Triste triomphe pour Skopje… et pour l’ensemble de l’Europe

, par Paul Brachet

Triste triomphe pour Skopje… et pour l'ensemble de l'Europe
Statue d’Alexandre le Grand à Skopje, Macédoine du Nord crédit : Pixabay

Feux verts pour l’Albanie et la Macédoine du Nord : les deux pays ont reçu l’approbation des institutions européennes quant aux négociations qui leur permettront à terme de devenir membres à part entière de l’Union européenne (UE). Mais cette nouvelle qui a émoustillé l’ensemble des plus europhiles d’entre-nous et la plupart des capitales du Continent n’est pas gratuite. A Bruxelles, tout se paye… en argent ou en « effort ». Et des efforts, il en a fallu de nombreux, voire d’innombrables, pour les deux républiques balkaniques, notamment pour la petite république de Macédoine du Nord. Car en effet, le pays pour satisfaire son idéal européen a été contraint de changer trois fois de nom. De telles contraintes sont amenées à se multiplier, à s’étendre à l’ensemble des actuels candidats à l’adhésion à l’UE. Un système obscur, rouillé, injuste et surtout à rebours des enjeux de notre temps, voire pire, du projet européen lui-même.

Le cas macédonien

Imaginons. Imaginons une France souhaitant adhérer à une organisation internationale ou régionale, une organisation politico-économique qui serait incontournable pour l’ensemble de la région et indispensable pour la viabilité économique, politique, sociale et environnementale du pays. Notre pays recevrait alors une pléiade de signaux plus positifs les uns que les autres de la part de ladite organisation, tous affirmant qu’il est tout naturel que la France fasse partie de celle-ci, présentée comme une véritable aventure civilisationnelle, le Salut des peuples la composant. Fantastique, n’est-ce pas !

Pourtant, les promesses ne font pas les actes. Pour pouvoir un jour adhérer à ce paradis terrestre -paradis qui semble tellement évident qu’il nous est tout simplement impossible de penser autre chose que de vouloir en faire partie- il nous faut réformer l’ensemble de notre système juridique, adapter l’ensemble de nos institutions politiques, chambouler nos habitudes économiques, bouleverser nos budgets et notre gestion des finances publiques. Atteint par ce désir dévorant de faire partie intégrante de cette aventure civilisationnelle, nous réformons, nous adaptons, nous chamboulons, nous bouleversons. Nous nous pensons alors prêt à adhérer à cet ensemble. Mais c’est là que le bât blesse. Il faut une unanimité des voix des membres pour adhérer, et cette unanimité est loin d’être acquise. Un membre demande à ce que nous acceptions de changer le nom de notre pays considérant que « France » reflèterait bien trop un passé franc fantasmé et vecteur de possibles revendications culturelles ou territoriales. Parallèlement, un autre Etat nous somme de reconnaître que Napoléon, figure emblématique de notre Histoire, est bel et bien de nationalité Italienne, étant né sur l’île de Corse. Enfin un autre souhaite nous voir reconnaître que notre langue, le Français, n’est qu’un dialecte du Latin. Las de ces invectives, nous avons deux choix : nous résigner et accepter passivement cette métamorphose de notre identité pour le bien plus réaliste et matériel de notre peuple, ou refuser cette aliénation et voir notre adhésion repousser jusqu’aux calendes grecques.

Certes la situation est fortement improbable et ne peut être que l’expression d’une comparaison hasardeuse. La présente comparaison n’est pourtant pas irréaliste puisque c’est bel et bien ce qui est réclamé à la Macédoine du Nord pour lui permettre d’adhérer à l’Union européenne (UE). Et bien que la comparaison de nations par leur passé et leur histoire peut sembler saugrenue, la finalité de la démonstration exprimée plus haut ne reste pas moins inchangée : les demandes faites au pays candidat à l’adhésion sont intolérables, que cela soit pour la France (comme dans notre récit supra) ou pour l’actuelle Macédoine du Nord.

La faute à qui ? La faute à quoi ?

La Macédoine du Nord, petit Etat balkanique de près de deux millions d’habitants indépendant de la Yougoslavie depuis 1991 est candidate à l’adhésion à l’UE depuis 2004. Mais les négociations d’adhésion, qui à terme ont pour objectif l’entrée du pays dans l’Union, n’ont pu démarrer que le 18 juillet 2022. Principaux points de blocage, les vétos consécutifs grecs et bulgares.

Pour l’Hellade, le problème macédonien se constitue du nom même du pays, « Macédoine » et de tout ce que cela implique. La Macédoine est à l’origine une région de la Grèce antique, celle qui vit naître Alexandre le Grand, qui s’étend sur l’actuelle Macédoine du Nord et sur la région grecque de Macédoine. Le conflit toponymique a débuté lorsque Tito proclama la République fédérative socialiste de Yougoslavie et avec elle les républiques socialistes la composant, dont la République socialiste de Macédoine. Dès lors, les Grecs ont dénoncé une appropriation culturelle du mythe d’Alexandre le Grand, hellénique, par le peuple slave de Macédoine, qui pourrait servir de casus belli à d’éventuelles revendications territoriales sur l’ensemble de la région macédonienne. Le conflit perdura sans grand bruit jusqu’à l’explosion de la Yougoslavie. La République de Macédoine, fraîchement indépendante, souhaita intégrer plusieurs organisations internationales dont l’ONU, le Conseil de l’Europe, l’OTAN ou l’UE. Or, la Grèce se saisit de cette occasion pour imposer au jeune État un changement de nom. Elle imposa dès lors son veto à toute adhésion de la Macédoine aux organisations où elle pouvait l’exercer (l’OTAN et l’UE) et enjoint dans le cas échéant que la jeune république soit nommée « Ancienne république yougoslave de Macédoine ». Le différend fut réglé par les accords de Prespa de 2018 : la Macédoine devient la République de Macédoine du Nord, renie tout héritage hellénique et lève ainsi tout possible malentendu et inexactitude, la frontière entre la Macédoine du Nord et la Grèce est déclaré comme inviolable, enfin la Grèce s’engage à lever tout veto sur l’adhésion de la Macédoine du Nord à l’UE et à l’OTAN.

Alors que la voie semble dégagée, la Macédoine du Nord se voit opposer un nouveau véto, non pas grec, mais bulgare. Le voisin oriental du pays considère la langue macédonienne comme un dialecte dérivé du bulgare et l’identité macédonienne comme une anomalie de l’Histoire. Pour la Bulgarie, les Nord-Macédoniens sont essentiellement des Bulgares qui, par une séparation artificielle frontalière, ont connu un autre chemin que les Bulgares de Bulgarie, qui a finalement eu raison d’une identité commune bulgare. Cette scission fut d’autant plus importante sous la république fédérative socialiste de Yougoslavie lorsque Tito, pour unir les peuples slaves du Sud à la sortie de la Seconde Guerre mondial, créa et instaura un roman yougoslave et des romans nationaux propres à chaque entité fédérée [1]. Pour la république socialiste de Macédoine, le fruit de cette édulcoration fut la rupture définitive entre son identité et celle de la Bulgarie, autrement dit, l’émergence d’une identité nationale macédonienne propre. Pour remédier à cette anomalie, les gouvernants bulgares ont bloqué l’adhésion de la Macédoine du Nord tant que cette dernière ne reconnaît pas officiellement et dans les faits que l’identité macédonienne n’est qu’une dérive de l’identité bulgare. Pour cela, la Bulgarie réclame que Skopje reconnaisse que le macédonien n’est pas une langue, que certains pans de l’histoire nord-macédonienne ne sont pas factuellement vrais en acceptant la version historique de Sofia. Désespéré, le gouvernement de Skopje avait signé un traité d’amitié avec les autorités de Bulgarie en 2017, traité jamais appliqué, tant celui-ci ayant déstabilisé l’ensemble de la politique et des institutions de la Macédoine du Nord.

Finalement, sous la Présidence française du Conseil de l’UE, un compromis est trouvé : Skopje consent à reconnaître l’historiographie bulgare et à reconnaître les Bulgares comme une ethnie à part entière protégée constitutionnellement, tandis que Sofia lève son veto quant à l’adhésion du pays à l’UE. La question centrale de la langue macédonienne est renvoyée à plus tard, les deux autorités ayant tiré des conclusions diamétralement opposées par rapport au même accord sur cette question.

On peut penser que la Grèce et la Bulgarie ont fait preuve de calculs cyniques, qu’à ce titre, les deux capitales n’avaient pas le droit de réclamer de telles compromissions à un futur Etat membre de l’Union européenne. Mais cette vision serait simpliste et tronquée. Car en effet, les États grec et bulgare auraient tort de se passer de cet outil extraordinairement puissant qu’est le véto pour imposer leurs intérêts et leurs vues, d’autant que ce système a été conçu et continue d’être reconnu par les institutions européennes. Ce n’est pas le cas macédonien qui déroge à la règle, le silence complice des institutions européennes- si l’on omet les quelques remontrances discrètes de certains- a permis aux dirigeants grecs et bulgares d’arriver à leurs fins, par la conclusion des accords de Prespa et par l’application du « Traité d’amitié » entre la Bulgarie et la Macédoine du Nord.

Un problème pour l’Union

Ce système d’adhésion, qui permet aux Etats membres d’imposer leurs intérêts aux Etats candidats, n’est pas souhaitable, ni même viable.

Un candidat qui se voit imposer des critères économiques, politiques et juridiques objectifs peut chercher à les respecter tant ces critères peuvent sembler, si ce n’est nécessaires, du moins raisonnables. L’Etat en question sera résolu à faire des sacrifices considérés comme indispensables et surtout comme connus afin de pouvoir accéder à l’Union européenne. En l’espèce, il est demandé à la Macédoine du Nord d’accepter d’importants bouleversements économiques, politiques et juridiques… mais également des concessions quant à sa langue, son histoire, son identité, ce qui la définit en tant que peuple. De plus, ces concessions ne sont pas exigées directement par le processus d’adhésion et étaient donc méconnues par la Macédoine du Nord au début du processus. Aucune demande de ce type n’avait été faite à l’Autriche en 1995 ou à la Lituanie en 2004. Ce type de demandes peuvent donc être considérées à raison comme injustes et arbitraires par l’ancienne république yougoslave.

De plus, une telle pratique peut déboucher sur des relations tendues entre membres lors de l’accession de l’Etat candidat au statut d’Etat membre à part entière. La rancœur, loin d’être réglée par ce procédé, s’est alors accumulée par ces demandes injustes et arbitraires. Les mémoires n’étant pas apaisées, les relations intra-européennes ne peuvent être à l’abri de conflits mémoriels. Certes, ceux-ci existent déjà et existeront encore dans le futur en dépit de l’intégration européenne et des différents arbitrages possibles- en témoigne les relations germano-polonaises avec le nazisme ou celles hongro-slovaques avec le traité de Trianon- mais jamais auparavant les mémoires n’avaient fait l’objet d’un tel marchandage. Ce dernier ne permet que de tendre des relations déjà explosives. Bref, un tel processus ne fera qu’envenimer les relations entre Etats membres en lieu et place de chercher à les apaiser.

Mais ce processus, bien plus que contestable, a de beaux jours devant lui. D’une part, aucun Etat ne souhaite abandonner son précieux véto, trop important dans le cas d’une adhésion pleine et entière à l’Union européenne. D’autre part, certains Etats souhaitent déjà utiliser ce révisionnisme historico-identitaire. Pour ne prendre qu’un exemple, la Croatie souhaite déjà imposer ses vues et ses intérêts à son voisin serbe. Zagreb souhaite ainsi que la Serbie, et avec elle la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro, abandonne les griefs faits à la Croatie et plus particulièrement ceux faits contre le camp de Jasenovac [2], camp de concentration où furent déportés les minorités serbes, juives et roms lors de l’Etat indépendant de Croatie, Etat associé à l’Allemagne nazie. La Croatie pourrait ainsi profiter de son veto pour imposer son historiographie de cette période, mais également de celle yougoslave, encore très pesante dans les relations entre les deux pays. À terme, c’est le concept même d’espace européen de coopération qui serait alors remis en cause. Aucune place ne peut être laissée à la coopération et à « l’amitié entre les peuples » dans un espace rongé par les rancœurs et la recherche perpétuelle et cynique d’intérêts purement nationaux.

Notes

[1Religion and Nationalism in Soviet and East European Politics, Ramet Pedro, 1989

[2Le génocide occulté : État indépendant de Croatie, 1941-1945, Marco Aurelio Rivelli, L’Age d’Homme, 1998

Vos commentaires

  • Le 22 août à 14:25, par ARBELLOT REPAIRE En réponse à : Triste triomphe pour Skopje… et pour l’ensemble de l’Europe

    Très bon article. Je oense que, dans le cas macédonien, il faudrait rappeler l’histoire de cette ancienne province de l’empire ottoman dont la Grèce, la Serbie et la Bulgarie se sont disputé les morceaux au cours des guerres balkaniques. Le partage final ne fut jamais accepté par la Bulgarie qui n’obtint que 10% de la Macédoine et qui se jeta dans les bras de l’Allemagne au cours de la première guerre mondiale, fut battue avec son allié, ce qui ne l’empêcha pas de remettre le couvert en s’alliant avec Hitler pour la deuxième guerre mondiale. On sait que des macédoniens connurent 7 nationalités au cours du 20 le siècle : turcs, serbes, bulgares, yougoslaves, bulgares, yougoslaves de nouveau et enfin macédoniens. Beaucoup de bulgares, mais on a les mêmes derives nationalistes chez les grecs et les serbes, considèrent encore que l’actuelle Macédoine du Nord devrait leur revenir. Le problème est que l’UE n’est encore qu’une union entre états souverains plus soucieux de leurs intérêts nationaux que de leurs intérêts communs. Le pouvoir de décision leur revient toujours . Et le système européen laisse une grande latitude aux nationalismes.

  • Le 23 août à 21:31, par Paul Brachet En réponse à : Triste triomphe pour Skopje… et pour l’ensemble de l’Europe

    Bonjour Monsieur,

    En effet, l’histoire perturbée de la Macédoine du Nord, à la merci de ses différents voisins et rivaux, en est pour beaucoup dans la situation actuelle du processus d’adhésion du pays à l’Union européenne, en cela merci de vos précisions et de vos éclaircissements.

    Je vois que nous nous accordons sur le fait premier de l’état du processus : l’Union européenne est une union d’Etats souverains. Toutefois, il ne faut pas oublier que si les Etats sont dotés de leur propre souveraineté, ils sont aussi et surtout responsables de son exercice...et des possibles dérives dû à un usage maximaliste de la souveraineté, comme je le souligne dans mon article. Les Etats doivent apprendre la mesure dans ce qui est de l’exercice de leur souveraineté, et cela d’autant plus qu’ils ont adhéré à l’UE, une union interétatique donc qui a pour but la protection des citoyens européens par le compromis des intérêts nationaux.

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