« Tschüss Mutti ? » Angela Merkel est-elle vraiment sur le départ ?

, par Théo Boucart

« Tschüss Mutti ? » Angela Merkel est-elle vraiment sur le départ ?

Après un nouveau revers électoral pour la CDU lors d’une élection locale, Angela Merkel a annoncé qu’elle ne briguerait pas une nouvelle fois la présidence du parti, entérinant son départ de la chancellerie en 2021… voire avant.

Qui parmi vous connaît la Hesse ? Cette région du centre-ouest de l’Allemagne, avec pour centre névralgique Francfort-sur-le-Main, ne semble pas être de prime abord aussi stratégique pour les observateurs politiques que la Bavière ou la Rhénanie-Westphalie. C’est pourtant les élections locales de cette région (le 28 octobre) qui ont scellées l’avenir de la chancelière Angela Merkel, si fragilisée sur le plan politique que l’on a du mal à imaginer qu’elle était qualifiée de « femme la plus puissante du monde » il y a encore quelques années.

D’un point de vue français néanmoins, on pourrait s’interroger sur les conséquences réelles de ces élections. Après tout, la CDU est arrivée en première position avec 27% des voix, tandis que la gauche du SPD n’est que troisième avec moins de 20% des suffrages. Ces résultats n’en sont pas moins catastrophiques pour les deux partenaires de la coalition gouvernementale, tant les pertes sont importantes par rapport aux précédentes élections locales. Du côté des gagnants, on compte les Verts (deuxième devant le SPD) et la droite radicale de l’AfD, qui rentre pour la première fois au Landtag de Hesse, le dernier hémicycle régional où il n’était pas encore représenté. Les Verts et l’AfD sont des critiques notoires de la politique d’Angela Merkel depuis sa réélection en 2017.

Un énième coup dur

Cette élection locale a fait l’effet d’une goutte faisant déborder le vase, l’année 2018 ayant été des plus compliquées pour Angela Merkel. Après une réélection difficile en septembre 2017 pour un quatrième mandat de chancelière, les négociations pour former un gouvernement inédit avec les Libéraux du FDP et les Verts ont échoué, par la faute du leader libéral Christian Lindner, trop intransigeant par rapport à son (faible) score électoral. Le salut est finalement venu de Martin Schulz, ancien président du Parlement européen et adversaire d’Angela Merkel pendant la campagne. Le SPD et lui ont finalement accepté de reconduire une « Grosse Koalition » avec la CDU-CSU.

La fin des soucis ou le début du calvaire ? A peine le nouveau gouvernement en place, c’est au tour de la CSU, la « petit sœur bavaroise » de la CDU, d’habitude plutôt discrète, de faire des siennes, par la voix du ministre de l’intérieur Horst Seehofer. Celui-ci s’est fait le partisan d’une ligne dure sur l’immigration, en opposition à la Willkommenskultur (« culture de l’accueil ») de la chancelière, aussi bien louée que décriée partout en Europe. Le bras de fer entre Angela Merkel et Horst Seehofer a mis à mal la solidité de la « Grosse Koalition », une fragilité renforcée par la chute libre de la CDU-CSU et du SPD dans les sondages nationaux et locaux. Les choses se sont même emballées ces derniers mois, avec les émeutes de Chemnitz, mêlant des activistes d’extrême-droite opposés à l’immigration, et des gens « lambda », déçus du « Merkelisme ». A cette occasion, le chef des renseignements allemand, Hans-Georg Maassen, a exprimé des propos polémiques dans Bild, faisant penser qu’il fermait les yeux sur les débordements violents de l’extrême-droite à Chemnitz. Depuis quand un haut-fonctionnaire dépositaire d’une mission si sensible, donne-t-il une interview à un tabloïd ? Cet épisode invraisemblable, couplé d’un imbroglio lamentable autour de sa promotion au Ministère de l’Intérieur, montre clairement qu’Angela Merkel ne contrôle plus l’entièreté de la situation. Serait-elle en train de faire le mandat de trop à la tête du gouvernement allemand ?

La course à la succession est ouverte

Ainsi les élections en Hesse ne sont-elles que le dernier développement d’un véritable chemin de croix. Les élections en Bavière, intervenues deux semaines auparavant et qui se sont soldées par un échec pour la CSU, ont été un présage à ce qui allait se passer en Hesse. A l’issue des résultats, Angela Merkel a déclaré qu’elle ne se représentera pas à la tête de la CDU en décembre, et se retirera de la vie politique en 2021, à la fin de son mandat de chancelière. C’est une surprise : Angela Merkel n’a jamais dissocié la présidence de la CDU du poste de chancelière. A l’issue du scrutin de décembre, on aura donc peut-être une sorte de cohabitation entre la chancelière et un « adversaire » interne à la tête du parti.

C’est peut-être ce qui est en train de se profiler. Le favori à la présidence de la CDU, Friedrich Merz, est un adversaire de longue date au sein du parti et un tenant d’une ligne plus libéral-conservatrice pour la CDU. La secrétaire générale de la CDU et protégée d’Angela Merkel, Annegret Kramp-Karrenbauer, n’est qu’en seconde position dans les sondages. Quelle conséquence en cas de tandem Merkel-Merz ? La chancelière aurait encore plus de mal à contrôler son propre parti. En 2021, Friedrich Merz serait le mieux placé pour succéder à Angela Merkel à la tête du gouvernement allemand, à moins que la lassitude du SPD ne fasse tomber Mutti Merkel avant. En cas de victoire de Kramp-Karrenbauer, la situation serait peut-être plus gérable, et en cas de nouvelle victoire en 2021, l’héritage d’Angela Merkel serait peut-être mieux préservé.

Au final, Angela Merkel s’en ira un jour. On ne sait juste pas quand. Ce sera probablement en 2021, mais peut-être avant si le gouvernement chute. Son influence peut en revanche perdurer après 2021 si elle parvient à placer ses hommes et femmes de confiance aux postes clés.

Angela Merkel et l’Europe, une stabilité qui s’est avérée par moment instable

Si on met de côté les aspirants autocrates Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, Angela Merkel est le chef d’état le plus ancien d’Europe, en poste depuis 2005. Elle a donc eu tout le temps de marquer l’Europe de son empreinte, d’autant plus qu’elle a connu les principales crises à la tête du gouvernement allemand depuis une décennie, de la crise financière de 2007-8 à la crise des réfugiés de 2015 en passant par la crise de la zone euro en 2012. Quel est le bilan européen d’Angela Merkel ? A-t-elle sauvé ou détruit l’idéal européen comme le disent ses défenseurs et détracteurs ? Peut-on tout simplement répondre à une question aussi binaire ?

Que ce soit pour la crise de la zone euro ou la crise des réfugiés, Angela Merkel a voulu à tout prix préserver la stabilité du continent européen (à quoi pourrait-on s’attendre d’autre, venant d’une femme politique allemande de droite ?). Son intransigeance concernant la rigueur budgétaire dans les pays frappés par la crise de la dette souveraine vient de sa peur de voir les spreads souverains s’accentuer et faire exploser la zone euro. Sa décision d’accueillir des centaines de milliers de réfugiés en 2015 et 2016 s’explique par un devoir moral, doublé d’une volonté de sécuriser les frontières extérieures de l’UE et de soulager les pays du Sud en contournant le Règlement de Dublin. Vouloir préserver la stabilité de l’Europe a néanmoins eu des effets collatéraux : l’austérité a broyé les économies déjà fragilisées (surtout en Grèce) et la Willkommenskultur à l’égard des réfugiés a rencontré de vives résistances en Europe centrale et orientale ainsi que la montée des mouvements populistes de droite dans quasiment tous les pays, et particulièrement en Allemagne, relativement épargnée jusqu’ici.

Le bilan européen d’Angela Merkel peut être nuancé et critiqué, toujours est-il qu’elle va laisser un immense vide en Europe après son départ. Emmanuel Macron peut-il reprendre le flambeau ? Avec son affaiblissement dans les sondages en France et sa dichotomisation du projet européen (« c’est nous ou les eurosceptiques », en oubliant parfois qu’une Europe néolibérale n’est pas l’unique solution), il est permis d’en douter.

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