UE/OTAN, obsolescence programmée ?

, par Rémi Laurent

UE/OTAN, obsolescence programmée ?
Frégate espagnole participant à la force européenne contre la piraterie au large des côtes somaliennes - avril 2013 CC Flickr / European Union Naval Force Somalia Operation Atalanta

Au sortir d’une période électorale mouvementée qui a vu l’arrivée au pouvoir d’un populiste aux États-Unis et l’échec de ses homologues sur le Vieux Continent, l’Europe est sûre d’une chose : plus rien ne sera comme avant. C’est dans ce contexte que se tenaient les VIIe ateliers de la Citadelle à Lille, rendez-vous désormais incontournable pour parler Europe de la Défense.

Les ateliers de la citadelle, édition 2017

La VIIe édition de ces ateliers co-organisés par la mairie de Lille, l’institut Notre Europe/Jacques Delors et le CRR-FR (corps de réaction rapide de Lille) avaient pour thème : « L’Europe face à toutes les crises ». Il était abordé autour de deux tables rondes principales. La première était intitulée : « OTAN/UE, obsolescence programmée ». En effet, les relations OTAN/UE ont toujours été compliquées entre complémentarité et concurrence.

Entre alliance et mal nécessaire

Pour la majorité des pays européens, l’Europe de la Défense a toujours été l’OTAN et si l’adhésion à l’Union européenne était le signe pour les pays de l’Est notamment de leur intégration pleine et entière dans la famille européenne, c’est bien l’adhésion à l’OTAN qui était leur priorité. Après s’être arrachés de l’orbite russe, il s’agissait, pour les pays d’Europe centrale et orientale, de garantir leur indépendance par leur adhésion à l’OTAN. C’est surtout la protection du parapluie militaire américain que ces derniers recherchaient et recherchent encore.

Enfin, ça, c’était avant… Avant ? Avant l’élection de Donald Trump qui a publiquement déclaré vouloir l’éclatement de l’Union européenne. Capable de déclencher une guerre commerciale ou une crise diplomatique d’un simple tweet, le président américain n’est plus vu comme un allié fiable par les Européens. Ainsi, après le sommet du G7 à Taomina en Sicile, Angela Merkel, qui s’exprimait à Munich lors du congrès de la CDU, a déclaré que l’Europe ne pouvait plus compter sur les États-Unis en matière de défense : « Les temps où nous pouvions totalement nous reposer sur d’autres sont en partie révolus. Je l’ai vécu ces derniers jours ».

« Il est l’or, Monseign’or » [1]

Si l’Europe ne peut plus compter sur les États-Unis d’Amérique pour sa défense, il faut qu’elle se défende elle-même. Première puissance commerciale mondiale, l’Europe a les moyens de financer elle-même sa Défense mais pour le moment, seul deux pays peuvent se défendre : la France et le Royaume-Uni. Et le Brexit ne va pas aider. Même si les militaires considèrent le Royaume-Uni comme un partenaire incontournable en matière de Défense, il va falloir faire sans.

Se pose donc la question des moyens. Du côté français, on affirme depuis plusieurs années que l’on parviendra aux 2% du PIB (hors gendarmerie) mais sans y arriver. Emmanuel Macron qui a réaffirmé cet objectif, l’a décalé dans le temps et a inauguré son mandat par une baisse de 850 millions € du budget de la Défense. Le général de Villiers, invité à répondre aux questions de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, a déclaré aux députés que cela n’était pas compatible avec les objectifs assigné à l’Armée française. Ces protestations bien que faites à huis clos n’ont pas plus au Président de la République qui a sèchement recadré l’impétrant ne laissant qu’à ce dernier le choix de la démission.

Du côté allemand, Angela Merkel qui entretient des relations exécrables avec Donald Trump a déclaré publiquement que l’Allemagne atteindrait l’objectif des 2% du PIB pour son budget de la Défense. Cela reviendrait concrètement à plus que doubler le budget allemand de la Défense qui passerait de 39 mds € à 85 mds € [2]. La question est de savoir comment dépenser cet argent tout en restant conforme à la doctrine allemande en la matière, à savoir un interventionnisme limité, du maintien de la paix et des opérations humanitaires. Il s’agit aussi de permettre aux soldats allemands de faire fonctionner l’ensemble de leurs matériels inutilisés faute de crédits pour acheter des pièces détachées. Si l’augmentation future du budget allemand aiguise déjà les appétits, la question qui se pose est celle de l’efficacité de cette dépense. Un aspect qui tient particulièrement à cœur aux Allemands.

L’armée européenne, un rêve ?

L’échec de la CED avait douché durant des décennies l’idée d’une armée européenne, qui reste encore inconcevable pour une grande partie des militaires. Mais une part croissante des jeunes générations trouverait presque aussi stupide d’avoir 27 armées européennes que l’idée de passer un poste de douane. A ce niveau, il convient de noter qu’un gouffre sépare les jeunes générations de leurs ainées.

Si, comme le soulignent les détracteurs de l’idée d’une armée européenne, celle-ci n’est pas concevable sans un pouvoir responsable pour endosser la responsabilité d’envoyer des hommes à la mort ; on pourrait leur répondre que l’euro a pourtant bien atterri dans la poche des Européens sans qu’une réelle coordination ou solidarité budgétaire et financière n’existe entre eux comme l’a montré la crise des dettes souveraines. Face au mur, il a bien fallu inventer des instruments financiers européens pour surmonter des problèmes autrement insolubles. En somme, si pour l’euro, on a su mettre la charrue avant les bœufs, pourquoi ne pourrait-on faire la même chose avec la Défense ?

Même en écartant la question de la responsabilité morale de la mort de soldats, par où commencer ? Un état-major commun ? Les Britanniques, pas encore dehors, ont toujours bloqué les initiatives sur le sujet.

Une formation commune ? L’idée fait son chemin mais sans beaucoup de résultats jusqu’à présent.

Autant de questions qui se heurtent encore et toujours au même problème : la souveraineté et son corollaire indirect, la diplomatie. Oui, l’Europe a bien une haut-responsable de la politique étrangère mais le poids politique de Federica Mogherini est ridicule. Il convient donc pour les Européens de trouver un domaine d’action qui ne pose pas trop de problèmes de souveraineté tout en pouvant servir de point d’entrée de l’Europe dans la chose militaire.

« La mer… a des reflets d’argent… » [3]

Continent avec un littoral conséquent, cernée au Nord, à l’Ouest et au Sud par les mers et les océans, l’Europe semble avoir oublié de se tourner vers l’eau, toute concentrée qu’elle était à craindre son voisin terrestre de l’Est, la Russie.

Pourtant, ces dernières années, c’est bien sur mer que l’Europe a connu ses principaux succès avec l’opération Atalante (lutte contre la piraterie au large de la corne de l’Afrique). Ce succès, largement passé sous silence, est occulté par les conflits en Syrie et en Ukraine, plus proches du continent européen.

La mer pourrait être pour l’Europe, une voie pour entrer dans le domaine militaire sans que cela ne pose de problèmes aux pays européens. En premier lieu, parce que la marine agit en haute-mer, dans les eaux internationales où les questions de souveraineté ne se posent pas ou peu.

En second lieu parce que tous les pays européens n’ayant pas de façade maritime, cela permettra à certains d’entre eux d’utiliser ce prétexte pour justifier leur absence de participation tout en évitant de bloquer les autres. L’Autriche notamment pourrait arguer de l’absence de toute façade maritime pour ne pas remettre en cause sa neutralité.

En troisième lieu, parce qu’il n’y a aucun conflit ouvert en matière maritime, le risque de décès s’en trouve réduit d’autant. Les principaux « points chauds » en matière maritime se situant en Asie, essentiellement en mer de Chine, c’est-à-dire loin.

La marine semble aussi l’outil idéal pour commencer à structurer une armée européenne car hormis la France qui dispose d’un éventail complet en la matière et son porte-avions Charles de Gaulle, les Européens partent presque d’une feuille vierge en la matière. Les flottes ont pour l’essentiel été démantelées par les pays européens, qui, s’ils disposent bien de navires de guerre, n’ont plus le lustre des grandes flottes d’antan.

La marine a aussi l’avantage ou l’inconvénient d’être un outil fort coûteux. Constituer un groupe aéronaval est en quelque sorte un privilège de riche. Dans le monde, seuls deux pays ont un groupe aéronaval digne de ce nom avec au moins un porte-avions à catapulte : la France et les États-Unis. Les autres pays ont des porte-avions à plan incliné qui supposent d’embarquer des avions aux capacités d’action réduites comme le Royaume-Uni, la Russie ou encore la Chine. Du reste, avec 20 types de navire différentscontre 4 seulement pour l’US Navy, il y a quelques économies à faire en la matière.

La constitution de groupes aéronavals permettrait aussi de résoudre la question des capacités d’intervention de l’Europe puisqu’il serait possible d’intervenir sans pour autant s’installer. En somme, ce serait l’outil idéal. Chaque pays pourrait contribuer à son niveau en fournissant des navires de ravitaillement, des destroyers, des avions, de la formation ou tout autre élément nécessaire.

Enfin, la constitution d’une véritable flotte européenne permettrait de s’attaquer enfin à un autre problème européen d’ampleur : la question migratoire qui a transformé la Méditerranée en cimetière ouvert aux portes de l’Europe. Une thématique qui était au cœur de la deuxième table ronde de l’édition 2017 des ateliers de la citadelle.

Mots-clés

Notes

[1Dans « La folie des grandeurs », film de Gérard Oury.

[2Source : OTAN, juin 2017.

[3« La mer », Charles Trenet

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