En échec sur le plan militaire, Moscou cherche à briser l’esprit de résistance ukrainien
Dans l’incapacité d’enregistrer une progression substantielle sur le front, la Russie a adapté sa tactique : cibler les infrastructures électriques et énergétiques pour plonger les civils ukrainiens dans l’obscurité glaciale de l’hiver. Par ce moyen, en violation totale du droit international, Vladimir Poutine cherche à briser l’esprit de résistance ukrainien. Il souhaite forcer le peuple ukrainien à capituler pour mettre fin aux souffrances infligées par son voisin agresseur.
Comme le rapporte Amnesty International, la Russie a intensifié depuis octobre 2025 ses frappes sur les infrastructures ukrainiennes, avec pour but délibéré de provoquer des pannes d’électricité. Pendant la majeure partie de la journée, voire parfois pendant plusieurs jours, les civils ukrainiens ne peuvent plus bénéficier de conditions de vie minimales : impossible de se chauffer, de cuisiner ou de s’éclairer et ce alors que 75 % de la population vit en ville et que l’Ukraine a connu l’un des hivers les plus froids de ces dernières années. Les écoles restent fermées, et les générateurs électriques, qui permettent de pallier ces coupures, sont réservés aux hôpitaux, qui peinent malgré tout à fonctionner. 80 % du pays est affecté par les coupures d’énergie, 15 % des immeubles résidentiels à Kyiv sont privés de chauffage depuis le 9 janvier 2026 et 90 % de la capacité de production d’électricité nationale est devenue inopérante.
C’est toute la société ukrainienne qui est impactée. Le Monde rapporte que nombre d’entreprises sont obligées de mettre la clef sous la porte, au moins jusqu’au printemps, soit faute de sources d’énergie pour leur production soit en raison de la hausse des prix de l’électricité lorsqu’elles ont réussi à se procurer des générateurs.
Et pourtant l’esprit de résistance perdure
Malgré la stratégie délibérée de Vladimir Poutine de cibler les civils ukrainiens pour les faire capituler et les températures négatives de l’hiver qui ont parfois atteint les -25°C, le moral tient bon et la solidarité s’organise.
Les habitants de Kyiv se regroupent entre voisins pour se mieux se réchauffer, les autorités sont à pied d’œuvre pour la distribution de repas chauds gratuits et les opérateurs énergétiques tentent tant bien que mal de rétablir au plus vite le courant.
L’esprit de résistance ukrainien est parvenu à s’adapter aux conditions de vie particulièrement éprouvantes par la solidarité et des solutions de fortune : vivre chez soi sous plusieurs couches de vêtements, bougies, réorganisation du lieu de vie pour grappiller quelques degrés supplémentaires. La stratégie sanguinaire du Kremlin est pour l’instant un échec, à l’exception de l’alourdissement du bilan des civils innocents morts sous les bombardements ou de froid.
Une Russie toujours plus militarisée, toujours plus répressive à l’égard de sa population
Dans le même temps, en Russie, la répression et l’affaiblissement des dernières poches de liberté se poursuivent. L’information devient de plus en plus verrouillée avec l’annonce faite par le gouvernement russe du blocage total de la messagerie WhatsApp. Le réseau social, qui comptait 100 millions d’utilisateurs russes, permettait l’échange de messages cryptés. Un fonctionnement qui ne pouvait pas plaire au Kremlin qui souhaite tout contrôler et tout surveiller.
Désormais, les autorités russes pressent ses habitants d’utiliser Max, une messagerie 100% russe développée par des proches du pouvoir et qui permet aux services de renseignement intérieurs (FSB) de mieux surveiller la population. La censure continue donc inexorablement de progresser en Russie et la prochaine cible pourrait être Telegram, une autre messagerie cryptée très populaire et très utilisée par les blogueurs militaires russes.
A l’international, les acteurs cherchent à gagner du temps
L’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine s’éternise et a désormais dépassé la longévité de la “Grande Guerre patriotique” (juin 1941 - mai 1945). Le think tank américain Center for Strategic and International Studies (CSIS) avance le chiffre d’1,2 million de pertes russes depuis le début de l’invasion à grande échelle, du jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale.
Pourtant rien ne semble arrêter Vladimir Poutine qui semble avoir lié son avenir à celui de sa conquête en Ukraine. Il cherche à gagner du temps en participant de façade à des négociations de paix avec l’Ukraine et sous l’égide des Etats-Unis, en espérant imposer son récit d’une invasion présentée comme légitime et fondée sur la légitime défense, dans les opinions publiques étrangères.
Gagner du temps pour augmenter les effectifs de l’armée russe et continuer de réorienter le budget du pays pour financer l’arsenal de guerre. Le budget militaire russe représente désormais 32,5 % des dépenses annuelles (plus de 106 milliards d’euros) de la Fédération de Russie. Selon le renseignement allemand, ce chiffre est d’ailleurs volontairement sous-évalué et serait en réalité “jusqu’à 66 % plus élevé que ce qui est présenté officiellement par le Kremlin”. Outre le peu de considération pour la vie de ses habitants, le Kremlin n’hésite plus à recourir à de la chair à canon venue d’autres pays. Le collectif All Eyes On Wagner révèle dans un article du Point avoir identifié plus de “1 400 jeunes Africains ont été recrutés pour combattre en Ukraine depuis 2023”, dont 316 présumés morts au front.
Pendant ce temps-là, les États-Unis continuent un numéro d’équilibriste entre menaces et sanctions mineures contre la Russie et exerce des pressions sur le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour qu’il accepte des conditions de paix humiliantes, proches des positions maximalistes de la Russie. La résolution du conflit est vue depuis la Maison-Blanche sous le prisme d’un potentiel business florissant entre la Russie et les Etats-Unis. À la Conférence de Munich sur la sécurité, le secrétaire d’État américain Marco Rubio, n’a mentionné ni la Russie ni l’Ukraine une seule fois dans son discours, montrant que Washington regarde ailleurs.
Vu depuis le Vieux continent, le front uni des Européens laisse place dans certaines capitales au scepticisme. Le soutien total fait place au calcul politique. L’Ukraine peut-elle gagner voire même tenir ? Certains dirigeants, sans se limiter à Viktor Orban, semblent en douter. En décembre 2025, en plein débat sur la saisie des avoirs russes, le Premier ministre belge Bart De Wever déclarait : “Mais qui croit vraiment que la Russie va perdre en Ukraine ? C’est une fable, une illusion totale. Ce n’est même pas souhaitable qu’elle perde et que l’instabilité s’installe dans un pays qui a des armes nucléaires”. Certains gouvernements populistes d’Europe centrale, à l’image du nouveau Premier ministre tchèque Andrej Babiš ou du chef du gouvernement slovaque Robert Fico ne souhaitent plus financer la résistance ukrainienne. Avec le désengagement américain pour la défense de l’Europe, Kyiv peut craindre qu’en 2026, les États membres opèrent des calculs politiques entre la poursuite du soutien financier et militaire à l’Ukraine et une préférence pour investir plutôt dans leur propre défense nationale. Par chance, le soutien de l’opinion publique européenne en faveur d’un soutien tant humanitaire que militaire à l’Ukraine ne faiblit pas et au contraire progresse sensiblement.
L’esprit de résistance et de solidarité des Européens également à l’épreuve
Dans ce tableau assombri, où en sont les Européens ? Depuis 2022, l’Union européenne a fait beaucoup : l’Union européenne et ses États membres sont les premiers donateurs, avec plus de 16 milliards d’euros d’aide humanitaire et 165 milliards d’euros d’aide totale. Plus de 4 millions de réfugiés bénéficient également d’une protection temporaire en Europe. 69,3 milliards d’euros ont été alloués pour soutenir les forces armées ukrainiennes.
Mais l’Europe a-t-elle fait assez ? Face à la situation humanitaire dramatique de cet hiver en Ukraine, la Commission européenne a débloqué une aide humanitaire d’urgence de 153 millions d’euros en faveur de l’Ukraine pour répondre aux besoins urgents en matière de protection, abris, nourriture, aide en espèces, soutien psychosocial, accès à l’eau et soins de santé et la prise en charge des réfugiés ukrainiens en Moldavie. Des mesures nécessaires mais cantonnées à la réaction. Les voix s’élèvent pour protéger directement les civils des frappes russes plutôt que de se limiter à réparer après coups les dommages collatéraux de ces attaques. L’initiative “Sky Shield” est depuis longtemps sur la table pour défendre les zones civiles ukrainiennes des frappes aériennes russes. Les Européens accepteront-ils d’aller plus loin pour défendre le droit humanitaire et l’esprit de résistance des civils ukrainiens ?
Mais surtout ce soutien sans équivoque s’inscrit-il dans la durée ? Outre les calculs politiques, les obstacles se multiplient. Le Premier ministre hongrois Viktor Orban, rejoint par son homologue slovaque Robert Fico, a annoncé poser son veto au prêt financier accordé à l’Ukraine et au 20e paquet de sanctions contre la Russie. La raison ? Kiev prendrait trop de temps à réparer l’oléoduc “Droujba” (Amitié en russe) qui fournit la Hongrie et la Slovaquie en pétrole russe. Un oléoduc endommagé fin janvier… par des frappes russes. Le prêt financier à l’Ukraine avait pourtant fait l’objet d’un accord à l’unanimité au dernier Conseil européen du 18 décembre 2025 et la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie avaient été exemptées d’y participer en échange de ne pas bloquer l’accord. Avec ce nouveau veto, Viktor Orban montre de nouveau sa duplicité et sa capacité à se soustraire à toutes les règles diplomatiques.
Le veto hongrois relance inlassablement la question du passage à la majorité qualifiée au Conseil Affaires étrangères de l’UE. Si d’autres capitales européennes, exaspérées par le marchandage de Viktor Orban, espèrent probablement sa défaite électorale aux élections législatives hongroises début avril, l’UE ne peut se permettre d’attendre. D’autant que même en cas de victoire de l’opposition hongroise, d’autres gouvernements peu enclins à soutenir l’Ukraine pourraient jouer ce rôle.
Une solution bien plus efficace et sur la table depuis longues années est possible : l’article 7 du Traité de l’Union européenne (TUE) donne à l’UE la possibilité de sanctionner un État membre qui ne respecterait pas les valeurs fondamentales de l’Union, en le privant de son droit de vote au Conseil. Un article 7 à lire en parallèle de l’article 24 du TUE qui porte sur la solidarité mutuelle des États membres dans la conduite des objectifs de l’action extérieure de l’UE et de la clause de sincère coopération mentionnée à l’article 4 du TUE. D’autant que Viktor Orban abuse de son droit de veto à des fins purement nationales et en fait le fond de commerce de sa campagne électorale basée sur une opposition à l’UE et le candidat d’opposition Peter Magyar, qu’il a affublé du surnom de “marionnette de Bruxelles”.
Cela tombe bien, le recours à l’article 7 a été enclenché contre la Hongrie il y a… 8 ans, en 2018, par le Parlement européen pour atteintes aux valeurs fondamentales de l’UE. Les Etats membres au Conseil de l’UE ne s’en sont pourtant jamais saisi. S’ils décidaient d’employer l’article 7 du TUE face à la déloyauté manifeste de la Hongrie, il faudrait réunir un vote aux quatre cinquièmes des membres du Conseil (l’instance réunissant les 27 États membres, moins le pays visé).

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