Une armée européenne : vœu pieux ou horizon réaliste ?

, par Julien Lepotier

Une armée européenne : vœu pieux ou horizon réaliste ?
Photo prise dans le cadre de l’opération Atalante, une mission militaire et diplomatique mise en œuvre par l’Union européenne, dans le cadre de la force navale européenne et de la PSDC Flickr - Euvnafor - CC BY-ND 2.0

Le 6 novembre dernier, Emmanuel Macron a proposé la création « d’une vraie armée européenne ». Pour lui, ce projet serait le seul à même de protéger le continent face à la course aux armements de la Chine ou de la Russie, de la persistance de la menace terroriste islamiste et du désengagement sans précédent des Etats-Unis vis-à-vis de ses alliés européens.

La chancelière allemande, Angela Merkel, a aussi confirmé sa volonté d’aller vers une « véritable armée européenne » lors de son discours au Parlement européen le 13 novembre dernier. Si on ne peut que se féliciter que les deux plus grands pays de l’Union souhaitent construire une force de défense commune, un certain scepticisme reste de mise au vu de l’évolution des dernières années, voire des derniers mois. Au-delà de ces effets d’annonces, ce projet est-il un vœu pieux ou un horizon réaliste ?

Sans une Europe fédérale, pas d’armée européenne

Dans le contexte actuel, il serait facile, si ce n’est justifié de considérer que la création d’une véritable armée européenne est un vœu pieux. En effet, cela impliquerait une fusion, ou mise en commun des armées nationales au profit d’une armée fédérale, sur le modèle américain. Cette idée est concevable sur un plan strictement militaire et industriel. Par contre, elle est impossible à court terme considérant l’état politique actuel de l’Union. Une armée européenne signifie non seulement la mise en place d’un commandement unique, mais également celle d’un pouvoir politique pour commander cette armée. L’ensemble des Etats devront abandonner leur souveraineté militaire et donc, en toute logique, la politique étrangère ou le renseignement. En effet, j’estime que la création d’une armée européenne doit reposer sur une compétence exclusive de l’Union européenne dans ce domaine, sinon le projet restera cantonné à des accords de coopération entre Etats membres.

Ce nouveau paradigme induit la constitution d’une Europe fédérale, dotée d’un Parlement et d’un gouvernement européens, indépendants des états membres puisqu’élus directement par les citoyens. Ce projet doit être un horizon pour l’avenir de l’Union européenne, mais c’est un horizon lointain.

En revanche, l’évocation de ce projet par les dirigeants des deux plus puissants pays de l’Union est significative à bien des égards. Elle témoigne d’une prise de conscience que l’Europe ne peut plus seulement reposer sur l’OTAN pour se défendre. S’il était justifié de reposer sur un partenariat fort avec les Etats-Unis suite à la Seconde guerre mondiale, car l’Europe était en ruines, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Par ailleurs, l’apparition de nouvelles menaces à travers la montée en puissance de la Chine et la Russie, couplée à la persistance d’un environnement dégradé en Afrique et au Moyen Orient, conduit naturellement nombre de pays à augmenter leurs efforts de défense. Si une guerre sur le sol de l’Union européenne semble improbable, un conflit en mer de Chine ne serait pas sans conséquence alors que les deux tiers du trafic maritime mondial y ont lieu. De graves tensions avec la Russie, avec un conflit limité dans les pays baltes, est aussi une menace crédible pour notre sécurité, à l’image de la récente escalade de tensions aux portes de l’Union européenne entre l’Ukraine et la Russie.

Une défense européenne indépendante, un investissement qui n’est pas seulement militaire

Encore aujourd’hui, malgré une prise de conscience réelle, les Etats européens s’appuient sur un consensus implicite avec les Américains. L’OTAN est l’illustration de ce « deal » : en contrepartie de leur protection, les Etats-Unis vendent massivement des armes aux pays européens. Il faut avoir à l’esprit que les Etats-Unis dépensent entre 2.5 fois plus pour leur armée que les Européens. Le constat de nombreux pays (notamment au centre et à l’est de l’Europe) est simple : les armées françaises, allemandes ou italiennes ne feront pas le poids en cas de conflit aux frontières est-européennes. Pour eux, seuls les Etats-Unis ont la puissance militaire nécessaire. Pour assurer à ces Etats qu’ils peuvent compter sur une capacité de défense européenne, les pays européens devront augmenter leurs budgets dédiés au secteur militaire. Cet effort important est nécessaire si les Européens veulent restaurer leur souveraineté en matière de défense. Si la construction européenne est un projet de paix qui a rassemblé plus d’une vingtaine de pays, nul ne peut ignorer les menaces extérieures à nos frontières communes.

Une question légitime se pose : pourquoi utiliser de l’argent public pour des achats en armement plutôt que pour financer la transition écologique ? A cette question, je répondrai que l’un n’empêche pas l’autre. Mais que ces deux engagements sont nécessaires.

S’engager dans cette démarche mènera au développement de notre industrie et favorisera des emplois très qualifiés, portés par des innovations qui profitent au secteur civil par la suite. Une armée moderne, bien équipée et entraînée, ne se résume pas à des chars ou des avions de combat. C’est également un investissement dans des avions de transport et hélicoptères qui sont mobilisés dans le cadre d’opérations humanitaires, des bateaux qui surveillent nos eaux territoriales, ou bien encore la surveillance des activités spatiales pour protéger nos satellites Galileo.

Les prochaines étapes pour construire une défense européenne

Au-delà de l’aspect financier, le développement d’une industrie européenne de défense (et non juste d’une somme d’industries nationales) et la mise en commun des capacités sont primordiales. Sur ce point, plusieurs avancées récentes permettent de rester optimiste pour l’avenir. On constate de plus en plus d’unités transnationales : escadron de transport et brigade franco-allemande ; unités blindées communes entre les Pays-Bas et l’Allemagne, bataillons européens dans les pays baltes et nordiques. Une nouvelle série de programmes en commun devrait être lancée : avion de combat, chars de bataille, patrouille maritime… Enfin, la création du fonds de défense européen, doté de 13 milliards d’euros sur sept ans, permettra d’inciter fortement à développer nous-même nos matériels. Si le montant reste faible, il est significatif car concentré sur la recherche et le développement (R&D) (la France dépensera 1 milliard d’euros en R&D en 2020, à titre d’exemple).

Ainsi, si la constitution d’une armée européenne semble être un objectif à long terme, la priorité à court terme est de restaurer la souveraineté militaire des Etats européens. Cela passe par trois étapes : la remise à niveau des capacités militaires via un effort budgétaire régulier ; la constitution d’une industrie de défense européenne et la mutualisation des capacités militaires (transport stratégique, hélicoptères, forces terrestres de haute densité…).

Vous l’aurez compris, si une armée européenne reste un horizon lointain, sa simple évocation par Angela Merkel et Emmanuel Macron est une rupture stratégique. L’Union européenne, construite par l’économie, devient progressivement une construction politique. Par contre, à court terme, une augmentation de l’effort de dépense, combinée avec une mutualisation plus forte, permettra de converger progressivement vers une Europe avec une défense forte et indépendante.

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