Une conversation franche avec la députée européenne Nela Riehl : construire une Europe centrée sur l’humain

, par Mattia Fontana, Trad’In Motion

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Une conversation franche avec la députée européenne Nela Riehl : construire une Europe centrée sur l'humain
La députée européenne Nela Riehl, avec l’aimable autorisation de la députée.

Nous avons eu le plaisir de discuter avec la députée européenne allemande Nela Riehl (Groupe des Verts/Alliance libre européenne) lors de l’European Youth Event pour un entretien approfondi sur son parcours, sa vision de l’Europe et son travail au Parlement européen : Riehl, membre du parti Volt et présidente de la commission de la culture et de l’éducation, a partagé son parcours inspirant, passant d’enseignante dans la ville d’Hambourg à une voix dominante dans la politique européenne.

Votre parcours, d’une salle de classe d’Hambourg à la présidence de la commission de la culture et de l’éducation du Parlement européen, est tout à fait étonnant et très inspirant : qu’est-ce qui a motivé votre décision de vous lancer d’abord en politique, puis de devenir une tête de liste aux élections européennes de 2024 ?

Eh bien, j’ai rejoint Volt il y a deux ans et demi parce que j’avais le sentiment que le monde était en train de s’effondrer, et j’avais besoin de faire quelque chose, n’importe quoi, pour arrêter ça. Je n’ai jamais pensé à devenir une politicienne ; j’étais heureuse dans ma vie. J’ai cherché un parti pragmatique, qui propose des solutions européennes, en particulier pour lutter contre le changement climatique, et Volt était ce parti.

Au départ, je pensais que je distribuerais simplement des tracts, sans jamais imaginer que nous aurions cinq eurodéputés Volt au Parlement européen. Ce n’était pas une étape de carrière : je voulais juste aider. Les gens m’ont alors approché pour me proposer de me présenter aux élections européennes, et je me suis dit : pourquoi pas ? Si je suis motivée à l’idée de faire ma part : j’ai été élue comme tête de liste et j’ai fini ici, au Parlement européen. Je suis très heureuse d’être ici.

Volt est surtout connu pour sa vision d’une Europe fédérale. Que signifie une Europe fédérale pour vous, surtout compte tenu de l’époque actuelle ? Vous avez mentionné avoir des souvenirs d’enfance de contrôles aux frontières : c’est quelque chose que, malheureusement, malgré les Accords de Schengen, nous sommes amenés à vivre de nouveau en ce moment. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

C’est exactement ce que je voulais dire quand je disais que je voulais que mes enfants et mes étudiants aient un monde meilleur : mon père était Ghanéen, et, quand j’étais enfant, chaque fois que nous voyagions à l’étranger, il avait besoin d’un visa ; il y avait des frontières réelles. Quand cela a disparu, l’Europe m’a semblé être une terre de liberté, celle que je voulais pour mes enfants, je ne pouvais pas imaginer que les contrôles aux frontières reviendraient.

Volt ne veut plus jamais voir de contrôles aux frontières au sein de l’espace Schengen : nous croyons fermement en l’approche des « États-Unis d’Europe », nous sommes pragmatiques et pensons que nous avons besoin de réformes sur certains traités pour relever les défis communs, parce que les États membres sont tout simplement trop petits pour aborder seuls des enjeux comme le changement climatique.

C’est pourquoi nous œuvrons à soutenir un discours pro-europén face aux partis qui sèment la haine et la peur. La démocratie européenne n’est malheureusement plus un droit acquis.

Votre père est originaire du Ghana, et aux élections européennes en Allemagne, vous étiez la seule candidate noire : en étant élue, vous avez d’une manière ou d’une autre cassé une barrière. Comment votre expérience personnelle a-t-elle façonné ou est-elle en train de façonner votre travail à Bruxelles, votre lutte contre l’injustice sociale et le racisme ?

En tant que personne noire et femme, vous êtes toujours politisée ; vous êtes toujours la « seule et unique » dans une pièce. Dans mes commissions, je suis généralement la seule personne noire, et sur 720 députés européens, il n’y a que quatre personnes noires, toutes des femmes. Je suis habituée à cela ; je n’ai jamais eu le privilège d’ignorer le racisme ou les droits des femmes, car cela a toujours fait partie de ma vie. C’est ce qui m’a politisée : avec de nombreux partis d’extrême droite ici, vous sentez une atmosphère hostile. Je reçois même des commentaires en ligne qui disent des choses comme « vous n’avez pas votre place dans ce Parlement, parce que vous n’êtes pas européenne », juste en me regardant : c’est quelque chose à quoi je suis malheureusement très habituée. Il est important d’apporter cette perspective ici parce que la représentation compte, pas seulement pour le travail de lutte contre le racisme, mais pour chaque comité : nous avons besoin de multiples perspectives, pas seulement de « vieux hommes blancs en costume bleu marine ».

Vous avez beaucoup parlé d’une approche de politique étrangère féministe : qu’est-ce que cela signifie en pratique, et pourquoi est-ce urgent pour l’UE ?

La politique étrangère féministe ne consiste pas seulement à avoir des femmes à des postes, ce qui peut être du symbolisme : cela implique une politique centrée sur les personnes et favorable à la vie ; elle privilégie les droits humains dans la politique étrangère plutôt que le commerce, ce qui a été la tendance passée. Par exemple, en regardant la Russie, nous voyons qu’une approche axée sur le commerce n’a pas fonctionné : ma compréhension de la responsabilité internationale de l’UE est que nous devons apprendre de l’histoire violente et oppressive de l’Europe. Nous devons établir une coopération stable et équitable avec les pays tiers et renforcer leur société civile, en favorisant la démocratie plutôt qu’en imposant nos valeurs : les droits des femmes et la santé sont essentiels car les femmes représentent la moitié de la population, et aborder leurs problèmes est une première étape pour résoudre de nombreuses autres injustices.

Vous avez également constamment mis en avant les droits des réfugiés et la dépénalisation du sauvetage en mer : comment envisagez-vous de plaider pour un changement de politique concernant les droits migratoires et les politiques migratoires au sein de l’UE avec des voix d’extrême droite aussi nombreuses à l’heure actuelle ?

C’est une question difficile, avec l’extrême droite qui répand la peur. Ma collègue, Anna Strolenberg, de la délégation Volt, se rend dans des endroits comme la Bulgarie et l’Albanie pour voir ce que sont réellement les centres de détention ; elle divulgue tout cela sur les réseaux sociaux afin d’éduquer les gens sur le véritable impact humain du vote pour des partis d’extrême droite. Nous essayons de dire la vérité. Personnellement, je suis engagée et je soutiens Anna ainsi que les initiatives locales en Allemagne : nous pensons que les politiques migratoires doivent être centrées sur l’humain, et il est également crucial d’aider les gens à comprendre la différence entre asile et migration. L’Europe doit attirer des talents de l’étranger, et pour ce faire, nous devons éliminer la peur.

En tant que présidente de la commission de la culture et de l’éducation, vous avez souvent souligné l’importance de l’éducation et de la culture dans le renforcement de la démocratie et des droits de l’Homme. À l’heure actuelle, quelles initiatives spécifiques préconisez-vous pour renforcer la démocratie au sein de l’Union européenne et peut-être aussi dans certains pays candidats à l’UE ?

Eh bien, il y a deux mois, j’ai rencontré des jeunes actifs à Lviv, en Ukraine. Donner aux jeunes la possibilité de s’exprimer et de s’engager les uns avec les autres pose les bases d’une démocratie florissante : nous devons assurer la mobilité au sein de l’UE pour la culture et l’éducation, car cela élargit les horizons et aide à combattre la peur. À cet égard, Erasmus+ est un instrument clé que nous essayons de renforcer et d’en augmenter le budget.

Les gens privilégient le financement de la sécurité et de la défense, mais je leur demande : « qu’est-ce que nous défendons réellement si nous n’avons pas de culture ni d’éducation ? ». Notre vie quotidienne et le terrain d’expression de notre démocratie en dépendent. Je plaide également en faveur d’alliances universitaires plus fortes pour faciliter l’échange académique, ce qui est important pour la résilience démocratique.

Volt, votre parti, est particulièrement populaire parmi les jeunes électeurs. Qu’est-ce que l’UE peut faire de plus pour mieux s’engager avec les jeunes, pour les convaincre que la politique européenne et l’activisme européen comptent vraiment pour eux ?

Bien que des événements comme l’European Youth Event soient formidables, ils ont des limites. Nous devons ouvrir plus souvent les institutions aux jeunes, en leur montrant clairement qu’ils peuvent travailler ici. La commission de la culture et de l’éducation (CULT) essaie activement d’inclure la perspective des jeunes dans chaque processus législatif, ce que je veux établir comme une norme « prisme jeunesse ». Nous collaborons avec des organisations de jeunesse et organisons des panels permettant à des groupes comme le Forum européen de la jeunesse de s’exprimer devant nous. Ce dialogue doit être constant et régulier.

Vous avez cité Ruth Bader Ginsburg comme l’un de vos modèles. Comment son héritage vous inspire t-il particulièrement, et y a-t-il d’autres figures européennes qui ont le même impact sur vous ou qui inspirent votre travail à Bruxelles ?

Ruth Bader Ginsburg était une jeune mère, et sa capacité à accomplir tant de choses à une époque où le simple fait d’être une mère était considéré comme suffisant pour une femme m’a donné envie de m’engager : elle m’a montré que même avec des ressources limitées, je pouvais faire quelque chose. En ce qui concerne les femmes européennes, il est difficile d’en choisir une seule : j’admire Sanna Marin, l’ancienne Première ministre de la Finlande, parce que voir une jeune femme occupée un tel poste était une grande source d’inspiration.

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