“Un peuple debout” : le récit de Thierry Sother en Ukraine

, par Maëlle Aillet, Tristan Boursico

“Un peuple debout” : le récit de Thierry Sother en Ukraine

Le Taurillon a eu l’opportunité de rencontrer Thierry Sother à l’occasion d’un café-débat organisé par le Mouvement européen-Alsace et les Jeunes Européens-Strasbourg. Député de la 3e circonscription du Bas-Rhin depuis juillet 2024, membre du Parti socialiste et de la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale, Thierry Sother a récemment participé à un déplacement en Ukraine. Entre le 12 et le 15 septembre, un groupe de cinq députés, dont l’ancien Premier ministre Gabriel Attal, s’est rendu sur place dans le cadre du groupe d’amitié France-Ukraine de l’Assemblée nationale.

[Tristan Boursico, Président du Mouvement Européen-Alsace] Vous expliquez avoir réalisé un déplacement à Kyiv, la capitale ukrainienne, mais aussi à Mykolaïv et Odessa, un séjour que vous avez d’ailleurs documenté sur vos réseaux sociaux. Vous avez écrit être allé en Ukraine pour voir et comprendre. Mais alors qu’avez-vous vu là-bas ?

Thierry Sother : J’ai effectivement eu l’occasion, il y a une dizaine de jours, de participer à un déplacement de l’Assemblée nationale en Ukraine. Dans le cadre du groupe d’amitié des parlementaires entre l’Assemblée nationale française et la Rada, qui est l’Assemblée des parlementaires ukrainiens, nous nous sommes rendus en Ukraine.

Nous nous sommes déplacés à Kyiv à l’occasion du Yes Forum (Yalta European Strategy), un sommet international créé en 2004 pour soutenir le rapprochement de l’Ukraine avec l’Europe. Chaque année en septembre, il réunit en Ukraine des chefs d’État et des responsables internationaux afin d’échanger sur la situation et d’avancer face au contexte actuel.

Alors, pour répondre à la question, qu’est-ce que j’ai vu en Ukraine ?

J’ai vu un peuple debout, c’est ce qui m’a le plus surpris. Les Ukrainiens ont une résilience et une combativité au quotidien. Non seulement parce qu’ils veulent naturellement repousser l’agression russe à l’origine du conflit, mais aussi parce qu’ils portent la volonté de donner un sens à ce combat : celui d’écrire leur destin en se rapprochant de l’Europe. Et c’est quelque chose qui m’a touché : cette volonté, ce souhait de se raccrocher à l’Union européenne, on le sent à travers de nombreux échanges.

Cet été, l’Ukraine a traversé une période politique agitée autour des questions de corruption, qui ont animé le débat national. Lors de nos échanges avec les parlementaires, mais aussi avec des associations engagées dans ce domaine, tous ont exprimé une volonté claire : combattre la corruption qui peut exister ou qui a pu exister dans certaines administrations en Ukraine. Pour eux, c’est une condition indispensable au rapprochement avec l’Europe.

[Tristan] Vous avez également rencontré des acteurs de la société civile, des élus, des députés de la Rada, le Parlement ukrainien, est-ce que vous pouvez nous donner quelques éléments des échanges que vous avez pu avoir avec ces acteurs ?

Thierry Sother : Je vais vous raconter trois exemples illustrant les échanges que nous avons eus avec des acteurs civils en Ukraine.

Le premier exemple est mon échange avec le « Centre pour la protection des droits de l’enfant », basé à Kyiv. Ce centre lutte pour le retour des enfants enlevés et déplacés vers la Russie. Encore aujourd’hui, certains sont envoyés dans des camps, où ils subissent une forme d’acculturation forcée à la culture et au message russe. On chiffre à plusieurs milliers les enfants qui ont été déplacés.

Le second exemple est notre échange avec les « centres Superhumans » qui ont la volonté et l’énergie de devenir acteurs de pointe dans tout ce qui concerne la chirurgie orthopédique et la traumatologie en raison des nombreux blessés au front. Ces centres sont financés en partie avec des fonds versés par la France.

Nous avons également rencontré des personnes récemment blessées au front, dont un ancien agent immobilier. Celui-ci utilise l’approche sportive, avec des prothèses à la place des jambes pour gagner une forme de confiance et une forme de combativité pour pouvoir porter les choses. Il souhaite participer aux Invictus Games qui ont été fondés par le prince Harry en Grande-Bretagne. C’est une sorte de jeu olympique pour les personnes qui ont été blessées sur des zones de conflit. Ils ont la volonté de se réintégrer, de participer activement à la société.

La troisième illustration de nos rencontres est celle du député à la Rada, Oleksiy Gontcharenko, membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) et représentant de la minorité politique au sein de la Rada, au sein du parti Solidarité européenne. Il a créé des centres à travers tout le pays, où il y a des bénévoles, des femmes, des personnes âgées, qui viennent passer leurs après-midi pour participer et soutenir l’action sur le terrain.

[Tristan] Quelles perspectives de soutien la France et l’Europe peuvent-elles offrir aux Ukrainiens ? Quelles attentes vous ont-ils exprimées, et avez-vous pu, au sein de votre délégation avec d’autres députés, notamment Gabriel Attal, échanger sur un soutien renforcé et constant de la part de la France et de l’Europe ?

Thierry Sother : La délégation était effectivement conduite par Gabriel Attal, qui est le président du groupe d’amitié France-Ukraine, et participait également à la délégation. Le ministre délégué démissionnaire aux affaires européennes, Benjamin Haddad, était également présent pendant le Yes Forum.

La première chose dont il faut avoir conscience, c’est que l’Ukraine se prépare à faire face à un nouvel hiver en guerre, dans des conditions qui vont être plus difficiles et qui vont se complexifier.

Ils nous demandent d’accélérer la livraison d’armes, car il s’agit d’un enjeu capacitaire crucial. La Russie, malgré toutes les sanctions, accélère aujourd’hui sa production de drones. Le problème est aussi une question d’intensité : les attaques ne se font plus avec un ou deux drones, mais en essaims, afin de saturer les systèmes de défense.

Nous avons également abordé avec les représentants de la Rada la question des forces de réassurance. Quelques jours plus tard, le Président ukrainien était à Paris pour rencontrer Emmanuel Macron à ce sujet. Ces forces de réassurance consistent, dès qu’un cessez-le-feu et une fin de conflit seront établis, en l’engagement des pays européens et américains à maintenir une forme de sécurité sur le territoire ukrainien. C’est une question qui les touche particulièrement et pour laquelle ils sont en attente de réponses.

Une difficulté m’a particulièrement frappé, et dont je n’avais pas pleinement conscience : aujourd’hui, les grandes entreprises françaises n’ont pas encore investi et ne sont pas présentes en Ukraine. Et l’Ukraine a besoin que des grandes entreprises françaises fassent le pas aujourd’hui d’investir sur le territoire, sur des questions de défense, mais pas uniquement.

L’exemple le plus frappant est peut-être Mykolaïv, une ville de 450 000 habitants, à peu près équivalente à l’eurométropole de Strasbourg, qui vit depuis des mois sans eau potable. C’est difficile à imaginer : l’eau coule toujours au robinet, mais elle n’est pas potable, faute de capacités de purification et d’extraction. Pour eux, c’est une priorité, et si quelques grandes entreprises françaises sont présentes, elles restent encore trop peu nombreuses.

Je tiens à saluer le maire de Mykolaïv, qui sera en France la semaine prochaine à Montpellier pour signer un jumelage avec la ville et son maire, Michael Delafosse. La question de l’eau figure justement parmi les priorités sur lesquelles ils souhaitent travailler dans les prochains mois à Mykolaïv.

[Tristan] Vous avez démarré ce déplacement au 1309ème jour de guerre. Vous avez salué l’esprit de combativité des Ukrainiens. Est-ce qu’il y a quelque chose qui vous a particulièrement surpris, une rencontre qui vous a marqué ? Peut-être quelque chose qui vous donne aussi un peu d’espoir après ces quelques jours passés en Ukraine ?

Thierry Sother : Ce qui m’a sans doute le plus marqué lors de ce déplacement, au-delà de l’énergie et de la résilience du peuple ukrainien, c’est notre passage à Mykolaïv le jour de la fête de la ville, fondée en 1789 comme la République française. La ville célébrait cet anniversaire, témoignant de la volonté de continuer à vivre et à partager des moments positifs. Nous avons déambulé avec les autorités locales, drapeaux et orchestres de la ville.

En plein discours du maire, les sirènes se sont mises à retentir : les habitants vivent avec ces alertes. Lors de la journée que nous y avons passée, il y a eu trois alertes en pleine journée, puis une autre dans la nuit. Et pourtant, ils continuent leur quotidien. J’étais surpris de cette acceptation. Des gens restent en terrasse, font leurs courses, continuent à vivre malgré tout. Un message important pour nous à faire passer, c’est que cela ne doit pas devenir normal.

La guerre que vivent les Ukrainiens et Ukrainiennes n’est pas une situation naturelle, et il ne faut pas la banaliser. La guerre dure, et bien que l’Ukraine soit un pays vaste, plus on s’éloigne du front, moins on ressent la guerre en permanence.

Il est donc essentiel, ici en Europe et à Strasbourg, de continuer à rappeler qu’il y a une guerre, que le combat doit se poursuivre, et que cette situation ne doit jamais être considérée comme normale, même si elle s’installe dans la durée.

Propos reccueillis par Maëlle Aillet le 22 septembre 2025.

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