« Troïka » au Portugal : des réussites qui ne masquent pas les échecs

, par Geoffrey Lopes

« Troïka » au Portugal : des réussites qui ne masquent pas les échecs
Manifestation anti troïka au Portugal Crédit photographique : diarioliberdade.org

Après trois ans d’efforts, le Portugal arrive aujourd’hui au terme du plan d’aide européen orchestré par la « Troïka » composée de la Banque Centrale européenne (BCE), de la Commission européenne et du Fond Monétaire International (FMI). Si d’un point de vue global l’économie lusitanienne se porte mieux, il n’en reste pas moins que l’austérité a provoqué de sérieux dégâts tant sur le plan social que politique.

« En 2011, le Portugal se trouvait dans une situation financière si catastrophique que nous avons dû prendre des décisions difficiles », expliquait il y a quelques jours Pedro Passos Coelho à l’occasion d’une allocution télévisée au pays. « C’est pour sauver notre démocratie européenne, sociale et économiquement prospère que nous avons rempli les exigences de ce plan d’aide si rigoureux. » Celui-ci, négocié avec la BCE, la Commission européenne et le FMI, a en effet prescrit au Portugal un ensemble d’économies drastiques et d’importantes réformes en échange de prêts à hauteur de 78 milliards d’Euros sur trois ans. Dès lors, l’antibiotique « Troïka » semble avoir suffisamment stabilisé le malade si bien que le Gouvernement a choisi de mettre un terme au traitement sans aucun filet de sécurité. « Nous sommes sur la bonne voie et le pays dispose désormais d’assises solides et durables », se justifiait ainsi le Premier ministre portugais. Les données brutes ne lui donnent pas forcément tort.

Côté pile, des chiffres encourageants

Car, dans l’ensemble, l’économie portugaise se porte indéniablement mieux. Si l’on excepte la dette publique qui continue à enfler pour atteindre 130% du Produit intérieur brut (PIB), pratiquement tous les indicateurs sont au vert depuis début 2014. La spectaculaire reprise en main du déficit public, passé de 9,5% du PIB en 2011 à 4% aujourd’hui, en est le premier vecteur dû notamment à une augmentation substantielle de l’excédent commercial du pays. De plus, et contrairement par exemple à l’Espagne, le chômage commence également à refluer au Portugal depuis près d’un an. passé de près de 17% en 2012 à 15,3% en mars 2014, à la faveur des mesures dérégulant le marché du travail mais aussi, sans doute, suite à un exode massif des chômeurs en fin de droit et clairement incités à quitter le pays par le Premier ministre dans les médias à l’été 2012, il reste néanmoins difficilement surmontable. Dans cette optique toutefois, le marché du travail se revitalise lentement mais surement à l’instar du dynamisme de l’entreprenariat à l’origine de plus de créations que de destructions d’entreprises en 2013.

Dans un second temps, ces belles performances ont progressivement redonné confiance tant aux marchés qu’à l’Union européenne qui ne cessent de féliciter le Portugal pour les efforts produits. Tandis que les premiers recommencent à acheter massivement de la dette du pays, faisant fondre les taux des bonds souverains portugais de 17% en janvier 2012 à moins de 3% début mai, la Commission prévoit une croissance de 1,2% pour l’économie portugaise en 2014. En outre, l’attractivité de l’économie du pays demeure et des fleurons portugais en perdition sont maintenus à flot par des investisseurs angolais, brésiliens et chinois qui continuent malgré tout à injecter de l’argent frais à Lisbonne. Enfin les efforts accomplis dans le domaine des énergies renouvelables commencent à payer, en atteste la production de 91% de son électricité à partir d’énergies vertes en janvier 2014, drainant ainsi de substantielles économies au Portugal.

Côté face, un sentiment de soumission

Pour autant si le médicament « Troïka » a atténué la douleur économique, ses effets secondaires restent nombreux et pourraient être plus dangereux encore. Le premier d’entre eux touche le fonctionnement même de l’État qui s’est résolu à des économies faramineuses dans tous les secteurs de la fonction publique : éducation, santé, protection sociale… Ceci implique des coupes considérables tant dans les salaires de ses administrés que dans ses d’effectifs réduits de plus de 10%. Par ailleurs, pour alléger ses dettes, l’État en profite également pour privatiser tout azimut et brader des pans entiers de son économie. Dans le même temps, l’austérité frappe le cœur du porte-monnaie de tous les Portugais qu’ils soient fonctionnaires, retraités ou vulnérables de part la baisse de leur revenu (sans qu’ils ne soient bien riches au départ), tandis que la TVA et l’impôt sur le revenu ont progressivement explosé. Par voie de conséquences ces milliards d’économies ébranlent sévèrement l’État providence, instaurée suite à la Révolution des œillets et la Constitution de 1976, et mettent grièvement en péril la viabilité de la sécurité sociale et de multiples garantis. C’est ainsi que le chômeur, par exemple, lorsqu’il arrive en fin de droit au bout de deux ans quelque soit sa volonté et ses recherches, n’a plus le droit à aucun euro.

« Ces politiques d’austérité sont stupides et mènent nulle part », s’exclame le nonagénaire Mario Soares. Sous la pression financière, en effet, les Portugais souffrent intensément et les regroupements familiaux sous un même toit, parfois jusqu’à 3 générations, se multiplient et risquent de déstabiliser les fondements de la société. La Cour constitutionnelle a bien tenté d’infléchir la politique de la coalition au pouvoir en retoquant par 4 fois les budgets 2013 et 2014 de l’État, mais le Gouvernement a toujours sorti de sa manche de nouvelles mesures d’austérité. Néanmoins si ces secousses juridiques n’ont pas renversé le Gouvernement, elles n’en ont pas moins bousculé une classe politique plus que jamais divisée entre les tenants de l’effort et de l’austérité et ceux qui voudraient redonner un bol d’air et d’espoir aux citoyens. « Je suis indigné par la destruction de mon pays et je suis convaincu que ça va mal se terminer », avertit encore l’ancien Président de la République.

Car les Portugais sont en colère. Non plus simplement contre leurs politiques, mais désormais également envers l’Europe, accusée d’être contrôlée par l’Allemagne et le « capital ». Dès lors, si 77% des Portugais avaient confiance en l’Union européenne en novembre 2009, ils n’étaient plus que 33% selon l’eurobaromètre de mai 2013. Ainsi dans les cafés des villes et des bourgades, les petits et les grands craignent de perdre leur liberté par soumission au diktat de l’économique incarnée par la « Troïka » et les marchés et ont la sensation que ce plan d’aide les berne, sans que les institutions européennes travaillent main dans la main avec les portugaises. Beaucoup accusent le Gouvernement d’être obnubilé par le remboursement de la dette et la maîtrise du déficit et de les laisser tomber alors même qu’ils ne peuvent plus faire le moindre sacrifice, sautent des repas, évitent de se soigner et redoutent que toutes ces économies ne les mènent nulle part. Les uns, très qualifiés, quittent le pays et le détroussent de ses cerveaux ; les autres, désenchantés, manifestent en pointant du doigt l’Europe : « « Que se lixe a Troïka ! » (Que la « Troïka » dégage). Ces efforts sans la moindre contre partie engendrent pour chacun d’entre eux lassitude, angoisse et frustration et risquent de radicaliser des franges de la population pourtant d’esprit si paisible. « Nous allons tomber dans la violence », s’alarme encore Mario Soares.

Le bilan des trois ans venant de s’achever n’est ni rose, ni noir. Le Portugal va mieux et moins bien à la fois. D’un côté, la perfusion de la « Troïka » a permis de stabiliser l’économie et a apporté malgré elle un souffle nouveau sur la politique portugaise. De l’autre, l’hyper austérité d’un Gouvernement qui est allé plus loin que les recommandations européennes accentue la pression sur le peuple. Mais la plupart d’entre eux sont groggys et ne s’en sortent plus. D’autant qu’il n’est pas certain que le remède ait renforcé le système immunitaire du pays. Il semble plutôt que la potion rigoriste intensive administrée au souffrant manque de réformes essentielles pour parer à d’éventuelles futures crises. On peut alors légitimement se demander si cette assistance financière n’est pas en réalité qu’un pauvre pansement Mercurochrome sur une jambe de bois ?

Vos commentaires

  • Le 21 mai 2014 à 19:25, par jean pierre Gameiro En réponse à : « Troïka » au Portugal : des réussites qui ne masquent pas les échecs

    Meus Parabéns Geoffrey pour cet excellente article qui résume três clairement la situation désastreuse que l’on subit economiquement et socialement et cela ne fait que commencer ....au diable Trioka e compagnie avec plus d’1 million de chomeurs et un taux d’emigration supérieur aux années 60 ...a croire que nous servons d’éprouvette a cette Europe a laquelle nous ne croyons plus.... je vous donne rendez vous après les elections Européennes ou le taux d’abstention s’annonces le plus élevés jamais enregistré.

    UM ABRAÇO MAIS UMA VEZ MEUS PARABEMS JP

  • Le 21 mai 2014 à 23:40, par tnemessiacne En réponse à : « Troïka » au Portugal : des réussites qui ne masquent pas les échecs

    @ jean pierre Gameiro

    Si vous n’y croyez plus c que vous y avez cru. Et les gouvernements des Etats-membres, vous y avez cru, vous y croyer encore.

    La seule solution, c’est de se constituer un groupe aller dans les réunions politiques et faire régner la démocratie.

    Un monologue additionner à un autre monologue ne fait pas une démocratie. A part si c’est des personnes soit exceptionnels soit des gens normaux (simples).

    C’est en quoi le débat diffusé dans tous les pays européens en France, avec 1mn d’expression est selon moi une bonne chose. Le temps d’écoute à la télé en France diminue. Il y a une raison, même avec l’avenemnent d’internet.

    Les français commence à percevoir la supercherie.

  • Le 23 mai 2014 à 00:29, par Geoffrey LOPES En réponse à : « Troïka » au Portugal : des réussites qui ne masquent pas les échecs

    @tnemessiacne

    Bien sûr que le Portugal croit encore à l’Europe. Je pense même qu’il n’y a jamais autant cru : beaucoup de candidats têtes de liste sont d’ailleurs fédéralistes, dont Francisco Assis (PS) et Paulo Rangel (PSD [centre droit]), l’activité des 22 eurodéputés portugais a été bien meilleur que celle des français (proportionnellement à son nombre d’eurodéputés, le Portugal est le 2 ou 3E pays le plus actif au PE) et le populisme n’existe pas au Portugal.

    Mais c’est justement pour ça que les Portugais sont déçus et d’autant plus furieux envers l’Europe : parce qu’ils y croient en ce projet et qu’ils ont envie et besoin qu’il avance. Au lieu de ça, la Commission et la BCE ont négocié un programme de manière unilatérale, sans prendre en compte la situation politique et sociale du pays et sans travailler main dans la main avec le Portugal. Bien sûr qu’il fallait faire des économies. Mais pas en mettant des gens à la rue, ni en leur retirant leur repas du midi. D’autant que les réformes pour pérenniser le tissu économique n’ont pas forcément été faites... Mais en réalité les Portugais sont bien plus déçus envers la politique en général qu’en vers l’Europe... C’est peut-être ça la chance de l’Union, rien n’est perdu et l’euroscepticisme reste encore marginal par rapport à la situation déplorable dans laquelle se trouvent beaucoup de Portugais.

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