel propose de dépasser les anciens clivages idéologiques, notamment entre l’Est et l’Ouest, et de mener certaines réformes qui devraient permettre à l’Allemagne de retrouver la croissance économique. Ayant suivi sa scolarité en RDA mais évoluant dans un parti dominé par des cadres originaires de l’Allemagne de l’Ouest, Angela Merkel incarne la possibilité de réussir pour les Ossis (Allemands de l’Est) et la volonté d’unité et de dépassement des défis de la réunification. La stabilité politique qui suit sa nomination témoigne de la réussite – au moins partielle – de ce projet. Malgré certaines décisions peu populaires et plusieurs volte-faces – notamment concernant la sortie du nucléaire suite à la catastrophe de Fukushima en 2011 ou l’accueil de migrants Syriens en septembre 2015 – les Allemands ont continué de la suivre depuis 2005.

Un modèle en fin de course ?

Toutefois, depuis les élections régionales partielles de 2016 marquant un effondrement de la CDU au profit de l’AfD, Angela Merkel est en fin de course. Les élections au Bundestag de 2017 ont confirmé cette tendance et n’ont pas désigné de véritables vainqueurs : si le programme de la chancelière a été sanctionné, aucun parti ou personnalité n’est parvenu à s’imposer. Pire, il a fallu six mois pour qu’Angela Merkel parvienne à constituer une nouvelle majorité représentant seulement 53% des sièges (contre 73% en 2005). Le paysage politique allemand n’a jamais été aussi fragmenté. La droite dure de l’AfD semble s’être durablement installée aux environs de 15 %, essentiellement aux dépens de la CDU ; tandis que les Verts connaissent ponctuellement des gains de voix spectaculaires (pour 80 % aux dépens du SPD et 20 % de la CDU/CSU). Le FDP (libéraux) s’est installé solidement à 10 % des suffrages, avec le plus solide socle d’électeurs fidélisés de son histoire (7 %) et malgré certaines polémiques récentes.

Et maintenant ?

Malgré plusieurs défaites électorales, la chancelière continue de cultiver son image de proximité et de « Mutti der Nation » (maman de la nation), comme en témoigne sa gestion de la crise sanitaire. La crise a également affecté l’image des candidats en piste pour sa succession. Si Merkel a échoué à gérer sa succession avec le renoncement d’Annegret Kramp-Karrenbauer, cinq candidats ont déjà déclaré être intéressés par la présidence de la CDU. Certains d’entre eux sont d’anciens rivaux écartés par la chancelière, d’autres souhaitent élargir la base électorale de la CDU et tendre la main aux Verts, parfois à l’AfD.

Les rivalités des prétendants, les jeux d’appareils et les incertitudes électorales font qu’il est trop tôt pour savoir qui finira par s’imposer. Il faudra même peut-être deux personnes pour lui succéder : l’une pour diriger le gouvernement, l’autre pour présider l’Union chrétienne-démocrate (CDU). D’autres scénarios voyant le SPD ou les Verts accéder à la chancellerie peuvent également être imaginés, même s’il semble aujourd’hui improbable qu’une de ses deux formations parviennent à dépasser la CDU en termes de suffrage.

L’héritage d’Angela Merkel est d’abord le fait qu’une femme qui a grandi dans l’ancienne RDA soit devenue chancelière. Pour le meilleur : elle incarne la possibilité de réussite pour les anciens Ossis ; et pour le moins bon : en essayant de dépasser les défis et débats de la réunification parfois en les dissimulant, elle n’est pas parvenue apaiser ces enjeux et à mettre en place une véritable politique mémorielle. Par réaction, il est possible que les débats concernant les défis de l’unification soient revigorés par le départ d’Angela Merkel.

Le plus grand moment de crispation des mandats d’Angela Merkel demeure la décision d’accueillir un million de réfugiés et immigrants en 2015 et 2016. Il s’agit d’un héritage ambigu : cette décision a permis de vérifier le dévouement extraordinaire de la société allemande pour intégrer les nouveaux-venus ; mais la Chancelière n’est finalement pas réellement parvenue à faire accepter cette décision et à apaiser les citoyens hostiles à l’immigration.

Pour le reste, les quinze ans d’Angela Merkel laisseront l’impression d’une tentative d’exercer le leadership sur l’Europe qui demeure néanmoins incomplète. Si l’Allemagne à pu revenir au premier plan de la scène internationale, cela à souvent été au nom de ses intérêts propres et non de l’Union européenne. Le grands legs d’Angela Merkel aurait pu être le parachèvement de l’Union européenne. Elle est passée à côté de la cible.

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