Un paysage politique inédit

Tour d’horizon des candidats à la présidentielle

, par Rémi Laurent

Un paysage politique inédit

Les cartes sont maintenant abattues. En désignant leurs candidats respectifs par des primaires ouvertes, la gauche et la droite française ont mis fin à une tradition qui voulait que l’élection présidentielle soit la rencontre entre un homme et la France. Petit tour du paysage politique français à 3 mois du scrutin présidentiel.

La gauche chamboulée

A tout bien, tout honneur, commençons par la gauche ou plutôt le parti socialiste qui vient de couronner Benoît Hamon comme son champion à l’issue d’un primaire éclair. Après les cafouillages du 1er tour, il emporte l’investiture socialiste avec environ 60% des voix. Il incarne le changement, la nouveauté après 5 ans de gestion socialiste qui laisse aux Français un sentiment de déception. Après le retrait de François Hollande, beaucoup voyaient déjà Manuel Valls, le Premier ministre sortant déjà candidat pour porter le bilan du quinquennat. Patatras, c’est Benoît Hamon qui a soufflé le vent du renouveau en étant le seul à insuffler de la nouveauté au sein d’un parti socialiste mal en point mais loin d’être mort.

Ainsi que le souligne bon nombre d’observateurs, Benoît Hamon incarne une ligne qui a toujours été minoritaire au sein du PS à chaque congrès depuis 1983 et il doit sa victoire au fait que la primaire ait été ouverte aux sympathisants socialistes et non pas réservée à ses seuls adhérents (dont le nombre a fondu comme neige au soleil depuis 2012 d’ailleurs). Il suit en cela la même dynamique impulsée par Jeremy Corbyn au Royaume-Uni avec le Labour ou Tsipras en Grèce. Comme Corbyn, il doit sa victoire aux sympathisants pour l’essentiel et tout comme Tsipras, il a pour objectif d’ancrer le PS sur une ligne social-démocrate nette et non de le maintenir sur un positionnement de centre-gauche.

Si on regarde bien, c’est le même combat qui se livre au sein de l’ensemble de la gauche traditionnelle de Gouvernement dans tous les pays européens avec un succès plus ou moins évident selon les pays et les personnalités. Et même si ce n’est pas le facteur principal de la fin de la grande coalition au Parlement européen entre les socialistes du groupe S&D et le PPE, cela peut expliquer pour partie.

Il n’en reste pas moins que la tâche du candidat Hamon sera difficile. Coincé entre un Jean-Luc Mélenchon charismatique, et un Emmanuel Macron qui entend incarner la nouveauté quand bien même il a suivi la parcours classique des hommes politiques français (ENA, banque privée, conseiller présidentiel, ministre), il devra se démarquer et montrer qu’il faudra compter avec lui dans la recomposition qui s’annonce à gauche.

A droite, rien ne va plus.

Un président qui n’a jamais été aussi impopulaire, une primaire qui a été un succès indéniable, une victoire qui ne souffre d’aucune contestation. L’avenir de François Fillon semblait tout tracé dans une élection que l’on annonçait imperdable.

Et là, le drame ! Mardi 24 janvier 2017, les bonnes feuilles du Canard Enchainé, célèbre journal satirique qui vient de fêter son centenaire d’existence, commencent à circuler. Il se dit que le candidat Fillon aurait embauché sa femme comme attaché parlementaire mais que cette dernière n’aurait pas réellement travaillé. Soupçons d’emploi fictif, scandale dans l’opinion publique. Il faut dire qu’il y en aurait pour la bagatelle de 500 000 € ce qui n’est pas rien.

Mercredi 25 janvier 2017, le Canard enchainé sort en kiosque (il n’est diffusé que sur papier). Les révélations continuent de plus belle. Pénélope Fillon qui ne cessait de clamer dans la presse ne pas faire de politique, se retrouve à devoir justifier de son travail d’attaché parlementaire. La défense du candidat Fillon est surprenant, il parle de « boules puantes » et dénonce la supposée « misogynie » de l’article.

Le lendemain, jeudi 26 janvier 2017, la polémique ne s’éteint pas. François Fillon s’invite au journal télévisé du soir de la plus grande chaîne française, TF1. Sa défense est simple : sa femme a été embauchée légalement et il va apporter les preuves du travail effectué. Et pour éviter de nouvelles révélations, il déclare avoir aussi payé 2 de ses enfants à raison de leurs compétences en tant qu’avocats lorsqu’il était sénateur entre septembre 2005 et mai 2007. Problèmes : aucun de ses enfants n’avait alors prêté serment ainsi qu’en atteste le site du barreau de Paris et le site du Sénat ne recense aucun travail du sénateur Fillon en rapport avec les études que menaient alors ses enfants.

Voilà qui fait particulièrement désordre alors que le candidat François Fillon se présentait comme candidat de la vertu et de l’ordre moral durant la primaire de droite. Celui-ci ayant lancé à l’encontre de son concurrent Nicolas Sarkozy : « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? ».

Alors que dans n’importe quel autre pays européen notamment scandinave, il aurait été impensable qu’il reste candidat, François Fillon persiste et signe. Il ne se retirera que s’il est mis en examen. Il s’inscrit là dans une tradition bien française qui consiste à croire que l’élection offre une nouvelle virginité politique. Ce n’est pas Patrick Balkany qui le contredira. Député de droite depuis les années 1980 et malgré un nombre incalculable de procédures judiciaires, il vient seulement d’être rattrapé pour fraude fiscale, blanchiment de fraude fiscale et contraint sous la pression de l’opinion publique de renoncer à se présenter aux législatives de juin 2017.

Le contraste est saisissant avec la Suède qui depuis l’instauration du « principe de transparence » (offentlighetsprincipent) en 1766 permet à tout habitant d’avoir accès à tout document public permettant ainsi un contrôle démocratique sur les gouvernants. En 2006, deux ministres suédois fraichement nommés ont dû démissionner. Mais l’affaire la plus emblématique est la démission de Mona Sahlin qui, en 1995, avait dû démissionner pour avoir acheté une barre de Toblerone avec sa carte bancaire de fonction. Qu’importe qu’elle ait immédiatement remboursé le ministère, l’affaire lui colle encore à la peau.

En France, il ne viendrait à l’idée de personne de demander la démission d’un ministre parce que celui-ci aurait acheté une barre de chocolat avec l’argent de l’État. Et il semblerait encore plus incroyable de l’obtenir. Mieux, il est parfaitement normal qu’un ministre mange dans un restaurant huppé en ouvrant des grands crus. C’est qu’il en va du prestige de la France où toutes les grandes décisions se prennent à table alors que nos amis scandinaves fixent un plafond qui n’offre à leurs ministres que la possibilité de prendre un sandwich sur le pouce et de dormir dans un hôtel 2 étoiles. Et pour le contribuable français, impossible de vérifier si le ministre a abusé. Pour consulter un document public, il faut se livrer à un véritable parcours du combattant. Il faut d’abord vérifier si le document est disponible. S’il ne l’est pas, il faut faire un recours devant la CADA (commission d’accès aux documents administratifs) qui donne un avis permettant de consulter le document en question qui n’est favorable que dans 44% des cas et suivi que dans 60% de ces 44%. Au bout du compte, le contribuable français n’obtiendra gain de cause qu’1 fois sur 4.

Une extrême-droite bien discrète

Devant un tel scandale, certains se dit que c’est une occasion en or pour l’extrême-droite. Pas du tout ! Car au même moment, l’Olaf (office européen de lutte anti-fraude) saisi par le président du Parlement européen a conclu que Marine Le Pen devait rembourser 340 000 € au Parlement Européen, son père Jean-Marie Le Pen, 320 000 € et Bruno Gollnisch, autre député européen Front national, 380 000 € soit un total de 1 040 000 €. Voilà qui tombe bien mal pour un parti qui prétend lutter contre le « tous pourris ».

Évidemment, les intéressés ont vivement démenti tout détournement d’argent public et saisi leurs avocats respectifs afin de contester la chose. Il n’empêche…

Et ailleurs ?

Ailleurs, cela ne semble guère aller mieux. Emmanuel Macron, 3e homme dans les sondages et qui entend chambouler le paysage politique semble lui aussi avoir pris la main dans le pot de confiture. Il lui est reproché d’avoir dépensé 120 000 € en frais de représentation sur les 8 premiers mois de 2016 sur les 150 000 € alloués à son ministère (l’enveloppe devant aussi servir à couvrir les frais de ses secrétaires d’État). Il est reproché au ministre Macron d’avoir utilisé les moyens ministériels à sa disposition pour préparer son futur départ du Gouvernement et sa future candidature à l’élection présidentielle. Même s’il se défend de tout mélange des genres, ses rencontres avec des artistes et des personnalités influentes qui n’ont que peu à voir avec son ministère laissent planer le doute sur ses intentions.

Un paysage bouleversé

Il y a un an tout semblait déjà joué d’avance, une redite de 2012 avec un duel Hollande-Sarkozy. A l’été 2016, l’émergence d’Alain Juppé et la chute continue de popularité de François Hollande laissait augurer une victoire facile pour un homme politique expérimenté. Depuis, les primaires sont passées par là, et le message des Français à leur classe politique est limpide : « Sortez les sortants ! ». Exit donc Manuel Valls, comptable du bilan du Gouvernement ; exit Nicolas Sarkozy qui après un énième come-back raté a définitivement raccroché les gants (même si en politique, rien n’est jamais vraiment définitif) ; exit aussi Juppé qui va achever une carrière politique bien remplie en tant que maire de Bordeaux.

Mais pour le reste, rien n’est joué. Avec un paysage politique chamboulé comme jamais, la seule dont on soit certain pour l’avenir de la France est que l’on est certain de rien. Par comparaison, le duel annoncé entre Martin Schultz et une Angela Merkel qui semble toujours indéboulonnable apparait bien sage.

Voilà une incertitude qui s’ajoute à un contexte particulièrement instable puisqu’à peine arrivé au pouvoir, Donald Trump a décidé de déclencher deux crises diplomatiques majeures avec le Mexique et l’Union Européenne, ses plus proches alliés sur le plan international. Et cela après une semaine seulement de pouvoir.

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