Trump + Poutine = Helsinki

, par Théo Boucart

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Trump + Poutine = Helsinki
Vue de la cathédrale luthérienne d’Helsinki. La Finlande a l’expérience de l’organisation de sommets bilatéraux entre les États-Unis et l’URSS puis la Russie.

Cela semble acté. Donald Trump et Vladimir Poutine vont se rencontrer le 16 juillet prochain à Helsinki, en Finlande. Si le lieu de la rencontre peut paraître étrange, il n’en est absolument rien. Voici pourquoi la Finlande est le lieu « naturel » des rencontres entre les États-Unis et la Russie.

Ainsi deux des hommes les plus puissants et dangereux du Monde vont se rencontrer, ou du moins vont certainement se rencontrer, tant l’hôte de la Maison Blanche est imprévisible. Après tout, le sommet avec Kim Jong Un a bien failli ne pas avoir lieu. John Bolton, le conseiller américain à la sécurité, s’est donné du mal pour organiser cette rencontre avec le maître du Kremlin, mais Donald Trump n’a d’estime et de respect que pour lui-même. Attendons donc avec retenue ce qu’il va se passer à Helsinki.

Oui, c’est bien la petite capitale finlandaise (650000 habitants) qui a été choisie pour accueillir le sommet. Certains, en France et ailleurs, peuvent se demander pourquoi Helsinki, une ville si excentrée au Nord-Est de l’Europe. Le choix n’est pourtant pas anodin, loin de là. Helsinki a été le théâtre de bien des rencontres bilatérales entre les deux puissances, pendant la Guerre Froide, mais également après 1991. La situation politique et stratégique de la Finlande explique pourquoi il en a été ainsi.

La Finlande, un pays neutre sous la contrainte

Pour pleinement comprendre la situation finlandaise encore aujourd’hui, il faut remonter à 1939. Cette année-là, l’URSS a envahi la Finlande car elle a refusé dans un premier temps de céder à Staline de vastes territoires en Carélie orientale (des terres stratégiques car très proches de Leningrad). La « guerre d’hiver » a alors éclaté et a duré 104 jours, théâtre d’une résistance acharnée des Finlandais face à l’armée rouge. La Finlande a dû néanmoins céder 10% de son territoire, dont la grande ville de Viipuri (aujourd’hui Vyborg). La guerre de continuation entre 1941 et 1944 et la guerre de Laponie en 1944 et 1945 n’ont rien changé, le pays s’est retrouvé amputé après 1945 d’une partie de ces territoires « historiques » (la Carélie est en effet considérée comme le berceau du réveil national finnois).

Mais la Finlande a conservé le plus important : sa souveraineté. L’URSS a renoncé à annexer le pays lors du Traité de Paris de 1947, contrairement aux malheureux États baltes. Sa résistance héroïque pendant les guerres avec les Soviétiques y est certainement pour quelque chose. La Finlande a cependant été placée dans une situation de neutralité « forcée » : l’URSS n’aurait pas pu accepter qu’un pays voisin partageant une si longue frontière adhérât à l’OTAN. Une neutralité « institutionnalisée » par la « ligne Paasikivi-Kekkonen » (du nom des deux présidents finlandais en poste entre 1946 et 1981) : une stricte neutralité pour rassurer les Soviétiques. Le terme de « finlandisation » désigne aujourd’hui l’influence que peut avoir un pays puissant sur la politique extérieure d’un voisin plus petit.

La Finlande n’est pourtant pas devenue une démocratie populaire, même après 1948 quand la Tchécoslovaquie a finalement glissé dans le giron de Moscou. La « ligne Paasikivi-Kekkonen » est très certainement la cause à ce « miracle ». Ainsi, malgré l’absence d’aide du Plan Marshall, la Finlande a pu redémarrer son économie et conserver le capitalisme et la propriété privée. A bien des égards, le petit pays nordique était plus libéral que des pays comme la France ou le Royaume-Uni, les privatisations furent évitées au maximum. La Finlande a même pu rejoindre le Conseil Nordique en 1955, après la tentative avortée de former une union de défense régionale. Malgré la présence de l’Islande, de la Norvège et du Danemark, membres de l’OTAN, la Finlande a réussi à s’insérer dans un ensemble régional d’influence occidentale sans froisser l’URSS.

Helsinki, le carrefour de deux mondes

Car la classe politique finlandaise a toujours voulu conserver de bonnes relations avec le puissant voisin. Au sein des différents partis non-communistes, des factions pro-soviétiques exerçaient plus ou moins d’influence sur les lignes politiques. Cela n’a pas empêché Helsinki d’être un acteur majeur de la détente, la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe à partir de 1973 étant le point d’orgue de cette stratégie, mise en œuvre par le Président Urho Kekkonen, avec notamment le Président américain Richard Nixon, le Secrétaire général du PCUS Leonid Brejnev et le chancelier allemand Willy Brandt. Pendant plus d’un an, jusqu’à l’accord final d’Helsinki du 1er août 1975, la capitale finlandaise a été le centre du Monde, là où des délégations américaines et soviétiques, ainsi que leurs alliés respectifs et des pays non-alignés ont pu négocier de la cohabitation en Europe. Pour la première fois (et la dernière) l’ensemble du continent européen (sauf l’Albanie) plus les deux « Grands » se sont rencontrés pour discuter des relations Est-Ouest. Helsinki est entrée dans l’histoire comme le point de rencontre de deux mondes.

Depuis 1975, la capitale finlandaise a en effet été le lieu d’autres rencontres entre Américains et Russes : en 1990 entre Georges W.H. Bush et Mikhail Gorbatchev, en 1997 entre Bill Clinton et Boris Eltsine et donc en 2018 entre Donald Trump et Vladimir Poutine. L’esprit de la CSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) a donc fait date, des villes « neutres » comme Vienne ou Genève auraient très bien pu ravir la place d’Helsinki. Encore aujourd’hui, la Finlande n’est pas membre de l’OTAN, même si la question d’une adhésion s’est sérieusement posée en 2014, lors de l’éclatement de la crise en Crimée. Un petit geste en direction de la Rus-sie affaiblie par la chute de l’URSS. Elle a néanmoins rejoint l’UE en 1995. La Finlande ne peut plus être considérée comme un pays neutre comme elle a pu l’être avant la chute de l’URSS.

Assistons-nous à la « finlandisation de l’Europe entière » ?

Le 16 juillet, Donald Trump et Vladimir Poutine devraient parler de relations russo-américaines, de la guerre en Syrie ou en Ukraine. Il est très difficile de lire dans les pensées de Donald Trump concernant la Russie. Le Donald Trump pré-primaire républicaine critiquait la molesse d’Obama face à Poutine. Le candidat Trump portait aux nues le maître du Kremlin. Le Président Trump oscille entre fermeté et admiration pour le régime russe. Vladimir Poutine pensait quant à lui pouvoir influencer facilement le milliardaire, c’est beaucoup plus compliqué que prévu. L’issue de la rencontre laisse perplexe, d’autant plus que juste avant d’atterrir en Finlande, Donald Trump sera à Bruxelles pour le sommet de l’OTAN…

Il est néanmoins une chose qui semble rapprocher durablement les deux hommes : leur volonté de détruire l’UE, ou du moins de l’affaiblir durablement. Donald Trump déteste l’UE à cause des excédents commerciaux et de pratiques commerciales apparemment déloyales. Vladimir Poutine redoute plus que tout l’influence de l’UE dans son ancien glacis et n’a pas digéré les différentes adhésions en 2004, 2007 et 2013 ni les adhésions à l’OTAN dans le Caucase ou les Balkans occidentaux. Une Europe totalement divisée ferait l’affaire des deux dirigeants, qui font tout pour exacerber les tensions actuelles. Cela semble fonctionner, surtout en Europe du Centre-Est.

L’Union européenne peut-elle devenir une « très grosse Finlande », paralysée dans ses relations extérieures et prise en étau par les agissements de deux puissances hostiles ? Le risque n’est pas négligeable, même si l’UE reste attachée à ses relations avec les États-Unis. Selon toute vraisemblance, Donald Trump aura disparu des radars au plus tard en 2024, Vladimir pourrait également quitter le Kremlin la même année. Il faut tout de même avancer sur le dossier d’une « Europe de la défense ». La Coopération structurée permanente (CSP) en la matière ne va clairement pas suffire à renforcer la capacité défensive de l’UE, il faut une Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) cohérente au service d’une capacité commune et d’une industrie de défense européenne. De telles propositions sont de véritables vœux pieux, mais comme la petite Finlande à une époque pas si lointaine, l’Union européenne doit prouver sa capacité de résilience dans l’adversité de l’instabilité mondiale.

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