Une Europe sans pauvreté en 2050 : promesse historique ou mirage bruxellois ?

Les annonces du Discours sur l’état de l’Union à la loupe 4/4

, par Maëlle Aillet

Une Europe sans pauvreté en 2050 : promesse historique ou mirage bruxellois ?
Discours sur l’état de l’Union 2025 par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne © Copyright European Union - 2025

Dans son discours sur l’état de l’Union 2025, Ursula von der Leyen a promis une “stratégie européenne de lutte contre la pauvreté”, un arsenal social ambitieux pour éradiquer la pauvreté d’ici 2050. Mais alors que 93 millions d’Européens vivent déjà dans la précarité, cette promesse, qui sonne familière, est passée largement inaperçue. Sans budget massif ni cadre contraignant, la crédibilité de cette stratégie, éclipsée par les débats sur la défense et la géopolitique, reste plus que jamais en question.

La pauvreté, un fléau négligé

En 2024, 93,3 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté ou d’exclusion sociale dans l’UE, soit un Européen sur cinq. En 2023, ce chiffre s’élevait à 94,6 millions. Une baisse minime de 1,3 %, qui masque surtout l’inaction chronique des politiques européennes : l’effet de la reprise post-COVID pourrait y être pour beaucoup.

Les chiffres officiels ne montrent qu’une face de l’iceberg : des millions d’Européens souffrent d’une pauvreté multidimensionnelle, invisible dans les statistiques. Parmi eux, 5,6 millions de personnes sont prises dans un engrenage : revenus au seuil de pauvreté ou en dessous, ménages à faible intensité de travail et privation matérielle sévère.

Les femmes et les jeunes sont les premières victimes de la pauvreté : dans l’UE, près d’une femme sur cinq (21,9 %) et plus d’un jeune de 18-24 ans sur quatre (26,2 %) sont confrontés au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. Lorsque des mères sont confrontées à des difficultés persistantes pour s’extraire de la précarité, leurs enfants en subissent les conséquences tout au long de leur vie, transformant la pauvreté en un phénomène intergénérationnel et structurel.

Par ailleurs, une fracture géographique s’ajoute à ce problème, la pauvreté touche inégalement l’Europe : la Bulgarie, la Roumanie et la Grèce étant les pays les plus touchés, ayant un pourcentage total de la population à risque au-dessus de 25% et les pays les moins touchés étant les Pays-Bas, la Slovénie et Chypre ayant un pourcentage en dessous de 16%. Au cours des trois dernières années, au moins onze pays de l’UE ont constaté une augmentation des niveaux de pauvreté.

Ainsi, loin de converger, l’Europe sociale se fragmente.

Une promesse passée sous silence

Le 10 septembre 2025, Ursula von der Leyen a prononcé son traditionnel discours sur l’état de l’Union devant le Parlement européen. Comme chaque année, l’exercice se voulait fondateur : tracer les priorités de l’UE pour l’année à venir. Les annonces sur la défense européenne, le soutien accru à l’Ukraine ou encore les premières mesures contre Israël ont retenu l’attention. Mais derrière ces sujets brûlants, un thème essentiel a glissé dans l’ombre : la pauvreté.

La présidente de la Commission européenne a bien évoqué la pauvreté, mais l’enjeu a été relégué au second plan, éclipsé dans les médias par d’autres annonces jugées plus stratégiques. Pourtant dans un passage de son discours, elle déclarait :

“Nous savons combien les temps ont été durs pour tant de familles. Combien les coûts ont explosé. Combien de personnes font des sacrifices pour s’en sortir. C’est une question de justice sociale fondamentale. C’est pourquoi nous avons besoin d’urgence d’une stratégie européenne ambitieuse de lutte contre la pauvreté.”

Quinze ans d’annonces et toujours les mêmes promesses

L’annonce de Von der Leyen n’a rien d’inédit : elle s’ajoute à une longue liste d’engagements européens. En 2021, au sommet social de Porto, dirigeants européens, institutions et partenaires sociaux s’étaient déjà engagés à réduire de 15 millions d’ici 2030 le nombre de personnes menacées de pauvreté. Bruxelles a certes mis en place des mesures concrètes : le “Pact for skills”, qui a permis à 3,5 millions de personnes d’accéder à une formation entre 2022 et 2023, la plateforme européenne de lutte contre le sans-abrisme ou encore le Fonds social européen+. Mais ces dispositifs pèsent peu face à l’ampleur du problème.

Cette rhétorique est bien plus ancienne : dès 1999, le Traité d’Amsterdam affichait déjà la volonté d’éradiquer l’exclusion sociale. En 2010, la Commission promettait de sortir 20 millions d’Européens de la pauvreté d’ici 2020. En 2017, elle adoptait le “socle européen des droits sociaux” censé poser les bases d’une Europe plus juste.

Pourtant, en 2024, 93,3 millions d’Européens vivent encore dans la pauvreté. Autrement dit, vingt-cinq ans de déclarations grandiloquentes n’ont rien changé.

Face à ces déclarations, une coalition d’organisations européennes, réunissant plusieurs ONG au sein du regroupement Coalition pour la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté (Coalition Anti-Poverty Strategy), s’est constituée afin d’exiger une approche ambitieuse, cohérente et fondée sur les droits. Le communiqué d’Emmaüs Europe, membre de la coalition, donne le ton : “Si nous avons salué l’annonce de la future stratégie européenne de lutte contre la pauvreté, le contexte européen plus large exige des mesures urgentes, notamment en raison des contraintes croissantes qui pèsent sur les systèmes de protection sociale et de l’instrumentalisation des groupes marginalisés alimentée par la montée de l’extrême droite. Nous appelons donc les dirigeantes européennes à mettre en place une stratégie qui ne se limite pas à de vaines paroles..”

Regroupant des acteurs majeurs comme Caritas Europa, ATD Quart Monde, Save the Children ou le Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN), cette alliance plaide pour que la lutte contre la pauvreté devienne une priorité politique de l’Union, au même titre que la sécurité ou la compétitivité économique. Elle appelle les dirigeants européens à dépasser les “déclarations de principe” pour adopter une stratégie globale, capable de prévenir et d’éradiquer durablement la pauvreté. Elles rappellent que celle-ci touche encore plus de 95 millions de personnes dans l’UE et qu’elle constitue une violation directe des droits fondamentaux sur lesquels repose le projet européen.

Au-delà des budgets : l’héritage d’une solidarité concrète à l’épreuve

Loin d’être une préoccupation récente, Jacques Delors martelait lorsqu’il était Président de la Commission européenne (1985-1995) son triptyque : « la compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit ». Inspirée du syndicalisme démocrate-chrétien, la vision de la "solidarité qui unit" de Delors prônait une intervention publique européenne pour apporter "équilibre, équité et cohésion" face aux déséquilibres du système capitaliste via des programmes dediés.

L’Union a déjà prouvé sa capacité à trouver des moyens ingénieux pour financer l’aide sociale. L’exemple le plus frappant demeure le "Programme d’aide aux plus démunis" créé en 1987 sous l’impulsion de Jacques Delors. D’autres initiatives telles que le Fonds social européen (FSE+) ont prolongé cette logique solidaire, attestant que l’Europe dispose bel et bien de leviers d’action lorsqu’une volonté politique claire s’exprime.

Pourtant, cet héritage semble s’estomper. Si Ursula von der Leyen a évoqué la pauvreté dans son discours, ces déclarations restent dépourvues de traduction budgétaire ou de plan d’action précis. Ainsi, une question reste à poser : l’Union européenne a-t-elle réellement les moyens d’agir ? Certes, elle peut légiférer en matière sociale, mais de façon limitée, puisque les États membres conservent l’essentiel des compétences dans ce domaine. Résultat : les grandes annonces européennes se heurtent à la réalité des souverainetés nationales. Sans engagement coordonné des États, les ambitions européennes risquent de rester lettre morte.

Sur le plan financier, la situation n’est guère plus rassurante. Le projet de budget pluriannuel 2028–2034 est chiffré à 2 000 milliards d’euros, mais la pauvreté n’y figure que de manière vague, dans la rubrique : “Promouvoir l’éducation, les droits sociaux et la démocratie”. Les grandes enveloppes budgétaires continuent d’aller vers la défense, la compétitivité ou encore la transition verte. Le signal envoyé est clair : la priorité est ailleurs.

Ainsi, l’Union européenne doit agir et illustrer par des actes sa volonté de lutter contre la pauvreté. Car un risque majeur est à mettre en lumière : une Europe incapable de protéger les plus fragiles nourrit la défiance, alimente la colère et, inévitablement, fait le jeu des extrêmes.

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